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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 05:16
Gallimard, 2020

Gallimard, 2020

Quand elle était petite, au moindre chagrin, pour la consoler, je lui chantais "Mon p'tit loup" de Pierre Perret et, au lieu de l'apaiser comme on était en droit de l'attendre de cette chanson, ...cette chanson la faisait pleurer encore plus, d'autant que, pour ne rien arranger, j'avais moi-aussi les larmes aux yeux...

Commençons la semaine si vous le voulez bien, avec ce roman plein d'humour et de tendresse. Il vous fera passer un très bon moment de lecture, si vous êtes sensible à l'humour de l'auteur bien entendu, car rien n'est plus personnel que l'humour.  

Ressenti par les uns à des degrés divers, il peut  laisser parfois les autres de marbre. C'est ainsi ! 

 

De Fabrice Caro dont j'ai découvert l'humour décalé avec ses BD ICI et ICI, je n'ai lu pour l'instant qu'un seul roman "Le discours" présenté ICI sur le blog alors que celui que je vous présente aujourd'hui est son troisième. 

 

Dans "Broadway", le lecteur suit la vie quotidienne et les réflexions d'Axel, un héros comme les aime l'auteur : étourdi, maladroit et fantasque mais adorable et tellement humain.

Axel a tout pour être heureux : une femme, deux enfants, un pavillon dans une banlieue et un travail qui lui permet de vivre normalement. 

Il a aussi des rêves qui ne sont pas forcément ceux des autres mais qui suffisent à briser la monotonie de sa vie.

Bref à 46 ans tout allait bien pour lui, jusqu'à ce jour où tout bascule parce qu'il reçoit une petite enveloppe bleue de la Sécurité Sociale. C'est la campagne de prévention pour dépister le cancer colorectal. Il est stupéfait car il n'a pas encore 50 ans, l'âge où ce courrier parvient habituellement dans les boites aux lettres de ses amis et voisins. Au début, cette enveloppe lui rappelle une petite lettre bleue reçue alors qu'il était adolescent et amoureux, mais très vite elle va devenir pour lui une véritable obsession. 

Tout s'enchaine alors pour aggraver son ressenti. Axel est convoqué au collège parce que son fils de 14 ans a dessiné deux de ses professeurs dans une pause dégradante ; sa fille de 18 ans déprime car elle est en plein chagrin d'amour, et l'oblige, lui qui est athée à aller brûler un cierge ; des amis de sa femme leur proposent de partir en vacances à Biarritz ensemble, pour faire du paddle ; et leur "gentil" voisin le traque à tous instants car c'est à eux à présent de lancer les invitations  pour l'apéro obligatoire trimestriel...Or rien ne va plus, il n'a en pas envie du tout ! 

 

Dépassé par les événements et par sa vie familiale, Axel ne sait pas réagir comme il le faudrait.

Il ne peut... aller parler à son fils pour répondre à la demande de sa femme, quasi parfaite, elle, en toutes circonstances ; aller s'excuser auprès des professeurs de son fils ; dire non à ses amis.  Il cafouille, se trompe de destinataire quand il envoie des textos, fantasme au lieu d'agir, imagine les rêves des gens qu'il croise, s'imagine lui-même parti Argentine pour fuir cette vie devenue bien trop compliquée pour lui...là-bas il serait un héros admiré par tous ! 

Pourquoi nous évertuons-nous à n'effectuer que des actes pourvus de sens ? Pourquoi une existence qui n'en a aucun devrait-elle être constituée d'une suite ordonnée de faits rationnels, et pourquoi ne nous mettrions-nous pas subitement à courir dans la rue...

Chaque événement porte en lui sa comédie autant que sa tragédie, tout est affaire de contexte...

Pourquoi Broadway me direz-vous ? C'est le titre d'un spectacle pour enfant qu'il avait été obligé d'aller voir quand sa fille, encore petite, y jouait ! 

 

Voici un livre qui invite à rire de nous-même car nous ne manquerons pas de nous reconnaître dans certaines des pensées ou des actes d'Axel. Pas dans toutes heureusement, car Axel est un inadapté social. Il est incapable de dire non, mais dès qu'il fait un choix, il le regrette immédiatement. De plus, il ne peut imaginer aucune situation sans voir aussitôt le pire, et souvent en effet le pire se produit mais quand ce n'est pas le cas, il n'en est pas forcément plus heureux pour autant. 

 

Tout cela vu de notre fauteuil est forcément amusant et je l'avoue j'ai beaucoup ri, ce n'est pas très gentil pour le héros, mais c'est ainsi.

Par contre, je pense qu'il faut apprendre à se laisser aller et à accepter quelques exagérations pour apprécier vraiment cette lecture, entrer dans les délires du héros, le suivre dans ses pensées, ses réactions forcément décalées...

S'il savait accepter la vie comme elle vient et ne pas se faire autant de soucis, ce serait finalement beaucoup moins drôle !

 

Grâce à beaucoup de finesse, à un ton détaché, à des descriptions réalistes et qui sonnent toujours juste, l'auteur sait provoquer beaucoup d'empathie pour son personnage.

Mais ne vous y trompez pas, c'est aussi un roman plus profond qu'il n'en a l'air car il parle de crise existentielle, de questionnements sur l'existence, de vie en société, et des enfants qui grandissent si vite que les parents un beau matin, découvrent des êtres qu'ils ne reconnaissent pas toujours, et ne savent plus comment gérer.

 

Un livre qui m'a fait du bien en ces temps de morosité ambiante, j'espère qu'il en sera de même pour vous ! 

 

Rien ne ressemble jamais à ce qu'on avait espéré, rien ne se passe jamais comme on l'avait prévu, le résultat est toujours à des années-lumière de ce qu'on avait projeté, nous sommes tous dans une comédie musicale de spectacle de fin d'année, dans un "Broadway" un peu raté, un peu bancal, on se rêvait brillants, scintillants, emportés...on se regarde impuissants et résignés...mais on continue de se persuader qu'atteindre son but est la règle et non l'exception.

...et je roule et je fume la vitre ouverte, la cigarette aux lèvres, et chaque bouffée me rapproche un peu plus de que je suis autant qu'elle m'éloigne de ce que j'ai voulu paraître et je roule sans bien savoir où je vais mais sachant parfaitement où je ne vais pas et ça suffit à me faire sentir vivant pour la première fois depuis longtemps...

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 05:15
Rivages, 2020

Rivages, 2020

C'est ainsi qu'il débarqua au Chili, à Valparaiso, en pleine guerre du pacifique, dans un pays qu'il ne savait pas placer sur une carte et dont il ignorait tout à fait la langue. A son arrivée, il rejoignit la longue queue qui s'étirait devant un entrepôt de pêche avant d'atteindre le poste de douane...
Quand vint son tour, l'agent lui demanda, sans lever les yeux sur lui :
- "Nombre ?"
Ne comprenant rien à l'espagnol, mais convaincu d'avoir deviné la question, il répondit sans hésiter :
- Lons-le-Saunier.
Le visage de l'agent n'exprima rien. Avec un geste fatigué de la main, il nota lentement :
"Lonsonier".

Alors qu'en 1871, la France se relève à peine des événements sanglants de la Commune, dans les campagnes, le phylloxera décime les vignobles, anéantissant des années de dur labeur, et ruinant des familles entières.

Dans ce contexte de désastre, un jeune jurassien quitte alors sa terre natale avec un seul cep de vigne en poche et quelques francs, et embarque  pour l'Amérique. Il voudrait s'installer en Californie, mais le destin l'obligera à débarquer plus tôt que prévu à Valparaiso. Rebaptisé "Lonsonier" au moment de son enregistrement administratif par le service de l'émigration, le patriarche s'établit dans ce pays paradisiaque et y plante son cep de vigne... Il se marie alors avec Delphine, fait prospérer ses vignobles et s'installe dans la maison qui va devenir la maison familiale et presque le lieu de toute l'histoire, car elle va passer de génération en génération.

