Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Gangnam s'est assis en tailleur et la chaleur de ces retrouvailles le gagne. Il est de leur monde, ça ne fait aucun doute, que la vie l'est attirée vers d'autres berges ou pas, il est comme eux, il le comprend ce jour-là, marqué à jamais par des douleurs et des souvenirs qu'eux seuls peuvent partager. Ils sont des "minjungs", les survivants d'un peuple de quelques dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, indésirables dans leur propre pays à l'époque, oubliés dans la honte aujourd'hui.
Nous voilà en Corée du Sud, le "pays du matin calme" mais les apparences sont trompeuses.
Lee Min-ho surnommé Gangnam, est un ancien flic qui a quitté ses fonctions officielles mais n'a pas vraiment raccroché pour autant. Alors qu'il prend comme d'habitude son petit déjeuner chez Mme Cho, celle-ci lui demande d'enquêter sur la mystérieuse disparition d'un homme qu'elle voyait tous les jours prendre l'autobus devant son échoppe, bien qu'il ne fasse pas partie de ses clients. Won Bong, c'est le nom du disparu, était un petit comptable sans histoire. Pourquoi a-t-il disparu en même temps que sa famille ? Fait-il parti des "évaporés", ces gens qui, comme au Japon, disparaissent un jour sans laisser de traces pour changer de vie ?
Gangnam a également promis à son amie l'inspectrice Park Chin-sun de l'aider pour le cas particulier de Jeanine Debruyne, une toulousaine d'origine coréenne, tout droit arrivée de France avec sa fille Julie, pour retrouver la trace de son dossier d'adoption. Elle voudrait connaître ses origines et pourquoi pas aussi ses parents biologiques s'ils sont encore en vie. Mais ce qu'elle voudrait surtout, c'est savoir si son adoption a été une adoption légale ou si elle faisait partie d'un trafic d'enfants et de nouveau-nés. Ils auraient été cent quarante mille enfants (et bébés) entre 1955 et 1999 à avoir quitté ainsi illégalement le pays...
Chin-sun est appelée sur une scène de crime et Gangnam l'accompagne. : un homme a été tué dans une serre désaffectée et apparemment tabassé par plusieurs agresseurs. Gangnam trouve la scène vraiment bizarre mais ne trouve pas pourquoi...
Chin-sun est une enquêtrice hors pair malgré ses tenues extravagantes qui ressemblent davantage à celles d'une ado voulant attirer les regards qu'à celles d'une inspectrice. La Corée est connue pour cette mode fantaisiste particulièrement suivie par les jeunes avides de Cosplay.
Bien entendu, vous vous en doutez les enquêtes vont se recouper...
Où est passé le grand jardin de son enfance où il s'inventait des voyages périlleux et des aventures audacieuses en regardant sa mère cuisiner et étendre le linge ? Ce n'est qu'un recoin terreux entre trois murets fissurés.
Il se maudit d'être revenu. Il faudrait toujours rester dans son enfance rêvée, la réalité ne peut qu'être pire...
"L'enfant voit avec la magie du rêve, l'homme regarde avec la tristesse du souvenir".
Le temps n'est qu'une succession de jalons qui remontent au passé. Personne ne connait le chemin de sa vie pendant qu'il le parcourt. Il ne prend un sens que quand on le remonte. La fin du chemin, ce n'est pas quand on arrive au bout, c'est quand on le remonte jusqu'au départ.
Le roman commence en 1986 en pleine forêt. Alors que le procureur de Ulsan, Hwang Yong-Won chasse le faisan sauvage, il tombe sur un homme nu et désorienté qui s'est enfui de la clairière où on le fait travailler. Il est affamé et apeuré. Le procureur le suit et découvre que cet homme n'est pas le seul, il y a aussi des femmes et des enfants. Poursuivi à travers la forêt, le procureur arrivera à échapper de justesse aux gardiens armés et à rejoindre sa voiture. Il sera le premier à dénoncer les faits perpétrés par une association appelée la Fraternité...
On se retrouve ensuite en 2005 alors qu'un homme désespéré se jette sous une voiture et provoque un violent accident. Il n'est pas blessé mais ignore que le conducteur et les passagers appartiennent à la mafia. Une mallette contenant au moins un million de dollars disparait et ne sera jamais retrouvée...
Puis, après ces deux chapitres d'introduction, le roman se déroule ensuite sur 11 jours, mais chacun des moments de la journée (matin, midi, après-midi, soir et nuit par exemple) donne lieu à un chapitre différent. En tout les chapitres sont numérotés de I à XLVI en chiffres romains. Il y a donc en plus des chapitres préliminaires et de l'épilogue 46 chapitres. J'ai aimé que le sous-titre soit identique à la dernière phrase du chapitre.
Le titre a beaucoup d'importance dans le roman car Minjung fait référence aux parias, des SDF en particulier, des indésirables qui ont été évacués de Seoul avant les JO de 1988 pour ne pas choquer par leur présence les visiteurs. Ces personnes qui veulent être reconnues comme des victimes et être indemnisées, se sont encore une fois révoltées récemment dans le pays en 2023. Elles sont recueillies, enfermées et exploitées par l'Union solidaire de la charité fraternelle, une association mafieuse en lien avec les politiques qui est subventionnée par l'État et qui, au lieu de les aider, les réduit en esclavage en les séquestrant dans des camps, en les affamant, en les battant ou les violant, et les faisant travailler durement dans des serres pour cultiver des légumes. Les clans mafieux les obligent à travailler nus pour qu'ils ne se sauvent pas. Cet esclavage moderne, entièrement aux mains des clans mafieux du pays, a concerné dans la réalité des dizaines de milliers de personnes et a duré pendant des années.
