Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Odon passe les remparts. Il remonte la ville. Les ruelles étroites du quartier de la Balance. Des compagnies s'en vont. Il croise des festivaliers qui errent, un peu perdus. Sur le parvis, les intermittents expliquent pourquoi ils ne jouent pas. D'autres pourquoi ils jouent. L'heure est à la confusion.
Nous sommes en juillet 2003, à Avignon pendant le Festival. Il fait très chaud , les jours bien connus de canicule ne sont pas loin, et le mistral souffle sur la Provence, aggravant la sensation générale de moiteur et d'étouffement.
Odon Schnadel est directeur d'un petit théâtre, un des plus anciens de la ville, "Le chien fou", et a pris cette année-là tous les risques en adaptant "Nuit rouge", l'oeuvre de Paul Selliès, un parfait inconnu mort à 25 ans dans des circonstances tragiques alors qu'il avait tout l'avenir devant lui, mais en doutait.
Cette année 2003 est un peu particulière : les intermittents du spectacle sont en grève...et peu à peu le festival se vide de ses amateurs tandis que les techniciens, comédiens ou autres travailleurs, défilent dans les rues et investissent les salles où d'autres continuent à jouer. Un à un les spectacles sont annulés.
Odon refuse d'arrêter de jouer. Dans son équipe, les avis sont partagés et de nombreuses discussions animent les soirées. Être solidaire n'empêche en rien de jouer puisque le public est là et les attend. Ils lui doivent bien ça.
Heureusement, pour se remettre de ses journées tumultueuses, Odon s'isole dans sa péniche où il vit à l'année. Mais les événements se succèdent et il va être totalement déstabilisé.
D'abord, il y a l'arrivée en ville de Mathilde Monsols qui a été son très grand amour. Ils se sont rencontrés alors qu'elle n'avait pas 30 ans et lui, 10 ans de plus. Pour elle, il s'est séparé de Nathalie, sa femme. Sa femme était journaliste et leur couple allait pourtant bien et sa fille Julie allait fêter ses quinze ans. Mais cet amour ravageur a détruit toute sa vie. Tout cela n'a pas empêché Mathilde de partir un jour, car elle voulait réussir ailleurs et depuis dix ans, Odon ne s'en est jamais remis tant le souvenir même de leur amour est toujours douloureux pour lui.
Mathilde est désormais devenue célèbre grâce à une pièce qui l'a propulsé sur le devant de la scène et on la surnomme "la Jogar". Pour ce festival 2003, elle est revenue pour jouer dans sa ville "Sur la route de Madison", et Odon redoute de la rencontrer.
Et puis il y a Marie. Elle débarque là, un peu paumée, face à sa péniche, elle veut voir Odon et la pièce qu'il a mise en scène. Elle est la jeune sœur de Paul Sellies. Elle rend Odon responsable de la mort de son frère qui d'après elle, se serait suicidé car il pensait que les textes envoyés à Odon n'avaient aucune valeur puisque celui-ci ne lui avait pas répondu favorablement.
Marie est une écorchée vive. Elle se scarifie les bras et vient à Avignon pour chercher des réponses. Elle veut savoir pourquoi Odon a mis tant de temps à répondre à son frère. Elle se souvient avoir tapé un texte à la machine dans le camion aménagé dans lequel son frère écrivait. De l'autre texte, de celui qu'Odon a mis en scène, elle ne garde aucun souvenir et aimerait savoir pourquoi.
Que sont devenus ces pages réunies sous le titre "Anamorphose", cela fait partie de sa quête et elle ne lâchera rien tant qu'elle ne découvrira pas le secret d'Odon et de Mathilde à ce sujet...
Sa présence va exacerber l'ambiance déjà pesante de ce mois de juillet, et raviver des souvenirs douloureux et enfouis depuis des années...
Jouer ne les rend pas meilleurs ni plus riches ni plus puissants. Depuis des mois, ils apprennent à être des funambules. Rester maître de soi et pourtant lâcher prise, c'est sur ce fil-là qu'ils vont devoir marcher.
Il dit qu'écrire ne suffit pas. Il parle de cette difficulté de trouver le souffle d'un texte, cette chose essentielle qui fait qu'il ne sera pas seulement joué mais porté, transcendé. La littérature est plus qu'une succession de mots.
Ce roman est une histoire d'amour et de passion, mais aussi de secrets, de douleur, de trahison et de réparation. Lu durant l'hiver pour le présenter lors d'une séance de partage dans le cadre du Club des Lecteurs auquel j'appartiens, j'avais complètement oublié de vous le présenter...l'ouverture du Festival d'Avignon demain est finalement un bon moment pour en parler.