 

Mais la Première Guerre Mondiale se profile à l'horizon, et leurs trois fils embarquent pour la France, fiers de leurs origines,  se sentant solidaires du destin des autres soldats français. Seul Lazare en reviendra...meurtri, un poumon en moins, et culpabilisé de n'avoir pas pu sauver ni ses frères, ni un voisin chilien d'origine allemande parti se battre lui-aussi, mais pour le camp ennemi. 

A son retour, amaigri et malade, Lazare quitte un temps le giron familial et sa mère dépressive, pour tenter de se retrouver.

C'est au fin fond du pays Mapuche, qu'il rencontrera celle qui deviendra sa femme, Thérèse. Passionnée par les oiseaux depuis toujours, Lazare fera installer une volière dans le jardin de la maison familiale, où Margot, leur fille,  verra le jour entourée de ces charmants volatiles.

Est-ce à cause de sa naissance particulière, de la passion de sa mère pour les oiseaux ou parce que le vieux chaman lui fera vivre une expérience de lévitation qu'elle vouera une passion sans borne à l'aviation et y consacrera une partie de sa vie ? Elle partira se battre aux côtés des alliés pendant la Seconde Guerre Mondiale et devra faire ses preuves contre le machisme ambiant, pour réaliser son rêve et devenir enfin aviatrice.

 

A son tour, son fils Ilario Da, qui sera conçu dans des conditions que je ne vous dévoilerai pas pour vous laisser découvrir toute la magie de ce roman qui mêle aussi à la réalité, le mystère et les légendes du Chili, poursuivra le destin extraordinaire de cette famille pas comme les autres. Il grandira au sein de l'entreprise familiale de son grand-père mais se révoltera, intègrera le MIR (Mouvement de Gauche Révolutionnaire) et s'opposera à la dictature de Pinochet. Il sera emprisonné et torturé. Ce sont des pages douloureuses et bouleversantes que le lecteur découvre à la fin du livre et d'autant plus qu'il s'agit du récit des tortures et de la vie quotidienne du propre père de l'auteur. 

Mais l'histoire de la famille ne s'arrêtera pas là ! 

Un mardi, alors qu'il cueillait des pommes dans un pré, la peau de bique sur les épaules, un choc dans le dos le projeta à terre et deux serres puissantes s'enfoncèrent entre ses omoplates...
C'était une buse bleue des Andes qui, depuis ses hauteurs, confondue par sa peau de bique, avait piqué sur lui comme elle venait de débusquer un rongeur. Avant qu'il ait eu le temps de réagir, il entendit une voix en espagnol :
- Excusez-la. Elle vous a pris pour un renard.

Voilà un roman captivant qui m'a transporté pour un voyage formidable entre le Chili et l'Europe, en à peine 208 pages. L'auteur nous brosse le portrait d'un siècle de vie quotidienne d'une famille (sa famille) déracinée au Chili mais qui se sent toujours redevable envers son pays d'origine.

Les chapitres sont courts et nous présentent chacun un personnage différent. J'ai aimé la façon dont l'auteur nous décrit les membres de la famille, les hommes plutôt timides et maladroits mais aussi fiers de leurs origines, les femmes, indépendantes et prêtes à mener à bien leurs projets. Les personnages sont décrits avec réalisme, mais semblent pourtant tous être sortis d'une fable ou d'un conte. 

 

Aux côtés des membres de la famille, l'auteur nous décrit toute une galerie de personnages hauts en couleur, comme El Maestro, le père de Thérèse, originaire de Sète, qui n'hésite pas à créer un orchestre symphonique en plein pays Mapuche ou Aukan, le chamane guérisseur qui va sauver Lazare pour revenir des années après aider Margot à trouver sa voie. Il suit la famille durant toutes les générations et sait guérir les plaies physiques mais aussi les plaies de l'âme. Il y a aussi la famille Danovsky, tous rabbins de génération en génération sauf le fils, Ilario, qui se comportera en héros au péril de sa vie. Enfin, dans l'usine d'hosties, le discret Hector Bracamonte qui n'hésitera pas à se dénoncer par respect pour la famille qui dans le passé lui a offert un travail et à manger.

 

Et tout au long de l'histoire, la famille se raccroche à la seule bribe de mémoire familiale que le patriarche a bien voulu leur raconter de leur passé, l'existence d'un mystérieux oncle français, Michel René...

 

Tous ces personnages réels ou imaginaires, ont une histoire fabuleuse qui pourrait à elle seule être le sujet d'un roman. Ils sont terriblement humains, fantasques mais déterminés et à la fois, tellement fragiles qu'ils en sont touchants. 

En peu de mots, l'auteur les rend vivants et nous fait partager leur quotidien, leurs désirs, leurs drames. Mais à ces drames tellement réalistes, chacun d'eux étant concernés par la grande Histoire, se mêlent beaucoup de fantaisie et d'humour, les légendes du Chili, des personnages mystérieux. Mais chut, je ne peux vous en dire davantage, sans dévoiler l'histoire. 

Ce décalage donne beaucoup de plaisir à la lecture. Le lecteur a envie de connaître la suite et aimerait même s'attarder, en apprendre davantage sur chacun. Il est presque frustré de ne pas rester un peu plus longtemps auprès d'eux...et les quitte à regret. 

 

Que va devenir la génération suivante se demande-t-on en terminant le roman ?

Et derrière cette saga familiale... c'est tout le devenir des immigrés français que le lecteur découvre.  On oublie souvent que des français aussi sont devenus des déracinés, obligés de tout reconstruire ailleurs et de connaître les souffrances de l'exil. 

Un beau roman autobiographique que j'ai eu beaucoup de plaisir à découvrir et qui mérite à mes yeux d'obtenir un prix littéraire...

Margot brava les regards grivois des mécaniciens, les sous-entendus, l'humour leste, et se défendit contre les capitaines qui essayaient de la séduire pour leurs récits d'accidents. Elle dut se battre avec entêtement et virtuosité pour conserver les vingt centimètres de cheveux qu'autorisait le règlement et qu'elle préserva comme une dignité féminine. Au bout d'un mois, elle réclama son baptême de l'air...

En ces temps, la Villa Grimaldi n'était qu'un parc ténébreux. Les cellules étaient disposées en ligne comme de petits cabanons en lambris, les unes à la suite des autres, avec pour seule fenêtre, une ouverture au plafond...

A noter, ce roman s'inspire largement de la vie de l'auteur. Il dit l'avoir écrit en hommage à son père et à son arrière-grand-père. C'est pour eux et pour sa fille Selva qu'il nous livre un peu de son histoire familiale. 

L'auteur s'est en particulier inspiré des écrits de son propre père incarcéré et torturé, qui a fuit le Chili pour revenir s'installer en France. Il a comblé les manques dans l'histoire familiale en s'inspirant de personnages réels et des mythes qui ont bercé son enfance. 

La dédicace de l'auteur est explicite : 

"A Selva, toi qui es la seule à connaître la suite". 

Le lieutenant apparut. Il se pencha vers Thérèse et posa un genou à terre.
- Est-ce que vos oiseaux sont communistes, Madame ?
Thérèse releva le menton vers le lieutenant et croisa son regard arrogant. Alors il dégaina un pistolet de sa ceinture et tira sur le premier oiseau qui s'avança du grillage. Toute la volière s'affola...

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2 octobre 2020 5 02 /10 /octobre /2020 05:15
Gallimard, 2018 / Poche, 2019

Gallimard, 2018 / Poche, 2019

Il y a des moments où ce qui nous entoure et semble devoir servir de décor à notre vie pour l'éternité_ un empire, un parti politique, une foi, un monument, mais aussi simplement des gens qui font partie de notre quotidien_ s'effondre d'une façon tout à fait inattendue...

