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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 07:23
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds / Jon Kalman Stefansson

A l'aube de la cinquantaine, Ari a abandonné sa femme qu'il aime pourtant encore... Depuis il ne l'a plus revu et entretient des relations épisodiques avec ses enfants. C'était il y a deux ans...

Alors pourquoi est-il parti ?

Même lui n'en sait rien...peut-être  tout simplement, parce que sa vie ne correspondait plus à ses rêves et que, pour vivre il lui fallait quitter l'Islande, son pays qu'il aime tant et en particulier Keflavik, sa terre natale !

Il a fui cette terre où on ne peut que survivre tant elle est battue par les vents, noire de lave et hostile...pour pouvoir être lui-même et enfin exister...

D'ailleurs cet endroit ne compte que trois points cardinaux : le vent, la mer et l’éternité.

Lui qui était poète et rêvait d'écrire des romans, est devenu éditeur à Copenhague.

 

Mais voilà que Jakob, son père, va mourir et le lui écrit...

Il lui envoie par courrier un mystérieux colis contenant une photo où Ari, enfant, est blotti auprès de son père et de sa mère, une photo qu'il n'avait jamais vu depuis 44 ans que sa mère est morte, une photo où ils ont l'air si heureux...

Dans une seconde enveloppe, il trouve, encore dans son cadre doré, le diplôme d'honneur reçu par Oddur, son grand-père paternel, un capitaine de bateau célèbre et pêcheur téméraire du fjord.

 

Or Ari est surpris car il n'a pas de relation particulièrement proche avec son père depuis deux ans.

Il a également reçu, trois semaines auparavant, une lettre de sa belle-mère, qu'il n'a  toujours pas ouverte, accompagnée d'une coupure de journal, d'un article écrit par Sigga, une femme qu'il a connue lorsqu'il était adolescent.

Pourquoi lui a-t-elle écrit alors qu'elle et son père sont séparés depuis longtemps ? Alors qu'il lui en veut d'avoir poussé Jakob à quitter la maison où ils vivaient durant sa petite enfance, du temps où  sa mère était encore en vie. Il lui en veut parce qu'à cause d'elle (mais est-ce vraiment le cas ?) il a fallu taire son nom à jamais et renier jusqu'à son existence même. Il lui en veut parce que, à cause d'elle, il n'a jamais pu avoir une relation normale avec son père et que c'est aussi peut-être elle qui a jeté les livres et les disques de sa mère qui se trouvaient encore à la cave...

"Une plaie qu'on passe sous silence et qu'on ne soigne pas devient avec le temps un mal intime et incurable."

Mais pourtant, Ari n'hésite pas : le voilà dans l'avion pour Keflavik...en route vers cette terre ingrate du bout de l'Islande marquée par la base militaire américaine qui s'y est installée lors de la guerre froide et par ses usines de congélation de poissons, aujourd'hui désertées, puisque à cause des quotas, les pêcheurs d'Islande n'ont plus le droit de pêcher dans la mer.

 

Ce sont ses souvenirs qui l'attendent à son arrivée et son retour sera marqué par l'amertume et les regrets.

 

Il se rappelle son enfance à Keflavík, dans cette ville "qui n’existe pas",  la douloureuse absence de sa mère, décédée prématurément et dont on ne lui a plus jamais parlé, les récits qui ont bercé son enfance comme ceux que lui racontaient Oddur, son grand-père paternel sur la vie rude des pêcheurs du Norðfjörður.... et sa famille, ses enfants, sa femme qu'il a quittée alors qu'il l'aimait encore.

 

Les vies sont emplies de souvenirs et les secrets ne se livrent qu'à la fin.

 

 

Mon avis

 

Le sous-titre du livre est "Chronique familiale". Ce roman est en effet une chronique familiale et la fin nous laisse un peu sur notre faim ce qui je crois indique qu'il y aura une suite. D'autant plus probable que, jamais dans ce roman, Ari ne rencontre son père, alors que c'est justement pour lui qu'il est revenu...

 

C'est un très beau roman empli de poésie...

L'auteur nous livre une réflexion profonde et grave sur la condition humaine, les transformations inexorables du monde et de soi, notre vulnérabilité face à la nature et aux événements de la vie. C'est en cela qu'il s'adresse à chacun de nous et que chacun de nous y puisera matière à réflexion.

S'il est souvent empreint de nostalgie et parle des regrets et de notre impuissance face au temps qui passe, ce n'est pas pour autant  un livre triste.

