Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

La grande soif / Erica Cassano

JC Lattès, 2026

JC Lattès, 2026

Nous habitions la Maison de l'eau. Nous étions les seuls dans tout le quartier et peut-être dans toute la ville, à ne pas mourir de soif.
Chez nous, l'eau sortait toujours du robinet de ma cuisine, transparente, avec son odeur de chlore. Pour ma mère, c'était un miracle : elle disait que Moïse était monté sur le mont Horeb pour frapper le rocher et faire couler l'eau juste pour nous. Mon père pensait plutôt qu'il s'agissait du hasard...

Nous voici en 1943, à Naples durant la Seconde Guerre mondiale. Anna et sa famille ont été obligés de quitter Gênes, et leur belle maison, à cause des activités politiques d'Enrico, le père, qui faisait partie de la Résistance et imprimait en cachette des tracs contre les nazis. Changer de vie et s'installer dans un quartier pauvre de Naples, dans un entresol insalubre et humide (un "mezzanino" = entre le rez-de-chaussée et le premier étage), n'est pas facile. Dalia, la mère, regrette sa vie d'avant et l'époque où la danse était son métier et sa passion. Anna, la cadette, qui n'a pas encore 20 ans, sait qu'elle ne peut plus envisager de poursuivre des études et Felicita sa soeur aînée, se retrouve obligée de vivre avec eux, avec ses deux enfants dont un bébé, depuis que son mari est parti à la guerre et n'est pas revenu. Enrico doit faire vivre toute la famille avec son maigre salaire de cheminot mais continue à appliquer à la maison ses principes et ses idées politiques, opposés à Mussolini.

Leur seule chance c'est qu'ils ont encore de l'eau au robinet alors que les allemands ont fait sauter l'aqueduc du Serino. Enrico oblige tout de même Anna à se rendre sur la plage de Chiaia pour récupérer l'eau de mer dessalée qui y est distribuée car il préfère ne pas partager avec les gens du quartier, par peur de créer des jalousies. 

Un jour Enrico part au travail et ne revient pas. A-t-il été arrêté ? Fusillé ? Personne ne le sait...et il faudra bien se débrouiller sans lui à présent. 

Sa femme et ses filles décident alors de se rendre utile et donc de résister à leur manière, en distribuant l'eau potable qui coule de leur robinet gratuitement. Des files de femmes, en demande, ne tardent pas à se former devant la fenêtre de leur cuisine et la rue ne désemplit pas quand peu à peu l'information se met à circuler. 

Il faut dire aussi que dans toute la ville, c'est le chaos, tout est à reconstruire. La pauvreté est partout. Les maladies (comme le typhus) commencent à se répandre et la population est affaiblie et affamée. On ne trouve plus rien et les maigres économies de la famille commencent elles aussi à fondre chaque jour davantage. Même le lait pour les bébés est introuvable. 

C'est finalement Anna qui va avoir la chance de trouver du travail. Elle devient dactylo à la base américaine de Bagnoli. Tous les jours, elle va prendre le train pour s'y rendre. Grâce à son père, elle a appris quelques rudiments d'anglais et a pu utiliser une machine à écrire ce qui va donc s'avérer très utile malgré son manque de confiance en elle et en ses capacités. 

Là-bas, Anna va faire des découvertes. Elle est à la fois fascinée et effrayée par ce qu'elle voit du mode de vie des américains et par ce qu'elle vit. Elle va pouvoir manger à sa faim lors de la pause de midi et même ramener un peu de nourriture pour sa famille et les enfants de sa soeur. Elle va se lier avec deux soeurs jumelles italiennes, originaires d'un milieu plus riche, mais qui deviendront de véritables amies.

Elle va aussi mieux connaître Kenneth grâce auquel elle a obtenu ce travail. Entre eux, il y a une attirance certaine et il a l'air très amoureux, mais garde tout de même une certaine distance lié à son éducation. Il y a aussi beaucoup d'incompréhension liée à leur différence culturelle et familiale. Lui voudrait l'emmener avec lui en Amérique à la fin de la guerre, d'autant plus que sa mère est italienne... et donc se marier. Elle est indécise et se demande ce qu'elle doit faire car elle se sent incapable de délaisser sa famille.