A partir du mois d'octobre 1976 et jusqu'en 1979, lorsque je revins vivre à Naples, j'évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir de force dans ma vie ; moi je l'ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu'elle se comportât comme si elle désirait simplement m'être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m'avait traitée.

Voici le dernier opus de la saga d'Elena Ferrante, "l'amie prodigieuse" que j'ai enfin terminé pendant les dernières vacances. Il était temps que je vous le présente ici.

 

Lenù alors qu'elle semblait avoir enfin réussie à laisser derrière elle son enfance, qu'elle a à présent tout pour être heureuse, est devenue un écrivain célèbre, a épousé un professeur d'Université et est mère de deux adorables petites filles, Dede et Elsa,  plaque tout, pour vivre une vie tumultueuse avec Nino, son ami d'enfance, dont elle a toujours été amoureuse. Même les lecteurs ne la croyaient pas capable de le faire !

 

Entre deux rencontres à Milan, Florence ou Naples, Nino et Lenù voyagent beaucoup mais des événements imprévus vont obliger Lenù à quitter définitivement Florence pour revenir habiter à Naples où elle se rapproche de Lila. Bien qu'éloignée de son amant, elle lui reste encore totalement soumise et a toujours autant de mal à se concentrer pour se remettre à écrire. C'est finalement un ancien manuscrit non publié et qu'elle va ressortir du placard, qui va la sauver et lui rendre la confiance de son éditeur.

Lila qui vit toujours avec Enzo (tous deux ont ouvert leur propre entreprise informatique) prend très mal les agissements de Lenù et ne mâche pas ses mots. 

C'est alors que Lenù apprend qu'elle est enceinte, Lila aussi... 

 

Lors du terrible séisme de novembre 1980, qui ébranle profondément Milan, Lila, qui a eu très peur, fait promettre à Lenù de ne jamais l'abandonner, même si dans ses propos elle lui fait parfois du mal. Lenù qui se sent investie depuis l'enfance par le besoin de protéger son amie, la prend au mot et lui pardonne à nouveau toute sa cruauté.

Déjà que leurs grossesses les avaient considérablement rapproché, les deux jeunes femmes  se retrouvent unies à nouveau... 

 

En fait, tout bougeait...Mais même maintenant que j'y réfléchissais à la lueur des propos de Lila si bouleversée, je savais que l'effroi ne parvenait pas à l'enraciner en moi...Tout ce qui m'arrivait allait passer, mais moi, oui moi, je resterais toujours là, immobile...

J'eus beaucoup de mal à accepter la mort de ma mère. Je ne versai pas une larme et pourtant la douleur que j'éprouvais dura longtemps, et elle ne m'a peut-être jamais quittée...Aussitôt après l'enterrement, je me sentis comme lorsqu'on est surpris par une violente averse et qu'on regarde autour de soi, sans pouvoir trouver un abri.

C'est un tome beaucoup plus dramatique que les précédents car les deux amies vont être frappées de plein fouet par des drames imprévus qui vont ébranler leurs convictions, les rapprocher un temps pour ensuite les séparer à nouveau.

Il y a comme le prédit le titre beaucoup de perte, celle des illusions amoureuses d'abord mais aussi celle des idéaux politiques. Il y a aussi la perte de l'enfance et du monde qu'elles ont connu mais aussi la perte d'êtres chers...le lecteur est totalement pris par l'histoire tant amicale que sociale. 

 

Si ce quatrième opus débute par la description détaillée des déboires de Lenù et traine un peu en longueur, très vite, l'auteur rebondit nous permettant encore une fois d'entrer dans l'intimité de leur relation amicale complexe, mais sans devenir voyeur pour autant. C'est l'heure des bilans et des prises de conscience pour les deux amies. 

En Italie, ce sont toujours les années de plomb et Lila qui s'aperçoit que Gennaro, son fils, se drogue fait tout pour lutter à sa façon, contre le trafic qui sévit dans le quartier. Mais elle ne peut lutter à armes égales :  la corruption et les trafics en tous genres font des ravages dans le quartier, et la camorra veille. 

 

Le temps est donc venu pour le lecteur de quitter définitivement ces deux  formidables femmes d'avant-garde, qui se sont battues pour se sortir de leur milieu social, ont réussi à leur façon leur vie tout en regrettant des tas de choses qu'elles auraient voulu réussir aussi,  et se retrouvent à présent totalement démunies devant le temps qui passe, leurs enfants qui s'éloignent et la vieillesse qui les attend.

Elles sont si humaines, si émouvantes, si fragiles devant les imprévus qui jalonnent leur vie que nous avons du mal à les quitter.

Car à la fin de ce tome cela fait près de 60 ans que nous avons fait leur connaissance, alors que Lila venait tout juste de jeter la poupée de Lenù dans la cave, pour prouver qu'elle n'avait peur de rien et qu'elle était la plus méchante des deux, mais pour aussi la provoquer, déjà, la faire réagir, éprouver son calme en se montrant cruelle, et la faire sortir de sa zone de confort, une relation qui entre elles deux n'a jamais cessé d'être compliquée mais fusionnelle...ce qui explique sans aucun doute que leur amitié ait survécu  aux vicissitudes de la vie. 

Elle possédait une intelligence qu'elle n'exploitait pas : au contraire, elle la gaspillait comme une grande dame pour qui toutes les richesses du monde ne seraient que signe de vulgarité. C'était cela qui avait fasciné Nino : la gratuité de l'intelligence de Lila. Elle se distinguait de toutes les autres parce que , avec grand naturel, elle ne se pliait à aucun dressage, à aucune utilisation, et à aucun but.

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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 05:17
Gallimard, 2017 / Folio, 2018

Gallimard, 2017 / Folio, 2018

"Devenir". Ce verbe m'avait toujours obsédée, mais c'est en cette circonstance que je m'en rendis compte pour la première fois. "Je voulais devenir", même sans savoir quoi. Et j'étais "devenue", ça c'était certain, mais sans objet déterminé, sans vraie passion, sans ambition précise. J'avais voulu devenir quelque chose- voilà le fond de l'affaire- seulement parce que je craignais que Lila devienne Dieu sait quoi en me laissant sur le carreau. "Pour moi, devenir, c'était devenir dans son sillage". Or je devais recommencer à devenir mais pour moi, en tant qu'adulte, en dehors d'elle.

Après "Enfance, adolescence" et "Le nouveau  nom" présentés sur ce blog depuis longtemps, il était temps que je poursuivre la tétralogie de "l'amie prodigieuse" commencée en 2016 et que je la présente ici. 

En fait, j'ai profité des vacances pour me replonger dans la saga et enfin la terminer. 

Je me souvenais de beaucoup de choses, mais lors de ma relecture, j'ai trouvé encore plus subtil la manière dont l'auteur parle entre les lignes de cette amitié passionnelle entre les deux petites-filles, puis de son évolution quand elles grandissent et deviennent jeunes filles, puis adultes. 

Et pourtant, même lorsque je vivais dans d'autres villes et que nous ne nous voyions presque jamais, même lorsqu'elle ne me donnait pas de nouvelles selon son habitude, et que je m'efforçais de ne pas lui en demander , son ombre me stimulait, me déprimait, me gonflait d'orgueil ou m'abattait, sans jamais me permettre de trouver l'apaisement...
Je voudrais que Lila soit là, et c'est pour ça que j'écris

Dans ce troisième tome, nos deux héroïnes sont rentrées dans l'âge adulte à présent, elles ont 30 ans et chacune suit son destin mais si elles restent liées par un lien qui apparaît comme indestructible, la vie néanmoins les sépare, et Lénù fait tout pour s'éloigner de l'emprise psychologique que Lila a sur elle, sans toutefois y parvenir. 

 

Si vous désirez lire la saga et que vous ne l'avez pas encore fait, rendez-vous plus bas dans la page pour lire seulement mon avis ! 