 

Le narrateur, dont on ne connaîtra pas réellement l'identité, est un ami intime d'Ari, tout du moins, c'est ce que le lecteur pense au début du roman,  puis plus loin dans le roman, il révèle qu'ils ont une grand-mère maternelle commune, donc qu'ils sont cousins.

C'est lui qui nous raconte l'histoire d'Ari, alors qu'ils sont sur le point de se revoir puisque Ari l'a prévenu de son arrivée imminente.

 

Le récit alterne trois temps différents :

- Le temps présent à Keflavik aujourd'hui. Un récit ancré dans la réalité d'aujourd'hui, dans une Islande qui a subi de plein fouet l'industrialisation de la pêche et les conséquences de la mondialisation et dans lequel l'auteur ne cache rien des difficultés actuelles de son pays.

 

- Le temps d'avant à Keflavik dans les années 70-80, lors de l'enfance et de l'adolescence du narrateur et d'Ari, et en particulier à l'époque où tous deux travaillaient dans l'usine de traitement du poisson.

C'est en 1976 que le père et la belle-mère d'Ari déménagent. Ils quittent Reykjavik pour Keflavik en pleine nuit.  Ari quitte pour toujours ses souvenirs d'enfance : il a 12 ans.

 

- Le temps du début du XX° siècle, le temps d'Oddur, le grand-père,  50 ans auparavant et même au delà...

 

Dans un aller-retour très structuré, dans lequel le lecteur ne se perd jamais car le temps est bien indiqué au début de chacun des chapitres, c'est toute la chronique d'une famille islandaise sur trois générations, une famille venue du Norðfjörður pour s'établir à Keflavik, une famille marquée à jamais par la poésie et l'amour de la mer qui nous est contée.

 

Cette chronique nous  permet de rencontrer des personnages inoubliables, façonnés par la rudesse du climat et la beauté des terres islandaises...

Les personnages du roman sont rudes, traversés par les tempêtes et les vents violents de l’existence. Personne n'est épargné  !

 

Je ne cache pas que ce sont les personnages d'Oddur et de Marget, qui m'ont le plus touchés...

Oddur, est le pilier de cette chronique familiale même si dans le récit on parle aussi de ses parents et de leur implantation dans le fjord. Il a été le premier capitaine à savoir nager, ce qui donne l'occasion d'un récit cocasse (p.343) et à exiger que ses matelots fassent de même, pour ne plus mourir en mer inutilement.

Tryggvi, est son ami d'enfance, puis est devenu  son beau-frère. C'est un poète et il a sa propre vision de la vie. Tous deux sont inséparables. Un soir de beuverie et de désespoir il se jette à l'eau glaciale...je vous rassure il sera repêché par Oddur qui risque sa vie sans réfléchir. C'est dire comme tous deux sont proches. 

Margret, la femme d'Oddur qui a tout pour être heureuse mais va peu à peu devenir triste et mélancolique, puis après la mort de son quatrième enfant, sombrer dans des périodes de dépression. Margret vit en pleine contradiction sa vie de mère et sous sa force qui lui permet d'avancer dans la vie, d'élever ses petits quasiment toute seule car Oddur est toujours en mer, elle cache une faiblesse qui sera incompréhensible pour son mari et les séparera.

Les soeurs et frères d'Oddur sont également bien présents dans les souvenirs d'enfance.

Le narrateur nous parle aussi de Jakob, bien sûr puisque c'est lui qui signe le retour d'Ari en Islande.

D'autre personnages secondaires apparaissent dans le roman, beaucoup de femmes,  comme Sigrun, dont Ari a été très amoureux durant son adolescence et qu'ils ont laissé tombé un soir, parce qu'ils n'ont pas compris que l'homme avec qui elle couchait sur le siège arrière de la Lada, était en train de profiter de sa faiblesse et de la violer.

Sigga qui tentera de mettre fin à ses jours...alors que son père est mourant et qui sera sauvée par la belle-mère d'Ari.

Des femmes d'âge mûrs aussi qui troublent les jeunes ados comme par exemple celle que tous les employés de l'usine surnomment "le billet de mille", parce qu'elle leur donne leur paie et qu'elle est à la fois gentille et très belle et les fait rêver...

 

L'auteur à travers ces personnages, nous parle d'amour, de solitude, de courage avec peu de mots comme savent le faire les hommes de cette terre dure et battue par les vents... Si les souvenirs sont parfois amers, ils ne demandent pas pour autant de renoncer à la force et à la nécessité de la mémoire. Heureusement des moments de tendresse, de douceur et de poésie rendent la vie encore plus précieuse...