Il a conduit des milliers de sans-abris et d'enfants pauvres à la mort.
D'autres associations sont impliquées dans les trafics et les adoptions illégales d'enfants, qui ont été volés à leur famille. Cent quarante mille enfants auraient été victimes de ce trafic entre 1955 et 1999. La France aurait accueilli 11 000 enfants coréens durant ces années-là provenant de ce trafic.
L'auteur dénonce ces scandales d'état, couverts par la dictature de l'époque qui ont été trop longtemps occultés ensuite par les gouvernements en place. Il est allé sur place en Corée pour se documenter avec minutie sur ces dérives tragiques de la société coréenne. Il n'hésite pas non plus à dénoncer la mafia encore très active dans ce pays, ni la corruption, les intimidations, la main mise sur les hommes politiques ainsi que les règlements de compte faisant partie de la vie quotidienne des clans mafieux dirigés en Corée par des "Dragons".
L'auteur parle aussi des "envolés" ces personnes qui quittent subitement leur vie d'aujourd'hui en effaçant toutes leurs traces, changent de nom pour refaire leur vie au loin en abandonnant leur famille, laissant le plus souvent leurs proches dans la détresse et la misère.
Il nous parle aussi de ces "Hongdae boys" qui sévissent aujourd'hui dans le pays, ces jeunes garçons qui draguent une jeune et jolie touriste, puis après avoir affiché des photos compromettantes sur les réseaux, les jettent en les humiliant ce qui leur enlève toute énergie pour porter plainte tant elles ont honte.
Gangnam que je découvre dans ce roman a lui aussi un passé qu'il ne cherche pas à cacher. Il a fait partie d'un clan mafieux, peut ainsi continuer à demander des services et à obtenir des renseignements utiles pour ses enquêtes. Mais il a été un enfant victime, enlevé à l'âge de 7 ans au cœur du bidonville où il vivait avec sa famille. Il est devenu lui-même un minjung ce qu'il cache à son entourage. Maintenant le moment est venu pour lui de se venger de son enfance volé. Il va donc enquêter en parallèle sur les trois affaires et si au départ en tant que lectrice, je ne voyais pas trop le lien existant entre elles, bien entendu la suite de ma lecture m'a permis de rassembler peu à peu les pièces du puzzle.
L'histoire est prenante bien que souvent violente vu le sujet car l'auteur dépeint un pan très sombre de ce pays du matin calme. Heureusement l'humour de l'auteur qui transparait non seulement à travers son personnage principal Gangnam mais aussi à travers son acolyte féminin, allège le récit et donne lieu à des dialogues savoureux.
L'ambiance est bien rendue, la vie quotidienne bien décrite que ce soit en ville, dans les quartiers pauvres ou en campagne.
J'ai cependant mis un peu de temps à entrer dans le roman car j'ai eu du mal à m'habituer aux différents mots coréens utilisés dans le texte, dont on comprend heureusement le sens, parfois expliqué, parfois soumis à notre intuition. Nom de lieu, recettes coréennes plus ou moins alléchantes, coutumes ou noms propres, nom donné à des jardins...tout est fait pour entrer dans l'ambiance et admirer les superbes paysages nous permettant de laisser de côté les moments de violence et la souffrance humaine dans ce monde corrompu.
A noter, ce roman est le tome 2 d'une nouvelle série ce que je ne savais pas lorsque Babelio lors d'une masse critique exceptionnelle m'a proposé de le recevoir. Mais finalement cela s'est avéré sans importance car si on retrouve bien les mêmes enquêteurs que dans le tome 1 de la série qui s'intitule "Gangnam", il s'agit d'une nouvelle enquête.
Un grand merci à Babelio pour sa Masse critique privilégiée et à l'éditeur pour l'envoi de ce tome 2 qui me donne envie de lire très vite le premier opus.
Je me suis défroqué moi même il y a bien longtemps, quand les bouddhistes ont massacré des chrétiens au Sri Lanka ou des musulmans en Birmanie, quand des temples entiers ont été testés positifs à la méthamphétamine en Thaïlande ou que des moines ont été dénoncés pour pédophilie, et quand j’ai réalisé que bien des temples en Corée avaient fait de leurs moines des marchands de lampions, d'ex-voto, de tuiles superstitieuses et autres puits pour exaucer des vœux qui n’ont jamais dépendu du Bouddha, contre espèces sonnantes et trébuchantes.
Vous avez sept jours pour fabriquer un dossier crédible en remplaçant toute information de nature à nous impliquer par des éléments neutres. Pour éviter toute recherche de témoignage, faites en sorte qu'elle soit l'enfant unique de parents morts dans un accident dans la semaine qui a suivi sa naissance...
Tu sais, ça se joue souvent à très peu de choses, la survie. La vitesse d'une balle de cent vingt- quatre grammes à cinq cent mètres par seconde, par exemple, quelque chose comme un centième de seconde si on tient compte de la distance entre toi et moi.
- Les tueurs suivent des formations théoriques en physique balistique, maintenant ? s'amuse Gangnam.
J'ai aimé retrouver la plume de Ian Manook.
Vous trouverez sur mon blog sa trilogie :
- Yerruldelgger 2 / Les temps sauvages, voir ICI.
- Yerruldelgger 3 / La mort nomade, voir ICI.
Puis une seconde trilogie dont je n'ai toujours pas lu le tome 1 (pourtant dans ma PAL)
- Heimaey, tome 1 PAS encore lu !!
- Krummavisur, tome 3, voir ICI.
Et un roman indépendant :