 

Eléna (Lenù) qui a terminé ses études à l'Ecole Normale de Pise, vient de publier son premier roman. Le succès est à sa porte. Elle se marie et s'installe à Florence avec Pietro, devenu professeur d'université, tandis qu'Adèle sa belle-mère, s'occupe de la promotion de son livre, qui s'avère être très vite un succès.

Dans ce roman, elle décrit ses premières expériences sexuelles et Lenù est stupéfaite de voir que pour ses lecteurs, il semble se résumer à ces passages -là, choquants pour certains _vu le puritanisme ambiant en Italie à cette époque.  Dans une société bien pensante et surtout très croyante où aucune jeune fille n'est sensée connaître les relations sexuelles avant le mariage, son roman apparaît particulièrement d'avant-garde.  

Mais Lénù se retrouve enceinte et incapable d'aligner trois mots pour continuer à écrire. Pas facile d'être auteur à la maison tout en élevant ses filles (elle en aura deux). Elle se sent coincée, inutile, incapable de poursuivre sa carrière littéraire.

Les révoltes féministes se profilent à l'horizon et grâce à la sœur de Pietro, Mariarosa, Lenù se retrouve sur le devant de la scène, bien décidée elle-aussi à participer à sa manière.

 

Pendant ce temps-là, Lila qui a quitté Stefano et s'est enfuit avec Enzo en emmenant son fils Gennaro, trouve du travail dans l'usine de Bruno Soccavo, un ami de Nino Sarratore rencontré lors de leur vacances au bord de la mer. Elle se fait exploitée et harcelée comme les autres employées de l'usine de salaison : les conditions de travail sont inhumaines, et la révolte gronde parmi les ouvriers. Mais Lila veut rester en retrait, elle ne veut pas risquer de perdre son travail. Elle rejette en bloc, les petits bourgeois qui mènent le mouvement de leur maison remplie de livres "avec vue sur la mer".

 

Ses rencontres avec Lenù sont teintées d'agressivité. Toujours aussi directe et cruelle, Lila a le don de pousser son amie à bout pour la faire réfléchir car Lenù est plus indolente. En agissant ainsi, Lila pense l'obliger à donner le meilleur d'elle-même.

Lenù à l'inverse, admire toujours aussi passionnément son amie, qui a toujours été brillante et elle la jalouse souvent, ce qu'elle regrette bien entendu ensuite, mais sa sincérité nous touche.  

 

Leur amitié sonne juste : elles ont été élevées dans le même quartier pauvre et ont cherché à s'en sortir par des moyens différents mais en accord avec ce que le destin leur a réservé et ce que leurs parents ont accepté. Pas facile de franchir l’ascenseur social pour Lenù, qui sans cesse doit se mesurer aux autres comme elle l'a fait durant sa jeunesse avec Lila. C'est avec Nino à présent, qu'elle a retrouvé par hasard, qu'elle se compare, redoutant de ne jamais arriver à avoir autant de connaissances que lui, ni arriver à sa hauteur...ce faisant elle oublie qui elle est, tout comme l'orgueilleuse Lila, va renoncer peu à peu à ses propres rêves.

 

Les deux amies bien qu'éloignées géographiquement ont renoué une relation passionnelle, parfois chaleureuse, parfois destructrice...elles se rapprochent et se déchirent au gré des événements et de leur personnalité. 

Engagées dans la lutte des classes et le mouvement de libération des femmes, les deux jeunes femmes sont obligées d'avancer dans leur vie coûte que coûte, et surtout d'assumer leur choix.

Les années 60-70 ne vont pas être de tous repos pour elles deux ! 

Lila éprouva encore une fois le plaisir anxieux de la violence. Oui, pensa-t-elle, tu dois faire peur à ceux qui veulent te faire peur, il n'y a pas moyen, c'est coup pour coup, ce que tu me voles je te le reprends, et ce que tu me fais, je te le fais à mon tour.

Mon avis

 

Dans ce tome, le lecteur suit encore une fois avec passion le destin des deux amies.

C'est un roman plus politique, engagé, très féministe qui montre bien les difficultés pour Lenù de concilier vie de couple, enfants et métier. Pour Lila, la vie quotidienne n'est pas rose non plus, maintenant qu'elle n'a plus l'argent de Stefano et qu'elle doit travailler en usine, tout en faisant garder son fils. Toutes deux se posent des questions sur leur condition de femmes.

C'est un roman très réaliste qui sent le vécu. L'auteur a elle-même du traverser des années difficiles en même temps que son pays.  En Italie, ce sont les années de plombs et à travers le récit de la vie quotidienne de nos deux héroïnes, le lecteur va découvrir toute une partie de l'histoire de ce pays : les contestations au travail et dans les Universités, les mouvements féministes, la violence qui devient la seule manière de s'exprimer (la situation dégénère entre les fascistes soutenus par la mafia et les gauchistes).

 

Dans ce contexte politique et social agité, l'auteur sait nous parler avec finesse et sensibilité de cette amitié, complexe, parfois pesante et tumultueuse, mais néanmoins sincère et qui dure depuis l'enfance. Elle sait aussi nous décrire avec intelligence et pudeur, les difficultés vécues pour se sortir d'un milieu social et d'un quartier qui vous collent à la peau, quoi que vous fassiez pour chercher à améliorer votre condition. 

Malgré les difficultés de la vie, Lenù (donc l'auteur) nous livre ses plus belles pages sur l'amitié, une amitié qui n'est pas cependant dans ce tome-ci, au centre du récit.

 

Vous l'aurez compris, c'est encore un tome très prenant, certes plus politique que les précédents mais qui nous rappelle que les années 60 en Europe et donc aussi en Italie ont été des années de remaniements importants de nos modes de vie et de nos traditions. 

Un tome indispensable qui nous donne envie de poursuivre la série en lisant le quatrième opus, ce que j'ai fait dans la foulée, profitant des vacances d'été. 

Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n'avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n'en avait pas l'envie, ou bien n'en voyait pas l'utilité.
Mais je l'aimais toujours autant...

A chaque fois que quelque chose semblait établi dans notre relation, tôt ou tard on découvrait que ce n'était en fait qu'une situation provisoire, et bientôt un changement se produisait dans sa tête, nous déséquilibrant elle comme moi. Je n'arrivais pas à comprendre si ces paroles étaient un moyen de me demander pardon, ou si elles n'étaient que mensonge, dissimulant des sentiments qu'elle se souhaitait pas me confier, ou encore si elles préparaient un adieu définitif...

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22 septembre 2020 2 22 /09 /septembre /2020 05:15
L'an vin(G)t ou l'ennemi invisible / Eglantine Nalge

...Il ne faut pas que nous donnions du souci à nos enfants nous concernant. Alors que dirais-tu de prendre une petite lichette de ce rosé bien frais que je sais même pas où tu l'as trouvé et qui est arrivé ce matin ?
- Bonne excuse Honorine, mais "vaï" pour le rosé, mais alors une lichette que des fois tu ne retrouves pas le chemin de la chambre !

Un peu de légèreté aujourd'hui malgré le sujet, car voilà un court roman tout à fait jubilatoire, encore sur le thème du (de la COVID) écrit par une blogueuse  que beaucoup d'entre vous connaissent déjà. Vous pouvez aller visiter son blog ICI.

 

Remarque : Vous n'êtes pas obligés de lire ou de commenter si le sujet de mon article ne vous intéresse pas, vous me connaissez je ne vous en voudrais pas, d'autant plus que je fais de même chez vous !  

 

Comme elle le dit si bien elle-même dans l'avant-propos de son livre...

Qui suis-je pour prétendre écrire sur ce virus, envahissant, angoissant, et en même temps insaisissable, qui gravite autour de nous alors que je n'ai aucune connaissance en matière de médecine, et que les scientifiques tâtonnent, disent et se contredisent au point qu'il est difficile d'avoir un aperçu simple des événements. 