"Le plus douloureux dans la vie est sans doute de n'avoir pas assez aimé" et de le regretter...

 

Les titres des sous-chapitres sont autant de pauses poétiques...

"Bref exposé sur la force qui ravage les vies et rend les déserts habitables" (p.55)

"Chaque journée avec toi est comme le paradis, un rêve engendré par les Dieux" (p.81)

" Le monde vient d'être composé_ c'est un poème âgé d'une heure."

"Brève parenthèse- concernant la grand-mère maternelle que j'ai en commun avec Ari, belle comme la lune, sa chevelure était une aurore flamboyante, et ses seins, deux mollets de chevreuil" (p. 255)

Et bien d'autres !

 

L'avis de l'éditeur

 

"Jón Kalman Stefánsson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d’histoire islandaise. Lorsque Ari atterrit, il foule la terre de ses ancêtres mais aussi de ses propres enfants, une terre que Stefánsson peuple de personnages merveilleux, de figures marquées par le sel marin autant que par la lyre. Ari l’ancien poète bien sûr, mais aussi sa grand-mère Margrét, que certains déclareront démente au moment où d’autres céderont devant ses cheveux dénoués. Et c’est précisément à ce croisement de la folie et de l’érotisme que la plume de Jón Kalman Stefánsson nous saisit, avec simplicité, de toute sa beauté".

 

 

 

L'auteur

 

"Jón Kalman Stefánsson, né à Reykjavík en 1963, est poète, romancier et traducteur. Son œuvre a reçu les plus hautes distinctions littéraires de son pays.

Sa merveilleuse trilogie Entre ciel et terre (2010), La tristesse des anges (2011) et Le cœur de l’homme (2013), parue aux Éditions Gallimard, l’a révélé au public français et a consacré l’auteur sur le plan international."

Extraits

 

"Nous avons tant de choses : Dieu, les prières, les techniques, les sciences, chaque jour apparaissent de nouvelles découvertes, téléphones portables toujours plus puissants, puis voilà qu’une mort survient et nous n’avons plus rien, nous tendons la main, cherchant Dieu à tâtons, nos doigts se referment sur le vide de la déception, la tasse de cet homme, la brosse où subsistent quelques cheveux de cette femme, et nous conservons tout cela comme une consolation, comme une amulette, comme une larme, comme ce qui jamais ne reviendra. Que peut-on en dire, rien sans doute, la vie est incompréhensible, et injuste, mais nous la vivons tout de même, incapables de faire autrement, elle est la seule chose que nous ayons avec certitude, à la fois trésor et insignifiance." (prologue p. 9)

 

 

 

"Souvenez-vous tout comme moi que l'homme doit avoir deux choses s'il veut parvenir à soulever ce poids (de la vie), à marcher la tête haute, à préserver l'étincelle qui habite son regard, la constance de son coeur, la musique de son sang_des reins solides et des larmes." (p.65)

 

 

"En sa présence, chaque instant devient poème, symphonie insolente. C'est la réponse que Dieu a trouvée à la mort, voyant qu'il avait échoué à sauver l'être humain de sa fin certaine, il lui a offert cette étrange lumière, cette flamme qui depuis réchauffe les mains de l’homme et le réduit en cendres, change les taudis en palais célestes, les palais grandioses en minables ruines, les réjouissances en solitude. Nous la nommons amour, faute d’avoir trouvé mieux." (p.56)

 

 

 

Le récit de la rencontre de Oddur et de celle qui deviendra sa femme, Margret.

"...il faut bien dire qu'elle est plus belle que tout ce qu’il a pu voir et rêver jusque-là, à cet instant, il ne se souvient de rien qui puisse soutenir la comparaison, sans doute devrait-il couper court à tout ça, faire preuve d’un peu de courage et de virilité, pourtant il ne fait rien, comme s’il se débattait avec un ennemi plus grand que lui, plus fort aussi, c’est insupportable, il serre à nouveau les poings, récitant inconsciemment son poème d’amour. Elle s’en rend compte et lui dit, si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t'aime. Il parvient tout juste à hocher la tête. Attend, parfaitement immobile. Puis elle libère ses cheveux. " (p.59)

 

 

"L’éternité a gravé ton nom au fond de mon cœur.

