Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
À la fin des années 1990, après s'être exclusivement consacrés au bronzage sur les plages, ils commencèrent à penser - ou plus probablement quelqu'un pensa pour eux - qu'il serait bon de diversifer leurs activités, de se rapprocher de la nature et de s'intéresser aux cultures indigènes et ils décidèrent de partir en quête de l'authenticité que nous étions bien sûr tout disposés à leur vendre.
Ils se mirent donc à arpenter en masse les chemins de randonnée, troquant avantageusement leurs coups de soleil, piqûres d'oursins et hydrocutions pour des ampoules, des morsures de punaises de lit, des entorses et des chutes mortelles au fond de ravins oubliés.
Ils exigèrent de manger local. D'écouter de la musique locale. Ils tenaient absolument à ce que leurs vacances aient du sens...
Un soir d'été apparemment comme les autres, dans un lieu non précisé mais qui s'avèrera pour nous lecteurs se situer sans aucune autre possibilité, dans une station balnéaire Corse, le jeune Alexandre Romani s'en prend à un touriste parisien qu'il connait pourtant depuis l'enfance, vu que ses parents ont une résidence secondaire sur l'île de Beauté. Il le blesse grièvement de plusieurs coups de couteau au ventre devant une foule de témoins ahuris.
L'enquête prouvera qu'il avait prémédité son geste et emprunté un couteau à sa mère.
La victime, Alban Genevez, un brillant étudiant en médecine avait tout l'avenir devant lui. Mais bizarrement Alexandre ne regrette pas son geste car pour lui Alban le méritait, il n'a fait là qu'un acte utile, bien qu'il ne semble être apriori qu'un acte de pure "vengeance d'honneur" comme on le voit hélas souvent en Corse.
Les raisons de son geste semblent dérisoires : tout cela est arrivé pour une simple histoire de bouteille de vin amenée dans son restaurant...des raisons que l'enquêtrice, Séverine Boghossian, ne cherche même plus à comprendre quand elle a affaire à un crime tant elle en a vu d'autres dans sa courte vie.
Le narrateur, natif du village, connait très bien Philippe, le père d'Alexandre car c'est son ami d'enfance et le mari de Catalina, sa belle cousine dont il est toujours un peu (beaucoup) amoureux. Il est enseignant sur l'île et connait bien les jeunes de son village ainsi que les familles qui y vivent depuis des décennies comme c'est le cas de la famille Romani.
Il va nous conter l'histoire des différents protagonistes, tout en naviguant entre les époques et nous montrer que ce crime devait inéluctablement arriver...
dès l'école primaire, Alexandre rencontra des difficultés inquiétantes que Catalina, dans l'aveuglement de son amour de mère, attribuait à un excès de sensibilité, un caractère rêveur, voire à une forme de génie alors que leur cause réelle n'était que trop claire pour peu qu'on examinât objectivement la situation : le gosse était complètement con.
Jérôme Ferrari est un auteur très littéraire que j'ai très peu lu dans ma vie de lectrice mais que j'apprécie de temps en temps. Il faut choisir son moment pour le lire et ce titre que j'ai donc emprunté récemment en médiathèque, ne fait pas exception à la règle.
C'est vrai qu'avec cet auteur, il faut toujours beaucoup de concentration pour entrer dans l'histoire, la suivre et attendre le dénouement.
C'est vrai aussi que l'auteur semble souvent passer d'un sujet à l'autre, revient épisodiquement à l'affaire, pour nous parler en parallèle (et en apparence) d'autre chose mais toujours comme un chat, l'auteur retombe sur ses pattes, car il sait très bien où il veut nous emmener. A nous de lâcher prise et de nous laisser porter...
Mais quelle richesse dans ces grandes phrases qui n'en finissent plus, mais qui au fond sont très claires, même si parfois il faut les relire (!), ces descriptions des personnages non dénuées d'humour noir, voire d'un certain cynisme, ces réflexions amenées de manière subtiles qui assaillent le lecteur et le font sortir de sa zone de confort. Que dire de plus !
Ce titre-là, sous couvert d'un simple assassinat qui semble être un acte de vengeance, nous offre une critique acerbe du tourisme et de l'envahissement épisodique de ces lieux (corses ou pas) magnifiques qui vont avoir du mal à conserver leur authenticité ensuite une fois la horde des touristes partis. Ce tourisme de masse laisse exsangue une population locale désabusée, mais qui profite pourtant plus que nécessaire de l'aubaine, et une jeunesse meurtrie qui n'y reconnait plus ses racines au point de vouloir elle-même quitter les lieux.