Vivre là-bas ou survivre ici, fuir ou construire ici, aimer en étant amputée d'une par d'elle-même ou rester en laissant partir son bien aimé...c'est un véritable dilemme qui attend Anna dans cette période particulièrement difficile.

Elle en vient à souhaiter que la guerre ne finisse jamais... 

Le soleil dans mon dos projetait mon ombre devant moi. J'aurais voulu être cette silhouette noire deux fois plus grande, confiante, volontaire, sûre d'elle. Pourtant j'étais le corps qui permettait à cette forme d'exister. Si je m'arrêtais, l'ombre aussi. Bien sûr, elle ne marchait que si je marchais...

Ce panache blanc allongé m'était devenu familier, à moi aussi, comme si le volcan était endormi, un gentil géant qui ne nous ferait jamais de mal. Cependant, quinze ans plus tard il se réveillait.
Etait-ce donc ainsi que Naples allait finir ? Mille bombes n'avaient pas suffi à la détruire, fallait-il que la nature intervienne ?

Voici un roman que j'ai reçu lors d'une Masse Critique privilégiée de Babelio que je remercie, ainsi que l'éditeur pour leur envoi.

J'aime beaucoup les auteurs italiens et également les autrices et malgré quelques longueurs (un ressenti qui vient peut-être tout simplement de mon envie de savoir ce qui allait arriver ensuite),  je n'ai pas été déçue par cette lecture que j'avais bien évidemment accepté de recevoir en échange de la rédaction de ma chronique. 

L'écriture de Erica Cassano est fluide et simple, sans fioriture. Elle décrit les personnages avec beaucoup de minutie ménageant le suspense quand c'est nécessaire et sait rendre vivant le décor dans lequel se déroule l'histoire. Nous entendons aussi bien les ragots des commères de l'immeuble que le bruit des vagues sur la plage ou celui des rues, des enfants qui jouent et des passants qui s'interpellent...

J'ai appris beaucoup de chose sur l'histoire de l'Italie durant la Seconde Guerre mondiale. Je n'avais en particulier jamais entendu parler de la révolte des napolitains qu'on a surnommé "les quatre journées de Naples" Quattro giornate di Napoli) pendant lesquelles le peuple a réussi à chasser de la ville les soldats allemands, bien avant l'arrivée et l'aide des américains qui débarqueront en Sicile quelques jours plus tard. Entre le 27  et le 30 septembre 1943, le peuple s'est attaqué en effet aux forces nazies qui occupaient la ville. L'armée allemande a pris la fuite et la ville a reçu ensuite la Médaille d'or de la valeur militaire car Naples fut la première grande ville italienne à se soulever contre l'occupant nazi.

Il faut dire qu'avant cette révolte, les allemands avaient introduit une série de restrictions mal acceptées, en plus des arrestations, des déportations et des exécutions. Les habitants vivaient dans un état de terreur permanente. Le 27 septembre, une gigantesque rafle est mise en place pour embarquer tous les hommes en âge de travailler. La population, dont les mères et les femmes, s'y opposent, les Résistants s'en mêlent, les ouvriers démontent les machines dans leur usine durant la nuit pour les préserver de la destruction des allemands. Des actions ont lieu dans toute la ville en même temps sans avoir été organisées au préalable.  Un film éponyme sorti en 1962  retrace ces événements. 

Les américains ont été accueillis ensuite le 1er octobre comme il se doit car les habitants avaient besoin de leur aide qui s'est avéré précieuse. 

Bien entendu, l'autrice nous fait entrer dans l'ambiance qui régnait à Naples pendant la guerre. J'ai appris que c'était la ville d'Italie qui avait été la plus bombardée et qui avait à déplorer le plus de victimes civiles (plus de 20 000). Les bombardement sont incessants et les gens passent des heures enfermés dans les sous-sols pour se protéger, ou y mourir. Les allemands ont détruit les canalisations et il n'y a plus d'eau. (d'où le titre).

Il y a bien sûr des profiteurs qui font payer cher les loyers aux plus pauvres, ou les denrées au marché noir, parfois des objets volés dans les maisons désertées. 

Il y aussi des américains qui sous prétexte d'être des sauveurs, profitent de la situation en oubliant qu'ils enlèvent aussi une certaine liberté aux napolitains en les occupant et en voulant prendre des décisions à leur place, comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes capables de s'en sortir. 

