Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Un récit peut être inventé de toutes pièces, les paroles sortant de la bouche des hommes peuvent être mensongères, une description peut ne pas correspondre à la réalité. Mais une image ne peut mentir, se dit Karl Oskar, elle correspond forcément à ce qu'elle représente. Elle ne peut refléter que ce quelque chose existant déjà...
Ce que ses yeux voyaient là ne pouvait donc être une illusion : ce champ de blé existait certainement. Cette terre dépourvue de cailloux et de tas de pierres se trouvait quelque part dans le monde...
Personne ne pouvait soutenir le contraire.
L'histoire se passe durant la première moitié du 19e siècle en Suède.
Le roman débute à Ljuder, dans le Småland, une province du sud-est du pays. Nous allons suivre la famille Nilsa qui de père en fils se reconnait à un signe physique qui ne trompe pas : ils portent tous un nez qui ne passe pas inaperçu et a été longtemps signe de chance pour tous les membres qui en étaient affublés !
Nils et Märta vivent à Mjödahult, une des plus anciennes fermes de Ljuder, dans laquelle ils élèvent leur trois enfants survivants, deux garçons, Karl Oscar et Robert, et une fille, Lydia. Nils s'épuise à la tâche, dépierrant sans cesse les champs pour arriver à les cultiver. Mais un jour, il est victime d'un accident et ne peut plus travailler. Il se décide alors à vendre la ferme à son fils ainé Karl Oskar qui a été placé comme valet pendant sept ans et doit pour honorer son héritage se marier très vite avec Kristina.
Pour alléger la charge du jeune couple, Lydia est placée et ils ne tardent pas aussi à placer Robert leur plus jeune fils. Mais Robert ne supporte pas d'avoir un maître qui l'exploite et cherche à s'enfuir à plusieurs reprises. En secret, il nourrit l'idée d'émigrer car il a pu se procurer un livre sur l'Amérique qui parait être un pays libre et le fait rêver. Avec Arvid, un autre valet, ils se jurent de partir ensemble sans savoir comment ils vont pouvoir réunir l'argent nécessaire au voyage.
Malgré tous ces arrangements, les dettes s'accumulent pour le jeune couple qui a du mal à élever leurs jeunes enfants.
En plus de ce qu'il doit de l'héritage à ses frères et soeurs, Karl Oskar est obligé d'emprunter de l'argent à l'oncle de Kristina, Danjel Andreasson, un homme généreux qui, depuis qu'il a eu une révélation, s'est opposé à la religion luthérienne trop intransigeante à son goût et s'est entouré d'une petite communauté de fidèles, dont on nous parlera en détails dans le roman.
Plusieurs années de catastrophes naturelles (pluies trop abondantes, sècheresse, incendie de la grange liée à la foudre) ont anéanti leurs espoirs d'un avenir meilleur.
Germe alors dans la tête de Karl Oscar l'idée de partir, d'abandonner cette région ingrate et d'émigrer vers l'Amérique. Il rejoint sans le savoir le projet de Robert qui, maltraité par son maître, va se décider à fuir. Il a reçu une gifle si violente qu'il restera en partie sourd d'une oreille et il va se réfugier un jour chez son frère alors qu'il a été très violemment battu et qu'il porte encore dans son dos les stigmates sanglants de l'affaire...mais la loi donne raison aux maîtres et les gendarmes sont à sa recherche pour l'obliger à remplir son engagement.
C'est la mort tragique de leur petite Anna qui décidera Kristina à accepter le projet fou de partir si loin. Elle qui est très pieuse, pense que Dieu les a abandonné et que fuir cette terre est la seule solution possible pour élever ses enfants.
Mais ils ne partiront pas seuls, car Danjel l'oncle de Kristina va lui-aussi décider de fuir le pays avec femme, enfants et amis (dont Ulrika, que tout le monde connait car c'est une ancienne prostituée et sa fille Elin, âgée de seize ans) ainsi que Jonas Petter de Hästebäck, leur voisin, et Arvid, l'ami avec Robert.
Il leur faut donc préparer le départ car tout quitter, changer de vie, pour un pays idéalisé et totalement inconnu ou presque, n'est pas si simple. Le pasteur qui décide de tout (après Dieu) leur donnera les autorisations requises pour pouvoir partir et acceptera les raisons de chacun.
Mais trouveront- ils là bas une vie meilleure ? Seule la lecture de la suite de la saga nous le dira !
La Bible disait clairement que l'homme devait manger (gagner ?) son pain à la sueur de son front et il ne demandait pas mieux que de le faire. Mais s'il fournissait la sueur, il [Karl Oskar] entendait obtenir le pain en échange...
Ce que les seigneurs d'ici se gardaient de dire, c'était que dans le Nouveau Monde, les gens n'étaient pas divisés en maîtres et serviteurs. Là-bas, personne ne prenait le pas sur les autres, tous étaient égaux. Rois et empereurs étaient interdits. Les Américains ne toléraient pas les seigneurs.
Cela fait longtemps que je voulais me plonger dans cette série dont la blogosphère a beaucoup parlé l'année dernière. J'ai fini par l'acheter en poche...l'été dernier. Il était temps que je me plonge dans sa lecture. Je n'ai pas regretté un instant ma lecture, car c'est une belle découverte !
