Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Les pas-mabouls détestent les mabouls, ils les enferment dans le monde-à-moitié et ils ne veulent pas y mettre les pieds, même pas les jours de visite, parce qu'au fond, ils ont peur de ne plus jamais ressortir. Tous les gens qui dérangent dans le monde de dehors, on les amène ici, parce qu'ils sont moches, méchants et pauvres. Les riches ne sont jamais fous, ou alors quand ils sont fous, on les met dans une clinique, avec tout leur confort habituel...
C'est plus pratique de mettre tous les ratés dans une seule et même cachette, comme ça personne ne les voit et ils n'existent plus.
Nous sommes en Italie en 1982. Elba, 15 ans, vit dans l'asile psychiatrique napolitain où elle est née. Sa mère, internée alors qu'elle était enceinte, lui a donné ce nom à sa naissance parce que "les fleuves seuls circulent en toute liberté et quoi qu'il arrive, finissent toujours par rejoindre la mer". Mutti y a été enfermée aux côtés de vrais malades parce que, comme beaucoup de femmes à cette époque, elle dérangeait l'ordre des choses et donc sa famille, alors qu'elle n'était pas folle, simplement amoureuse d'un autre homme que son mari. Elle faisait partie..."des femmes jugées inadaptées, imparfaites, excentriques, lunatiques, parce qu'elles ne sont pas restées dans la moitié du monde qui leur était réservée".
Dans cet endroit qu'Elba appelle "le monde-à-moitié", la petite a grandi protégée par sa mère puis, pendant quelques années elle a été envoyée chez les Sœurs. Mais elle n'a pas supporté la séparation et a donc tout fait pour se faire passer pour folle. Elle a réussi à revenir au centre pour découvrir que sa mère, si douce et aimante, n'était plus là et, tout le monde lui a fait croire qu'elle était morte.
Depuis, se sentant seule, elle cherche de nouveaux repères. Avec son regard acéré de jeune adolescente, elle nous décrit ce monde à part, un véritable huis-clos, un lieu de toutes les folies qui n'en sont pas forcément. Elle dresse "le journal des maladies du mental", un journal dans lequel elle consigne ses observations, toutes réalistes, cherche à comprendre ce qu'elle voit, et la manière dont les malades sont traités mais aussi ce qu'elle voudrait dire au médecin et aux infirmières qui s'occupent de tous ces êtres perdus pour la société.
Elba aime s'occuper des autres, accueillir les nouvelles personnes, les aidant par sa présence bienveillante à s'adapter au centre, tout en continuant à écrire dans son journal.
Et puis un jour, un jeune médecin arrive, il veut changer les choses. Il s'appelle Fausto Meraviglia. Quelques années plus tôt en 1978, la loi Basaglia a imposé la fermeture des asiles et l'insertion des internés dans la société italienne. L'établissement aurait dû déjà fermer ses portes et Fausto compte libérer les patients après les avoir aidé à trouver leur voie.
Il décide se sortir Elba du centre et de l'amener chez lui pour l'aider à reprendre ses études. Il va s'attacher à elle comme si elle était sa fille...
Avec le retour de Colavolpe, le monde-à-moitié est redevenu comme avant. On a enfin réussi à faire dégager ces gauchistes qui se procurent un diplôme en médecine, enfilent une blouse blanche et se croient docteurs, il a dit. Alors que lui, il a commencé à faire ce travail pendant le fascisme, et à l'époque, ça filait droit. Les rebelles, il faudrait les traiter comme à l'époque, il répète tous les jours depuis qu'il est revenu : à coups d'électromassages.
Mais tu sais, devenir fou pour une raison précise, tout le monde sait le faire. C'est beaucoup plus compliqué de devenir fou pour rien, qu'est-ce-que tu crois.
Elba le disait bien : il faut trouver de quoi ne pas devenir fou. Serrer de minuscules vis tous les jours pour rester en vie. S'obstiner à réassembler ce qui est démembré (...)
Il reste une vis, ça arrive : on croit que tous les éléments sont indispensables, et on s'aperçoit avec le temps qu'on peut se débrouiller sans. C'est comme ça qu'on survit, en semant des morceaux.