C'est pourquoi elle a choisi de ne pas en parler elle-même mais de laisser s'exprimer des personnages que nous connaissons bien  parce qu'elle nous les a déjà présentés sur son blog. 

Vous serez heureux d'apprendre que vous allez retrouver dans ses pages, M'âme Eglantine et son chat Horace, avec qui cette dernière engage des débats philosophiques toujours passionnés, qui nous enchantent par leur finesse, leur humour et leur vue particulièrement réaliste de la nature humaine et de la situation. 

Vous allez aussi retrouver le charmant couple formé par Honorine et son mari Honoré, assommés pour ne pas dire "escagassés" tous deux par l'invasion de ce virus invisible qui fait dire à notre président que "c'est la guerre". Pour eux qui l'ont connue forcément vous le comprendrez, ces mots ont une autre résonance et l'angoisse risque bien de s'installer...

 

Le sujet est bien cerné et le tout, étayé d'apparentes digressions, qui ne sont pas du tout hors sujet en fait, de cogitations silencieuses, si je puis dire, de remarques acérées et de mots en provençal (avec l'accent) qui raviront les nostalgiques du sud. 

 

Que vous dire de plus sans dévoiler le sel de l'histoire... sinon que la manière dont le thème est traité est très réjouissante et que j'ai passé un excellent moment de lecture, malgré la gravité du sujet. 

 

Et puis promis, je ne compte rien présenter de plus sur ce virus, deux la même semaine c'est déjà beaucoup trop, mais avouez que je ne pouvais pas faire l'impasse sur la présentation de ce dernier, ne serait-ce que pour vous donner envie de mieux connaître Eglantine et ses écrits pleins de vie.  

Houlà ! Ce n'est pas la joie aujourd'hui, aussi je vous suggère de fermer les yeux et de vous laisser vous enfoncer dans une douce sieste, ça ira certainement mieux au réveil !
- Je crois que je vais t'écouter Horace, demain est un autre jour !

Et en rédigeant cette page, je réalise que je ne vous ai jamais parlé de son précédent ouvrage "Lorsqu'Eglantine raconte...Bavardages indiscrets", si vous préférez découvrir l'écriture d'Eglantine sur un autre sujet, voici sa présentation sur son blog ICI. "Promis", je le ferai un jour, tout le problème est...quand !

Et en attendant, vous pouvez découvrir la présentation faite par Martine, sur son blog, en cliquant sur le lien ci-dessous...

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18 septembre 2020 5 18 /09 /septembre /2020 05:12
Renaissance du livre 2020

Renaissance du livre 2020

Il est trop bien et il se dit qu'un premier avril, c'est le bon moment pour faire des blagues à la con sous la couette. Il dit à Léa :
- J'sais pas comment font les autres, mais faire l'amour à un mètre cinquante...J'ai beau être gâté par la nature, c'est quand même pas simple, hein...
Et Léa de pouffer...

Voilà un livre sur un sujet que je m'étais pourtant promis de ne pas lire...le(a) COVID.  Nous y pensons déjà tous les jours à chaque instant de notre vie et nous n'avons pas fini d'en entendre parler ! 

Mais il se trouve que lorsque je suis passée à la médiathèque de mon village, il était tout seul sur le portoir des nouveautés (les autres livres étaient mis en quarantaine les pauvres) et la bibliothécaire m'a dit qu'elle l'avait beaucoup aimé et que le sujet principal n'était pas le virus mais bien autre chose...

Sitôt emprunté, sitôt lu !

 

Il faut dire que c'est un roman très court (127 pages), facile à lire,  écrit par un collectif d'auteur à la manière du jeu inventé par les surréalistes,"cadavre exquis" : un premier auteur commence à écrire l'histoire, les autres la continuent, tout en gardant une cohérence. Le lecteur ne sait pas qui a écrit quoi. 

Ce sont tous des auteurs belges qui sont également chroniqueurs ou animateurs de radio.  Il y a Adeline Dieudonné, Eric Russon, Jérôme Colin, Myriam Leroy, et Sébastien Ministru. Ils ont écrit l'histoire sous la forme d'un feuilleton quotidien diffusé  sur les ondes dans le cadre de l'émission de radio de la Première, "Entrez sans frapper", une émission que je ne connaissais pas. 

Les illustrations intérieures représentant le virus sous la forme d'un monstre, ainsi que la couverture, sont signées Arnold Hovart.

Le plus : Les droits d'auteurs et bénéfices de ce livre sont versés à 3 associations : L’Ilot, Cœur SDF et La Plateforme Citoyenne BXLRefugees.

Des centaines de gens, des milliers peut-être, enterrés à la va-vite, comme on jette une poubelle dans un camion-benne. Des gens qui ont aimé, pleuré, qui ont chanté des chansons, lus des livres, vu plusieurs fois le même film parce qu'il y avait une scène qui les faisait rire aux éclats, des gens qui avaient une recette familiale de spaghetti à la carbonara ou de tarte au citron. Qui avaient des photos dans leur portefeuille. Des gens qui se retrouvent aujourd'hui, alignés dans un trou que des hommes blancs vont reboucher...
La gorge de Léa se serre. Jusqu'à lui faire mal. Sa vue se brouille mais elle passe la manche de son pull sur ses yeux...

Maria se sent nulle. Et puis coupable aussi de ne pas pouvoir aider sa fille. Il y a des parents qui y parviennent mais pas elle. Alors, elle s'en veut. Et ça rajoute encore à son mal-être d'être confinée depuis dix jours. Et puis la petite, elle se sent nulle aussi.

L'histoire...

 

Elle s'appelle Léa, il s'appelle Antoine. Hier, ils ne se connaissaient pas, mais devant les événements de ce printemps 2020, ils ont décidé de se choisir un partenaire sur Tinder pour une dernière nuit. Elle travaille comme caissière en intérim, et attend qu'on l'appelle en renfort, lui est carrossier, et décide de ne plus répondre aux appels de son patron.

La Belgique se confine et tous deux restent ensemble alors que ce n'était pas prévu, qu'ils ne savent rien l'un de l'autre et que la distance de sécurité entre eux n'existe plus.

Dans leur immeuble, la vie continue... c'est la solitude pour certains, les difficultés du quotidien pour les autres, les applaudissements du soir ensemble, pour remercier les soignants et le silence insupportable à certains moments.

Le lecteur découvre peu à peu la vie de ce jeune couple, celle du voisinage mais aussi celle du facteur qui livre non stop des colis et grimpe les étages jusqu'à épuisement. Les gens se croisent, à distance...et une certaine solidarité s'installe peu à peu, doublée le plus souvent de méfiance.  Les rapports humains changent.

De temps en temps dans le texte, le décompte quotidien des événements en Belgique recentre le roman sur la triste réalité des jours. 

 

J'avais peur que ce roman soit très lourd à porter. Et bien ce n'est pas le cas du tout.

Il est réaliste et reprend bien la chronologie des événements du printemps dernier.

Les auteurs nous décrivent le sentiment d'incompréhension ressenti face à certaines décisions prises par nos gouvernements, relatent sans complaisance, les incohérences graves et les manquements dans la gestion de la crise sanitaire.

Ils nous parlent à travers les personnages, de notre ressenti quotidien, de cette impression d'étouffer et de manquer de liberté, de la peur de l'autre qui se développe, de l'ennui parfois vécu par certains, de la perte de confiance dans les médias et les médecins devenus trop médiatiques, des difficultés des parents en télétravail, obligés de devenir enseignants pour leurs enfants, de la peur de la contamination (car on ne sait pas d'où elle peut arriver), de l'inquiétude pour les proches, mais aussi  des côtés positifs du confinement, comme avoir plus de temps à soi.