Nous pouvons dire des choses avec une infinie sincérité et malgré tout trahir. L’être humain est faible et les assauts répétés du quotidien ne font que lui ôter encore un peu plus de sa force en le privant de dignité face à l’existence, puis un jour un bras balaie une table comme un cri."(p.86)

 

 

 

" Un jour cette pensée ne manquera pas de vous envahir : dans quel but ai-je vécu ? Pourquoi suis-je ici ? Si nous ne nous posons jamais la question, si jamais nous ne doutons, si la plupart du temps nous traversons sans réfléchir les jours et les nuits en allant si vite que peu de choses ont prise sur nous à part le portable dernier cri ou l'ultime chanson à la mode, alors nous avons toutes les chances de foncer tôt ou tard dans le mur." (p. 119)

 

 

"L'alcool : "Tu vois, je ne te déçois jamais. Je t'attends toujours, patient, sans me mettre en colère, même si tu me rejettes et médis sur mon compte pendant bien longtemps. Je t'attends patiemment et t'accueille chaleureusement quant du me reviens. Quand tu as épuisé tous les recours, c'est moi qui viens te consoler, c'est moi qui t'aide à oublier, moi qui rétablis l'ordre du monde et t'amène à voir la vie sous le bon éclairage. Quel besoin as-tu du monde pusique je t'accompagne ?" (p 165)

 

 

"Mais à quel endroit du récit faut-il marquer une pause, combien d'histoires devons-nous raconter, et qu'adviendront les vies que nous laisserons de côté, que nous abandonnerons au silence, les condamnerions-nous à une manière de mort ? Jamais nous ne pouvons tout dire, le monde ne dispose pas de la patience nécessaire..." (206)

 

 

"Le temps suit son cours incessant. Nous vieillissons, peu à peu la vie s’éloigne, nous la perdons et tout passe. La vie est une occasion unique, une seule chance nous est offerte d’être heureux, comment la mettre à profit ?"(p.252)

 

 

"Chaque être humain éprouve sans doute le besoin de s'offrir de temps à autre un écart de conduite, de rompre avec la routine du quotidien, le besoin d'agir en irresponsable, d'être libéré de tout, l'insouciance a le pouvoir d'adoucir la fatigue et de rectifier les multiples dérives du champ magnétique qui sont l'apanage de la vie : Celui qui ne s'autorise jamais le moindre écart perd peu à peu le contact avec sa voix intime." (p. 262)

 

 

"Un monde sans musique est comme un soleil sans rayons, un rire sans joie, un poisson sans eau, un oiseau sans ailes. Cela revient à être condamné à un séjour sur la face cachée de la lune, avec vue sur les ténèbres et la solitude..." (p.319)

 

 

"...cette idiote de gamine continue d'avancer, elle entre dans l'eau sans l'ombre d'une hésitation même si personne n'a réussi à marcher sur l'eau depuis que Jésus est grimpé sur un lac il y a deux mille ans, histoire d'impressionner quelques pêcheurs. Cette fille descend du rocher et plonge son pied droit dans la mer, le gauche suit une fraction de seconde plus tard. Le problème est que personne n'est capable de marcher sur la mer, c'est d'ailleurs pourquoi les poissons n'ont pas de pieds."(p.385-386)

 

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commentaires

Mimi 09/12/2015 18:23

Une belle chronique... Merci.

manou 09/12/2015 19:16

Merci à toi Mimi pour ta visite !

Rebecca G. 08/12/2015 10:15

Il a l'air très beau, plein de poésie... mais je ne sais pas, je ne suis pas emballée... :( Merci tout de même pour cette belle chronique. :) Bisous

manou 09/12/2015 10:43

Je te comprend Rebecca et comme moi j'en ai plein...j'en profite pour faire connaissance avec de nouveaux auteurs...Merci de ta visite !

Rebecca G. 09/12/2015 10:38

Et moi, justement, je suis en manque de temps... ;) lol

manou 08/12/2015 12:56

Il est très poétique oui, même si certains passages sont parfois difficiles mais j'ai juste oublié de dire qu'il fallait avoir du temps pour le déguster...

Mareva Lawren 08/12/2015 09:56

Ce livre semble vraiment intrigant. D'autant plus, qu'il permet de connaître un siècle d'histoire islandaise et il faut bien convenir que ce n'est pas celle qu'on apprend en premier. Très tentant !

Mareva Lawren 10/12/2015 10:30

Idem pour moi. C'est dommage. Du coup, ce livre me tente bien ^^

manou 08/12/2015 12:59

C'est vrai que j'ai réalisé en lisant ce roman que je ne savais pas grand chose sur l'histoire de ce tout petit pays, ni sur ses problèmes actuels liés à la mondialisation.

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