Je ne savais pas non plus que pendant la guerre il y avait eu une éruption terrible du Vésuve (la plus récente dans le temps). Plusieurs quartiers de la ville ont été détruits. 

J'ai appris aussi que l'Italie ne connaissait pas encore la vaccination contre le typhus, le vaccin de Cox a été utilisé par l'armée américaine pour la première fois pendant les années de guerre, (en France, il faudra attendre 1944, pour que soit utilisé celui de Pasteur). 

Mon seul bémol est que j'aurais aimé entrer davantage dans le ressenti de la jeune Anna car certains chapitres sont par moment trop factuels et j'ai eu l'impression que l'autrice n'arrivait pas à trouver le ton juste entre son envie de nous raconter des pans de l'Histoire de l'Italie et de Naples, et son envie de nous parler de la difficile vie quotidienne de ses habitants à travers la famille et les amis d'Anna, ainsi que les habitants de l'immeuble ou du quartier. 

D'un autre côté cela peut être voulu par l'autrice, car Anna est  jeune, à peine sortie de l'adolescence et elle-même ne comprend pas tout ce qu'elle voit autour d'elle ni ce qu'elle vit. Il lui faut réfléchir ensuite, comparer, tout analyser, en se posant de nombreuses questions, et éventuellement en parler aux autres pour comprendre ce qui se passe dans la ville. Or son père absent, est celui avec qui elle discutait le plus. Il en est de même pour ses propres sentiments qu'elle mettra du temps à analyser et elle va tournoyer longtemps avant de prendre la décision finale concernant sa vie amoureuse.  

La grande soif c'est à la fois la soif véritable d'un peuple qui n'a plus rien, ni nourriture, ni eau et qui fait la queue sous la fenêtre de la Maison de l'eau, comme les gens du quartier appelle la maison de la famille d'Anna, un peuple qui veut retrouver sa liberté, mais aussi pour Anna la soif de comprendre et la soif de vivre. 

Une lecture agréable à lire pour découvrir cette jeune autrice dont c'est le premier roman et ce pan de l'histoire de l'Italie, mais aussi pour ne rien oublier des événements de la Seconde Guerre mondiale. 

Erica Cassano a vingt-sept ans. Elle est née à Maratea, en Italie. Diplômée en lettres modernes et en philologie moderne de l’université de Naples, elle a vécu quelque temps à Paris avant de s’installer à Turin. La grande soif est inspiré de l’histoire de sa grand-mère.

Roman traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza. 

Lire ICI l'avis de Ghislaine sur son blog et ICI sur Babelio. 

Étaient-ils vivants ou avaient-ils servi de chair à canon ?
Cette pensée terrible était devenue habituelle. Quand je songeais à quelqu'un de mon âge, la première chose que je me demandais était s'il était vivant ou non. Cela arrivait même dans les moments où la réalité de la guerre semblait lointaine...

"Tu ne peux pas comprendre parce que tu ne sais pas" pensai-je. Parce que tu es né dans une maison blanche à l'autre bout du monde. Parce que tu n'as jamais fait de rédaction sur le thème "Eloge du Duce". Parce que tu n'as jamais vu une personne espérer un avenir meilleur...et que tu n'as jamais vécu au milieu de gens qui faisaient confiance à l'homme qui promettait...
Kenneth ne pouvait pas comprendre. Il ne faisait pas partie du peuple naïf qui s'était laissé soustraire sa propre liberté.

Quand on fait un choix, il y a toujours une partie de nous qui est désaltérée et l'autre qui ressent encore la soif...
Parfois, rester est plus courageux que prendre la fuite.