 

Les auteurs se sont centrés sur les ressentis, les situations vécues différemment par chacun, et non pas sur le virus, ce qui donne à ce roman une dimension universelle. C'est un roman qui reste donc profondément proche de l'humain. Il y a de l'humour, des passages émouvants, beaucoup d'humanité et une vision de nos réactions humaines très réalistes, même si elles ne sont pas toutes belles à voir. Le style est léger et plaisant. 

Il ne faut pas oublier que le texte a été écrit pour être lu à haute voix à la radio ce qui lui donne beaucoup de rythme et fait que le lecteur ne s'ennuie pas. Il y a  également beaucoup de dialogues ce qui rend sa lecture accessible, même aux jeunes lycéens.

 

Malgré le sujet, j'ai passé un bon moment de lecture. Ce livre permet de prendre du recul par rapport à ce que nous avons tous vécus ou ressentis, différemment certes,  mais vécus tout de même, par rapport à ce satané virus qui est toujours là, mais a révélé beaucoup de choses de notre nature humaine au grand jour, ce qu'il ne faudra pas oublier...plus tard. 

Merci aux auteurs d'avoir joué le jeu pour nous raconter cette histoire d'amour au temps du confinement. 

Hypnotisée par les cercles concentriques qui se forment dans son mug, elle pense à des choses idiotes. Des choses qui ne sortiront pas d'ici...Qui resteront entre elle, et son bol de café au lait. Elle pense qu'un garçon qui a pu réparer son chauffe-eau est un garçon capable d'entretenir la chaleur et qu'il fera un bon père. Elle pense qu'un homme qui a voulu sauver un autre homme devant elle ne peut être qu'un type bien.

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3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 05:20
Edition Charleston, 2017 / Pocket, 2018

Edition Charleston, 2017 / Pocket, 2018

Sur le seuil de la maison, au moment de la séparation, la peur de l'inconnu s'était emparée d'elle. un instant elle avait été prise du désir de tout arrêter, de choisir la sécurité, de renoncer à ses projets qu'elle jugeait brusquement insensés. Elle avait parcouru du regard la maison, le jardin, la fontaine, avant de se ressaisir. Jarulpa n'avait pas cherché à l'encourager dans un sens ou dans l'autre. Elle l'avait serrée contre elle...

Cela fait dix ans que Shemlaheila cueille les feuilles de thé dans une plantation du Sri Lanka. Mais maintenant que sa mère est morte et qu'elle n'est plus là pour la protéger du contremaître, l'effrayant Datu-Ghemi, avide de jeunes femmes et imbu de lui-même et de son pouvoir, elle n'a qu'une envie c'est quitter son pays pour l'Angleterre où elle espère bien apprendre l'anglais et étudier la comptabilité. Son rêve...revenir un jour à la plantation pour travailler dans les boutiques qui accueillent les touristes étrangers. 

Mais aura-t-elle le courage de tout quitter et de s'affranchir de sa condition de femme, toujours soumise dans sa culture à l'autorité des hommes ?

 

Un matin, bien que terrorisée, Shemlaheila rassemble ses maigres affaires, et quitte la plantation pour rejoindre tout d'abord sa tante en Inde. Celle-ci est guérisseuse et comprend très bien qu'à vingt ans, sa nièce a d'autres rêves que de rester auprès d'elle. Elle va tout faire pour l'écouter et l'encourager.

Son visa pour Londres en poche, dans l'incapacité de se payer un billet d'avion, Shemla va embarquer sur un cargo où, elle trouvera de l'aide auprès d'un groupe d'anglais rentrant au pays. 

Là-bas, de découvertes en découvertes, de petits boulots en petits boulots, la chance va être de son côté. Sa beauté, son charme et son intelligence vont beaucoup l'aider. Sa persévérance et les personnes qu'elle va trouver sur sa route, vont lui permettre de mener à bien ses projets et même d'en élaborer de nouveaux auxquels elle n'aurait jamais songé, comme celui de revenir un jour dans son pays, pour y habiter et y vivre, autrement...

Vous l'aurez compris, une autre vie l'attend ! 

 

Dans son pays, les femmes devaient veiller à ne pas attirer sur elles les regards masculins. Elles voyageaient dans des wagons qui leur étaient réservés, se regroupaient à l'arrière des autobus, rentraient chez elles avant la nuit, dissimulaient leurs formes sous les plis de leur sari. Elle se souvint de sa surprise le jour où elle avait porté un short pour la première fois sans que personne n'y prête attention ; de l'exaltation qui s'était emparée d'elle...

L'auteur, que j'avais découverte en lisant "Le printemps des femmes" présenté ICI sur ce blog est professeur d'histoire à la retraite.

Elle nous offre ici un beau roman, simple et accessible mais très documenté et bien construit et nous permet de découvrir une héroïne attachante.

Bien entendu, les hasards n'en sont pas vraiment et l'histoire, avec sa happy-end, peut être critiquable par son côté un peu trop idyllique. Le lecteur n'est pas stupide et sait très bien que rien ne se passe ainsi pour la très grande majorité des immigrés, mais il s'agit d'une fiction, ne l'oublions pas.

 

Les passages qui décrivent la vie quotidienne dans les plantations, le harcèlement moral et physique que subissent les cueilleuses au travail,  mais aussi dans leur vie quotidienne, sont très réalistes et non dénués de violence, et le contraste entre la culture indienne et occidentale est édifiant. 

Nous le savons tous, la condition des femmes est loin d'être enviable là-bas et le commerce local ne profite pas à la population la plus pauvre qui en aurait pourtant bien besoin. Les femmes sont particulièrement exploitées et soumises, les hommes particulièrement violents, non seulement sur leur lieu de travail mais aussi à la maison...il est si facile en Inde de se débarrasser d'une femme dont on ne veut plus.

 

L'histoire de cette jeune fille et de toutes celles qui comme elle, sont exploitées dans les plantations de thé, est un espoir vers un monde meilleur (utopique, certes), un monde dans lequel toutes les femmes pourraient enfin être libres de leurs propres décisions et de leurs propres vies.

C'est un livre agréable à découvrir en famille surtout si vous avez des adolescent(e)s à la maison avec qui je vous prédis de nombreux débats enrichissants autour des différents sujets abordés dans le roman, car bien entendu, il s'agit d'un roman intéressant pour une première découverte, une ouverture sur un autre monde et une autre culture que la nôtre, sans oublier que c'est un roman contemporain qui permet de faire comprendre aux occidentaux que par nos achats de thé, nous induisons tel ou tel comportement à l'autre bout de la planète...vous ne l'oublierez plus après la lecture de ce livre. 

 

Ce roman a obtenu le prix du livre romantique en 2017. Il était temps que je le lise !

Les yeux fermés, les oreilles bourdonnantes, elle se laissa aller à la souffrance de la séparation, inévitable. Mieux, elle remerciait les larmes salvatrices qui roulaient sur ses joues, mettaient un baume sur sa douleur. Plus tard viendraient l'exaltation du retour, la joie de son enrichissement, la gratitude pour ce qu'elle était devenue. Elle n'avait pas seulement appris la langue, elle n'avait pas seulement engrangé des connaissances, elle avait appris la liberté d'être femme.

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 05:22
Albin Michel, 2019

Albin Michel, 2019

Il l'avait revu, sa haute silhouette se dandinant sur une place devant la terrasse d'un café : il jouait de l'olifantastique, dont le son évoquait le ululement du hibou aussi bien que le chant plaintif d'une baleine. Natan s'était empressé de le rejoindre, mais arrivé à sa hauteur, il s'était posé en retrait. Les gens écoutaient l'homme oiseau-baleine d'une oreille distraite, ils parlaient entre eux, riaient, buvaient et fumaient. L'enfant, lui, était captivé par cette étrange mélodie, il n'avait jamais rien entendu de semblable, et une fois encore des bulles de soleil s'étaient mises à flotter dans sa tête, lui donnant le tournis...