Claudie Gallay sait particulièrement bien planter une ambiance très réaliste, avec ses phrases courtes, son écriture hachée et ses chapitres dépouillés qui donnent un rythme au roman, ce qui fait que même sans grand rebondissements, on ne s'ennuie pas et on prend le temps de faire connaissance avec cette troupe unie par des liens indéfectibles et tous ceux qui gravitent autour d'elle.
Déjà la ville d'Avignon est un personnage à part entière ainsi que la chaleur de l'été et le mistral qui souffle cette année-là sans discontinuer ce qui exacerbe cette impression d'étouffement, aggrave l'agressivité et le mal-être des différents protagonistes, et la colère des intermittents et autres grévistes.
L'univers du théâtre et l'ambiance durant le festival sont bien décrits et le lecteur se promène dans les rues comme s'il y était, s'installant à la terrasse d'un café, déambulant dans les rues, se rafraichissant d'une glace.
C'est un roman particulier qui contient beaucoup de dialogues et de descriptions des personnages. Pas à pas, les secrets des uns et des autres se dévoilent et des fils ténus se tissent entre les différents personnages.
Tous les personnages sont intéressants y compris les personnages secondaires mais il faut bien reconnaitre que dans ce roman ce sont tous des écorchés vifs.
Le personnage principal, Odon, est un bel homme mais il est taiseux et le lecteur comprend très vite qu'il a un passé douloureux. Il se sent coupable de certaines choses que le lecteur découvrira au fur et à mesure de sa lecture. Mais il ne peut tout dire à Marie de ce qu'il sait. Il est sensible mais sa passion pour le théâtre et ses secrets le tiennent éloignés de ceux qu'il aime. Autour d'Odon qui est le personnage principal, gravitent de nombreux personnages féminins très attachants :
Il y a Julie, la fille d'Odon qui monte sur scène pour la première fois et doute d'elle-même. Son père sait qu'elle ne sera jamais une grande artiste mais il lui donne sa chance et elle arrive à émouvoir son public.
Isabelle qui tient une sorte d'auberge et a accueilli pendant des années des acteurs connus ou moins connus durant le festival. Elle garde précieusement la trace de leur venue et n'hésite pas à raconter des anecdotes à leur sujet. Elle est la confidente chez qui tout le monde vient s'épancher.
Il y a Marie. Le lecteur ne comprend pas vraiment ce qu'elle veut départ, ce qu'elle attend d'Odon, ce qu'elle cherche...Elle est mal dans sa peau. Elle se mutile et porte sur elle les cendres de son frère (ce que j'ai trouvé très macabre). Elle va pourtant s'ouvrir aux autres, se prendre au jeu du festival. J'ai aimé l'idée de "la boîte à pensées", le fait qu'elle se mette à faire de la photo, et que ces photos soient belles, sensibles, que ce soit de beaux portraits, des instantanés un peu magiques.
Il y a aussi Odile, la sœur d'Odon. C'est une grande amie de Mathilde depuis l'enfance mais elle ne l'a pas revue depuis son départ précipité loin de son frère. Elle vit seule avec ses quatre garçons tous de pères différents.
Et puis il y a Mathilde dont je ne vous dirai rien, à part qu'elle ne s'est jamais mariée et qu'elle consacre sa vie au théâtre, sa passion.
Et puis il y a aussi Paul, l'écrivain, qui est le véritable personnage principal, Paul qui est présent sans être là, celui par qui tout arrive et à cause de qui tout arrive, lui qui n'a pas été reconnu de son vivant mais qui hante les esprits tout au long du roman.
J'ai beaucoup aimé ce roman d'abord parce qu'il se passe dans ma région, dans un lieu que je connais, et au coeur de ce festival très connu. J'ai été tout de suite intriguée par ce qui est dit entre les lignes qui fait pressentir des secrets enfouis et je n'avais pas vu venir le dénouement de l'histoire, je le reconnais.
C'est un roman qui aborde beaucoup de questions touchant le milieu de l'art, au delà du problème toujours pas résolu des intermittents du spectacle, l'autrice s'interroge sur la propriété intellectuelle d'une oeuvre.
Une oeuvre littéraire appartient- elle à celui qui l'a écrite ? A celui qui la met en scène ? Ou bien appartient- elle à celui qui doit se l'approprier pour l'interpréter ?
Des questions toujours d'actualité...
Lire l'avis de Tania ICI.
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