Le lecteur comprend très vite que les deux populations_ autochtones et touristes, même amoureux de l'île et y ayant des attaches_ ne peuvent que cohabiter sans une réelle entente. Les premiers voulant continuer à vivre comme avant tout en profitant du système, les second se comportant comme des colonisateurs, puisqu'ils payent et ne désirent que le bonheur accessible immédiatement sans se soucier des conséquences. Le drame entre Alexandre, l'enfant du pays et Alban, le touriste colonisateur, n'est que le reflet d'une violence larvée.
L'auteur s'engage en laissant entendre que tous les touristes "seraient à tuer" (bien entendu c'est à prendre au second degré pas au premier) par ceux- là mêmes qui vivent grâce à eux. Il appuie ses réflexions en nous parlant au début de son roman du célèbre explorateur et ethnologue, Richard Francis Burton. Et il nous propose de réfléchir à ce que le sultan qui a reçu pour la première fois Richard Francis Burton aurait pu (ou dû) faire !
Pour ceux qui comme moi l'ignorait "Nord sentinelle" (North Sentinel) est le nom d'une des îles Andaman dans la mer d'Andaman qui se situe au large de l'Inde. Sur cette île isolée vit un dernier peuple indigène, surnommé "les Sentinelles". J'en avais entendu parler sans pour autant je l'avoue, les situer. Ce peuple vit à l'écart du monde moderne. Protégés par l'Inde qui interdit strictement l'approche de l'île depuis 1996 et a mis en place un périmètre de sécurité de plusieurs kilomètres tout autour (voir l'article de wikipedia à ce sujet ICI), les habitants chassent tout étranger qui osent poser un pied sur leur territoire...avec leurs flèches.
Aurions-nous dû nous aussi faire pareil pour préserver notre authenticité et notre région ? Parfois en effet quand je vois le sans-gêne de certains touristes en Provence, je me pose la question et parfois au contraire parce que d'autres discutent gentiment sur le marché avec nous, je reprends confiance en l'humanité.
Le livre est sous-titré non sans humour : Contes de l’indigène et du voyageur (contes mis en lumière par la table des matières). Il serait le premier d'une trilogie, d'autres titres sont donc à venir.
L'auteur allège ses propos d'une part, en introduisant un élément surnaturel, un djinn qui vous le verrez tient une place importante dans l'histoire de ces "contes" doux amers et d'autre part, en alternant les styles littéraires : lettres en italique adressées par le narrateur à Catalina ; interrogatoire policier...
Il y a des scènes mémorables comme certaines scènes relatant les frasques d'Alexandre ou encore par exemple l'histoire de la team building, de la rencontre du narrateur avec les deux australiennes, ou des événements qui ont suivi l'obtention de son baccalauréat...
De Jérôme Ferrari vous trouverez sur mon blog :
- Le Sermon sur la chute de Rome présenté ICI qui lui a valu le Prix Goncourt en 2012.
Nous n'avons tué personne, nous avons ouvert grands nos bras d'imbéciles au premier voyageur et d'autres voyageurs l'ont suivi et nous nous sommes retrouvés pris au piège de l'épouvantable dialectique qui nous oppose et nous lie indéfectiblement à eux dans un face-à-face de corruption mutuelle où chacun révèle les vices de l'autre en lui exhibant les siens, des vices de plus en plus répugnants, car je sais bien que nous ne sommes pas innocents, nous consentons à la transformation du monde en gigantesque centre commercial, nous croyons même qu'elle nous permet de prospérer...
Un soir de semaine, en novembre, je sors de chez moi et descends vers le port dans l'espoir, apparemment modeste mais en fait insensé, de boire un verre. Comme tous les ans, après quelques mois de pillage, ils nous ont abandonnés au milieu d'un champ de ruines. Je suis seul sur les quais. Absolument seul. Tous les bars sont fermés. Aucune lumière n'est allumée aux façades où tous les volets sont clos. Le vent d'automne fait s'entrechoquer trois barques misérables amarrées aux quais du port de pêche. J'ai le sentiment d'être l'unique survivant d'une catastrophe inconcevable, le passage de la mort noire, l'explosion d'une arme secrète qui aurait éliminé toutes les formes de vie, ne laissant derrière elle que la masse intacte des maisons vides, les mausolées d'une ville fantôme...