Un jour Natan l'avait interrogé sur son pays d'origine. Gavril avait juste répondu qu'il était d'une grande beauté ; oui, avait-il insisté, d'une formidable beauté _paysages, villages, églises en bois et monastères, montagnes et rivières, et les forêts à perte de vue, à perte de mémoire tant elles sont anciennes, sauvages. Alors pourquoi l'avoir quitté, s'était étonné l'enfant. Parce que des tyrans, l'un chassant l'autre, chacun reprenant goulûment le flambeau, avaient mis cette beauté sous séquestre.

De passage à Paris, Natan découvre un avis de recherche sous un abri-bus. Sa vie est bouleversée : il connaît en effet ce vieil homme qui a disparu, il le croyait mort depuis plus de 25 ans, tout du moins c'est ce qu'on lui avait dit. Profondément perturbé, il va remonter le fil de sa morne vie et nous parler de ce mystérieux Gavril, un saltimbanque d'origine roumaine, qui a tant compté pour lui durant son enfance et son adolescence. C'est Gavril qui l'a sauvé de son quotidien triste et vide, lui offrant rêve et poésie dans les rues de Paris, le nourrissant de tout ce qui est nécessaire pour grandir, lui apprenant à jouer avec les mots et à connaître ses désirs,  et qui a fait de lui, enfant timoré et renfermé, un adolescent épanoui. 

Natan dont on découvrira la vie, de sa naissance à l'âge adulte au fil de notre lecture, nous offre ici un voyage dans le pays de Gavril, la Roumanie. Mais une Roumanie terrible, un pays qu'il a fui car il lui a pris tous les siens, et où il ne voulait plus jamais retourner, quoi qu'il advienne. Rescapé de terribles épreuves, Gavril choisira de ne pas mourir en étant privé une nouvelle fois de cette liberté qui lui est si chère à présent...

 

Voilà un court roman tout en finesse, en tendresse et en poésie, une histoire simple d'amitié et d'attachement intergénérationnelle, qui sous la plume particulière de Sylvie Germain, prend toute sa profondeur et sa force.

Les personnages sont lumineux, le lecteur s'attache à Gavril dès le début du roman, comprend ses motivations et ses actes. Il découvre la vie de Natan (ou Nathan selon les passages du livre !), son enfance auprès d'une mère indifférente et toujours triste, et comprend ainsi au fur et à mesure que les différents éléments se mettent en place, pourquoi il fera certains choix. Marqué à jamais par sa rencontre avec Gavril alors qu'il était un petit garçon, il ne pouvait que suivre ses pas.

 

J'ai adoré la première partie qui relate la rencontre entre Gavril et Natan et leurs déambulations poétiques dans les rues de Paris. La seconde ressemble davantage à une quête durant laquelle le lecteur redécouvre l'Histoire de la Roumanie...

La narration alterne entre passé et présent, ressenti d'aujourd'hui et souvenir du passé.

C'est un livre empli d'humanité qui ressemble à un conte moderne et qui se savoure tranquillement. C'est aussi un bel hommage aux poètes des rues...

A découvrir ! 

Que deviennent les pas des piétons de jadis, leur écho se perd-il à jamais dans le brouhaha du temps ou se condense-t-il en fines poussières de sons aux vibrations imperceptibles sous les pavés des rues, dans l'asphalte des trottoirs ?

On prétend que les plus beaux poèmes sont ceux que l'on n'a pas écrits. La plupart des gens n'en composent pas, mais tous en font rien qu'en vivant...

Il disait que la joie, on peut en donner sans compter, même quand on n'en éprouve pas soi-même, parce que du seul fait d'en donner, on la crée...

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9 juillet 2020 4 09 /07 /juillet /2020 05:15
Albin Michel 2020

Albin Michel 2020

Ah, je préfère ça se dit Frances lorsqu'elle aperçut au loin la majestueuse demeure victorienne. Le long de la route désormais goudronnée_quel soulagement_, la végétation devenait plus verte, plus délicate à mesure qu'elle s'en approchait. Tranquillum House s'élevait sur trois étages et sa façade de grès était surmontée d'une toiture en tôle ondulée rouge et d'une tourelle. Frances eut la délicieuse sensation d'être propulsée à la fin du XIXe siècle, même si le ronron de la Lamborghini jaune poussin derrière elle gâchait quelque peu son voyage dans le temps.

Elle [Frances] avait participé à la marche des femmes, bon sang ! On ne pouvait pas l'accuser de "porter atteinte au féminisme" sous prétexte qu'elle décrivait la couleur des yeux de son héros ! Comment pouvait-on tomber amoureux de quelqu'un sans connaître la couleur de ses yeux ?

Neuf citadins aisés se retrouvent pour dix jours de cure dans un établissement huppé, perdu au milieu de nulle part, le "Tranquillum House". Ce qu'ils veulent tous, avant tout, c'est changer de vie, car ils ont de graves problèmes personnels qu'ils n'arrivent pas à régler tout seuls. Ils sont venus sous les conseils d'un ami ou d'un membre de leur famille, et malgré quelques avis mitigés lus ici ou là sur les réseaux sociaux, ils sont en confiance. La seule consigne claire est de ne pas apporter d'aliments prohibés.

 

Le lecteur va faire connaissance avec...un jeune couple, Ben et sa femme Jessica, pour qui rien ne va plus depuis qu'ils ont gagné au loto et que Jessica a eu recours à la chirurgie esthétique ; Tony Hogburn, un ancien champion de footy (le foot australien) ; Carmel, mère de quatre petites filles, divorcée et persuadée que son mari est partie parce qu'elle était en surpoids ; Napoléon, un enseignant qui croit aux vertus du développement personnel,  Heaver, sa femme qui ne se remet pas de la mort de leur fils, et leur fille Zoé, la plus jeune du groupe ;  Lars, un charismatique avocat homosexuel ; et puis il y a Frances Welty, une auteure de romans sentimentaux déçue parce que son dernier livre a été refusé et qu'elle vient de subir une arnaque particulièrement éprouvante...

 

Masha, la directrice qui a elle-même changé de vie après une crise cardiaque, et son personnel (Delila et Yao en particulier) n'ont qu'une seule envie c'est de rendre leur séjour inoubliable et surtout, de faire d'eux des êtres nouveaux, capables d'affronter leur vie et ses problèmes, tout du moins en apparence.

Elle leur propose donc des séances de Tai chi, de méditation, de yoga, des jours de jeûne ou une nourriture adaptée à leurs problèmes de santé, des massages, ou bien tout simplement des balades (parfois nocturnes), entre deux smoothies ou deux séances de piscine...

Ils doivent absolument ressortir transformés de leur dix jours de vie commune dans ce lieu paradisiaque.

 

Mais Masha décide de tester une nouvelle méthode révolutionnaire (et illégale) que nos neufs personnages vont découvrir peu à peu, non sans surprise au début, puis avec de plus en plus d'effroi.

Car vous vous en doutez, rien ne se passera comme prévu ! 

Elles détestaient presque toutes leur corps. Les femmes et leur corps ! Il n'y a pas de relation plus violente ni plus toxique. Masha avait vu des femmes pincer le gras de leur ventre avec tant de dégoût et de brutalité qu'elles en avaient des bleus. Pendant ce temps-là, leurs maris, bien plus empâtés, se tapotaient affectueusement le ventre d'un air mi-fier, mi-penaud.

Tony n'avait pas imaginé qu'être grand-père se résumerait à parler de choses incompréhensibles avec trois enfants au drôle d'accent via un écran Quand il s'était projeté dans ce rôle, il s'était représenté une petite main collante agrippée à la sienne en toute confiance, une promenade tranquille jusqu'au magasin du coin pour acheter des glaces Mais cela n'arrivait jamais Et de toute façon le magasin du coin avait fermé...