L'auteur Vilhem Moberg (1898-1973) était un journaliste suédois et le plus jeune rédacteur en chef de Suède. Il a écrit de nombreux romans, se rattachant au "courant prolétarien". Peu ont été traduits en français et il est surtout connu pour la "Saga des Émigrants" parue entre 1949 et 1959. Pour le centenaire de sa naissance, en 1998 donc, les suédois ont élu la série "meilleur roman suédois du siècle".
Cette saga historique est parue initialement en Suède en quatre tomes. Elle a été traduite en français par Gaia Editions en 1999 en huit tomes. Elle est ensuite parue en poche en 5 tomes, ce sont ces tomes que je vais vous présenter au fil des semaines.
La saga raconte l'émigration des suédois aux États-Unis au milieu du XIXe siècle. Plus d'un million de suédois vont émigrer entre 1860 et 1914. Le compte était tenu précisément sur les registres paroissiaux. Et la mention "émigré en Amérique du Nord" a peu à peu remplacé, à côté de leur nom, la mention "dernier domicile inconnu". L'auteur s'est considérablement documenté sur cette période de l'histoire de la Suède, tant sur la vie dans le pays (décrite dans ce premier opus) que pour écrire la suite de la saga et dans les premières pages du livre, il retrace les différents éléments importants de l'histoire de la région, de la description de la paroisse, en passant par ses habitants et leurs particularité, et le rôle du pasteur, Il nous parle aussi des hérétiques, et en particulier de l'Akianisme (dont le nom est celui de son fondateur, Ake Svensson) qui prit naissance dans la paroisse proche et qui dans le roman touche un des descendants de Ake, Danjel.
La structure sociale de l'époque a été une découverte pour moi. Je me doutais que la religion était très présente (il en était de même dans nos campagnes) et que la plupart des gens pensait que tout ce qui leur arrivait, était la volonté de Dieu, qu'il s'agisse des enfants à naître, des accidents ou deuils ou des catastrophes naturelles. Mais j'ignorai que l'église surveillait le bon comportement des valets et était capable d'envoyer les gendarmes si l'un d'entre eux se sauvait...
J'ignorai aussi qu'à chacun des héritages, les propriétés se divisaient au point de devenir de plus en plus petites (vus le nombre d'enfants de chacun) et qu'à cause de cela, celui qui décidait de garder la ferme, s'endettait auprès de sa fratrie pour la vie et ne travaillait que pour pouvoir rembourser ses frères et sœurs.
Le premier volume de la série "Au pays" s'inspire véritablement de la vie des paysans du Småland, une région particulièrement pauvre du pays, située au Sud-Est de la Suède. Les paysans s'y épuisent à cultiver des terres rocailleuses. L'auteur nous immerge immédiatement dans l'histoire et dans l'ambiance de la région en nous présentant les différents protagonistes chacun à leur tour et nous savons par avance qu'ils feront partie du voyage. Le lecteur comprend leur motivation et veut bien entendu savoir ce qu'ils vont devenir, ce qui donne envie de lire la suite.
J'ai particulièrement aimé le jeune couple. Karl Oskar, courageux et têtu, taiseux et vertueux, deviendra naturellement le décideur. L'auteur s'est inspiré de sa propre grand-mère pour nous parler du personnage de Kristina, une femme qui a aussi son caractère pour l'époque et n'est en rien soumise aux décisions de son homme.
La saga a été adaptée en 1971 au cinéma par Jan Troell qui a réalisé deux films : Les Émigrants et Le Nouveau Monde. Une comédie musicale, réalisée par deux anciens membres du groupe ABBA, Benny Andersson et Bjorn Ulvaeus, joué pour la première fois en 1995, a eu beaucoup de succès (source wikipedia).
Vous pouvez aller lire les avis de Fanja ICI, Sacha ICI, Keisha ICI (qui présente dans la même chronique les tomes 1 et 2) et Ingannmic ICI (qui fait de même) et celles et ceux que j'oublie, je m'en excuse par avance. Merci à elles de m'avoir donné envie de découvrir cette série.
La lecture de ce premier opus me permet de participer au challenge de Philippe "Séries et trilogies de l'été" voir ICI le récapitulatif des lectures.
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Bonne Lecture !
Ce fut le début d'une nouvelle ère de grandeur pour les vieux coffres à vêtements des régions paysannes. Après des siècles d'une existence obscure au fond des greniers, ils furent nettoyés et préparés en vue de ce voyage au-delà des mers. Ils trouvèrent ainsi leur place en première ligne de la plus grande migration de l'histoire de l'humanité, dépositaires des biens les plus précieux de leurs propriétaires.
Que laisser derrière soi et quoi emporter ? Que pouvait-on se procurer, dans l'autre pays, et qu'était-il impossible d'y trouver ? Personne ne pouvait le dire car nul n'était encore allé se renseigner sur place...
Une fois sur la route, Karl Oscar se retourna une dernière fois pour regarder dans la direction de la maison. Son père et sa mère étaient toujours sur le perron à suivre des yeux ceux qui partaient : le père penché en avant et le dos courbé, appuyé sur ses béquilles, la mère à côté de lui, dressée de toute sa hauteur. Les jeunes partaient, assis sur la voiture, les vieux restaient, debout devant la maison...Ils restaient sur le perron, à regarder le chariot, aussi immobiles que des objets inanimés...
Bien des années plus tard, il aurait encore l'impression qu'ils étaient toujours là, debout l'un près de l'autre, regardant la route...