Voilà le troisième roman de Viola Ardone que je lis avec grand plaisir, après "Le train des enfants" présenté ICI et "Le choix", présenté là, tous deux sur mon blog. Comme toujours, l'autrice s'inspire d'histoires vraies pour écrire ses romans. J'ai aimé retrouver sa plume et la manière emplie d'humanité et de douceur avec laquelle elle aborde l'histoire des hôpitaux psychiatriques en Italie et ce sujet difficile : la maltraitance des personnes internées.
Sincèrement, je ne pensais pas que dans les années 80, la situation des hôpitaux psychiatriques étaient aussi révoltantes en Italie. Bien entendu, en abordant cette lecture, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que ce roman était proche, par son thème, de celui de Victoria Mas "Le bal des folles" présenté ICI sur mon blog, qui nous parlait du XIXe siècle en France, mais le thème est traité différemment.
C'est un roman choral dans lequel les voix d'Elba et de Fausto alternent au fil du temps. Alors que c'est Elba jeune adolescente qui ouvre le roman, c'est Fausto à présent devenu vieux qui le clôt.
Je reconnais avoir mis du temps à entrer dans l'histoire, en abordant la première partie de ce roman. La voix d'Elba, sa manière de voir son monde, et les mots parfois crus qu'elle emploie pour le décrire, est pourtant touchante. Les phrases sont courtes et percutantes mais dérangeantes. Le lecteur découvre ce monde des fous de l'intérieur. Il découvre avec horreur la violence qui les entoure. Il y a les calmes et les agités, ceux qui sont fous, et ceux qui ne l'étaient pas mais le deviennent à force d'être enfermés. Les traitements sont choquants (électrochocs abusifs, pour un rien le malade est attaché ou assommé de cachets) et pas appropriés. Ils sont là uniquement pour préserver le calme du lieu sans aucun respect pour les individus. Personne n'écoute ceux qui sont enfermés et les décisions de Colavolpe, le directeur du centre adepte des méthodes anciennes, sont carrément révoltantes.
Mais cette première partie a le mérite de nous immerger au cœur du centre et nous permet de faire connaissance avec les malades que nous suivrons pour certains d'entre eux plus en avant dans le roman. Et il faut bien reconnaître que grâce à la description vive et imagée d'Elba, ils deviennent attachants.
Je n'ai eu par contre aucun mal à adhérer aux propos de Fausto lorsqu'il arrive sur les lieux et à comprendre que derrière son ressenti et son attachement à la jeune fille, il se rachetait en quelque sorte des erreurs qu'il avait commis avec sa propre famille et ses propres enfants dans sa jeunesse. C'est pourtant un personnage au départ pas très sympathique. Mari volage et père absent, il va cependant représenter pour elle une figure paternelle solide ce dont elle a grandement besoin.
Le roman ne suit pas la chronologie des faits. Dans la première partie nous sommes bien avec Elba durant son adolescence en 1982, mais dans la seconde nous découvrons Fausto le 31 décembre 2019. Il est maintenant âgé et fait un bilan de sa vie et, il voudrait bien en finir. Il nous raconte ses combats, ses problèmes familiaux, ce en quoi il a cru et sa relation avec Elba. Puis, nous repartons dans le passé en 1988 et 89 et revenons ensuite en 2019, la nuit du réveillon...
Les événements manquants se mettent en place les uns après les autres pour former un gigantesque puzzle et le lecteur termine ce livre le cœur serré.
J'ai en effet trouvé bouleversante la relation que la mère d'Elba entretient avec sa fille pour la préserver de la vie à l'asile, une relation qui marquera à jamais la petite fille et orientera toute sa vie ensuite. J'aurais d'ailleurs aimé en savoir plus sur Mutti qui était originaire de l'Allemagne de l'Est, c'est mon seul véritable bémol.
Heureusement, l'autrice a toujours de l'humour et elle sait aussi interpeler le lecteur en glissant quelques mots à propos de ses romans précédents (ainsi le juge par exemple qui explique à Elba qu'il a été accueilli dans une famille du nord après la guerre...cf "le train des enfants").
Les dernières pages sont poignantes !
"L'amour, dit Fausto, est incompréhensible, une forme de folie."
Je referme le dossier, je ne veux plus rien voir. Ma mère tient tout entière dans ces quelques lignes décolorées. Son amour, la tiédeur de ses bras, les guilli-guilis dans le cou, les comptines avec les chiffres, Momo-Chameau et tous les jeux qu'elle avait inventés pour moi afin de dissimuler le désespoir...