tous les livres sur Babelio.com
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Merci pour cette page même si on ne lit pas tous les livres que tu proposes, grâce à toi on en a une idée...
Répondre
V
Pourquoi en effet, pour le contexte. Tu ne sembles toutefois pas 100% convaincue, me trompe-je? :)
Répondre
M
J'ai mis 4 étoiles sur Babelio tout de même...ce n'est pas un coup de coeur mais c'est un bon roman dans lequel j'ai appris beaucoup de choses sur l'histoire de Naples...
E
Bonjour Manou. Ce roman, dont je n'avais pas entendu parler, devrait me plaire. Bon dimanche et bisous
Répondre
C
Merci Manou pour ta chronique du jour <br /> Je garde toujours sous le coude tes publications et j'y reviens bien souvent à l'occasion lorsque je cherche une nouvelle lecture <br /> Bises et bonne journée
Répondre
I
Le contexte est intéressant mais je tire prétexte de ton petit bémol pour ne pas le rajouter à ma pile :)
Répondre
R
Si j'analyse ta réponse ce n'est pas moi qui fait preuve de suseptibilité , car tu me dis être étonnée mais je rencontre des personnes qui m'ont fait part de leur impression si toi tu l'as lu tu n'es sûrement pas la seule à pouvoir en parler ce n'est être suceptible que de te dire cela , moi je ne l'ai pas encore lu <br /> Cela dit si dans les commentaires il faut mesurer nos paroles et bien chez moi tu peux écrire ce que tu veux , c'est aussi ma preuve de ma non suceptibilité <br /> Sans rancune aucune Manou, car mes commentaires sont toujours bienveillants envers tout le monde mais je ne peux épouser et ni acquiécer les dires et les pensées de tout le monde <br /> Bonne journée<br /> Rose
Répondre
M
Bon weekend Rose !
A
Je connais mal l'histoire de la résistance en Italie, par exemple j'ignorais ce soulèvement de Naples. Je lirai donc volontiers ce roman s'il arrive à ma bibliothèque.
Répondre
F
Eh bien, tu as visiblement fait une bonne pioche lors de la masse critique Babelio. Je n'avais pas repéré ce roman historique mais ce que tu en dis me laisse penser que ça pourrait bien me plaire malgré tes légers bémols.
Répondre
M
Il n'était pas dans la liste, je l'ai eu par une masse critique privilégiée...c'est donc normal que tu ne l'aies pas repéré :):) Bon weekend
P
Apparemment un livre intéressant que je ne connais pas. Je ne connais d'ailleurs pas beaucoup d'auteurs italiens.
Répondre
L
Merci manou pour ta chronique. Ce roman pourrait me plaire. Je note et vais le réserver quand il arrivera à la médiathèque <br /> Belle journée.<br /> Bises<br /> lavandine
Répondre
M
Voici un roman fort et fascinant. Ce que tu nous en dit le rend plein d'attraits, notamment en ce qui concerne la vie en Italie pendant cette affreuse guerre. Merci pour cette précieuse analyse.
Répondre
M
Je vais me contenter de ton résumé ,l'histoire me plairait certainement par contre je suis toujours en pause lecture<br /> impossible d'ouvrir un livre pour le moment mes idées s'embrouillent trop facilement !<br /> Les choses de la vie m'accaparent toujours .........<br /> Gros bisous et bonne fin de semaine<br /> Mitou
Répondre
M
Je comprends il y a des moments dans la vie où on n'a pas l'esprit à la lecture...Bisous et prends soin de toi
M
Bonjour Manou,<br /> C'est sûrement un roman historique très intéressant mais je ne suis pas trop tentée. Pour l'instant tout au moins.<br /> Bisous.<br /> Bon après-midi,<br /> Mo
Répondre
S
J'ignorais moi aussi que la dernière éruption d'ampleur du Vésuve s'était produite pendant la guerre. Que de catastrophes ! Survivre dans ces conditions a certainement été extrêmement difficile.
Répondre
J
Ta critique donne bien envie de lire <br /> Cela me fait penser a Elena Ferrante et sa magnifique épopée <br /> Je pense que je vais me le procurer<br /> Amities Jak
Répondre
S
Bonjour Manou , merci à toi pour ce partage , surement un livre rempli d'émotions qui nous ramène à des temps pas facile pour les populations , merci du partage , amitiés d'Auvergne !)
Répondre
C
Bonjour, un livre que je vais noter dans mes favoris, d"couvrir l'histoire d'Anna mais aussi en apprendre un peu plus sur l'Italie pendant cette période de guerre de plus mon papa était d'origine italienne. Merci pour cette découverte bonne journée
Répondre
M
Ce n'est pas facile de vivre en temps de guerre, ni de ne penser qu'à soi et de décider de partir en laissant sa famille dans la misère...<br /> Intéressant Manou, merci pour ton ressenti
Répondre
T
Tu me fais découvrir ce roman, d'envergure pour un premier roman !
Répondre
V
J'aime bien les auteurs italiens, je note, merci, il a l'air beau ce livre. Gros bisous. cathy
Répondre