C'est le second roman de l'auteur que je découvre. J'avais fait sa connaissance en lisant "Le secret du mari", présenté ICI. Celui-ci est un roman choral : chacun des chapitres donne la parole à un des neuf personnages, en plus de Masha et des membres du personnel.  

 

L'auteur aborde différents thèmes d'actualité comme les difficultés de la monoparentalité, le désir d'enfant quand on est homosexuel, l'attrait et la superficialité des réseaux sociaux, le deuil, la culpabilité, la difficulté à se remettre en question...

L'auteur sait encore une fois nous faire entrer avec humour et finesse dans la psychologie des personnages. Le lecteur découvre la réaction des différents protagonistes au fur et à mesure des événements. Rien ne nous étonne vraiment, vues les situations qu'ils vont avoir à vivre. Les langues se délient un peu, les angoisses resurgissent, les secrets enfouis apparaissent au grand jour, le lâcher prise est obligatoire pour tous mais pas si évident que ça à atteindre quand on est en groupe. C'est intéressant d'observer les réactions des différents personnages, mais de se demander aussi, jusqu'où va aller leur acceptation, face à ce que Masha leur fait subir. Heureusement certains se révoltent et d'autres ne perdent pas leur sang-froid.

 

J'ai trouvé qu'il y avait quelques longueurs, mais le suspense qui nous donne vraiment envie de savoir comment le séjour va se terminer,  les fait vite oublier. 

 

J'ai aimé aussi le cynisme de la directrice, tout en trouvant affolant qu'une personne aussi perturbée personnellement et sans formation, devienne coach.

Le roman nous permet de mener une réflexion très juste sur la mode actuelle du coaching qui se décline à peu près dans tous les domaines. Il faut dire que la vague de mal-être qui déferle dans nos sociétés, amène l'industrie du développement personnel, donc des stages de bien-être, à se développer alors qu'il s'agit d'un besoin, entièrement créé par nos sociétés modernes.

La quête  du bonheur est indispensable, certes, mais à quel prix ! 

 

Vous pouvez découvrir l'avis de Brigitte (Ecureuil bleu) ICI

Elle [Frances] songea qu'il serait sûrement déplacé de prier pour la délivrance dans la situation présente alors qu'elle n'avait pas rendu grâce à Dieu depuis si longtemps. Il aurait peut-être apprécié une petite carte au fil des ans...

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2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 05:15
Albin Michel 2019

Albin Michel 2019

Elle songe aux débuts de l'homme dans le service. Elle l'a vu étudier, noter, soigner, chercher, découvrir ce qu'aucun n'avait découvert avant lui, penser comme aucun n'avait pensé jusqu'ici. A lui seul, Charcot incarne la médecine dans toute son intégrité, toute sa vérité, toute son utilité...Elle se sent fière, oui, fière et privilégiée de contribuer depuis près de vingt ans au travail et aux avancées du neurologue le plus célèbre de Paris.

La foi inébranlable en une idée mène aux préjugés. T'ai-je dit combien je me sentais sereine depuis que je doute ? Oui, il ne fait pas avoir de convictions : il faut pouvoir douter, de tout, des choses, de soi-même. Douter. Cela me semble si clair...

L'histoire nous emmène à l'hôpital de la Salpêtrière au XIXe siècle. Le professeur Charcot, le célèbre neurologue y règne en maître. Des jeunes femmes ou des moins jeunes, originaires de familles pauvres ou riches, sont enfermées sous divers prétextes parfois pendant des années.

 

Là, travaille Geneviève. Elle est infirmière et intendante. Elle a consacré toute sa vie à aider le professeur qu'elle admire profondément, sans jamais avoir reçu de sa part,  un seul mot de remerciement. Elle est responsable de ces femmes ; elle tente de les apaiser, de les comprendre et de les aider quand elle le peut, sans pour autant leur manifester d'affection. Elle les rassure aussi lorsque le professeur Charcot vient les examiner et leur faire "subir" une de ses séances d'hypnose, avec lesquelles il espère guérir leur crise d'hystérie, ou tout du moins à défaut, l'étudier de plus près pour mieux en comprendre le déroulement et en limiter la venue. Pendant ces séances, les jeunes femmes se retrouvent exposées devant un public entièrement masculin de jeunes étudiants très attentifs à l'enseignement du maître, mais moqueurs et pas toujours respectueux de la "folle" qui est objet de l'étude. 

 

A l'asile, la grande joie de l'année, c'est à la mi-carême, quand un grand bal est organisé au sein de l'hôpital, "le bal des folles". Pendant des semaines, les femmes travaillent à leur costume, font des essayages, s'égaient dans les couloirs ou les dortoirs et l'ambiance est presque légère et améliore notablement l'humeur de toutes. De plus, ce bal attire les foules. Les membres de la bonne société bourgeoise sont tous invités et peuvent ainsi venir satisfaire une curiosité mal-placée, le temps d'une soirée. Côtoyer ces femmes qui font peur mais fascinent, les font aussi fantasmer. 

 

Charcot espère leur montrer que ces jeunes femmes sont comme les autres. Ce faisant,  il les expose comme des animaux et non comme des êtres humains ! Qu'elles soient dépressives, hystériques, maniaques, ou en proie à des crises d'épilepsie, qu'elles aient été enfermées là parce qu'elles étaient seulement éprises de liberté, veuves jugées trop joyeuses, femmes de mauvaise de vie, ou jeunes filles de bonne famille trop délurées, toutes sont traitées à la même enseigne. 

 

En plus de Geneviève, le lecteur va côtoyer la toute jeune Louise, abusée par son oncle qui deviendra hémiplégique suite à une séance d'hypnose, Thérèse une ancienne prostituée qui tricote à longueur de journées des châles pour ses copines de dortoir, mais mais qui se sent tellement plus en sécurité à l'asile qu'elle ne désire plus en sortir. L'extérieur fait peur quand on est enfermé trop longtemps et qu'on n'a plus de place dans la société, plus de famille, plus de lien avec la vie réelle.

C'est alors que les préparatifs du bal battent leur plein qu'Eugénie arrive à la Salpêtrière. Depuis toute petite elle "voit" les disparus et dialogue avec eux, ce qui est épuisant pour elle car ils lui transmettent souvent des messages. Quand son père apprend que ce mal dont elle souffre depuis l'enfance et qu'elle cache à son entourage, est toujours bien présent, il ne peut en supporter davantage et se sépare d'elle sans état d'âme. Abandonnée des siens, elle arrive à émouvoir Geneviève, qui va décider d'aider la jeune fille...

C'est un moment étrange, lorsque le monde tel qu'on le pensait jusqu'ici, lorsque les certitudes les plus intimes sont soudainement ébranlés - lorsque de nouvelles idées vous font appréhender une autre réalité. Il lui semble que jusqu'ici elle regardait dans la mauvaise direction, et que désormais on l'a fait regarder ailleurs, précisément là où elle aurait toujours dû regarder. Elle repense aux mots de l'éditeur : " Ce livre saura vous éclairer sur beaucoup de choses, mademoiselle"...

Voilà un premier roman dont on a beaucoup parlé à l'automne dernier et qui a reçu le Prix Renaudot des Lycéens. J'aime pendre du temps pour découvrir les prix littéraires et les romans dont la presse nous parle beaucoup trop, ainsi, quelques mois après, je me fais plus facilement ma propre opinion et je ne suis pas influencée par le battage médiatique. 

Pour moi, ce roman est une très belle découverte, le genre de livre dans lequel on apprend beaucoup de choses sans s'en apercevoir et que l'on termine à regret, désirant savoir ce que vont devenir les personnages, imaginant pendant plusieurs jours une suite car nous avons du mal à les quitter.

J'ai beaucoup aimé sa lecture et j'ai eu du mal à m'arrêter de lire pour faire autre chose. Je me suis immédiatement attachée aux personnages et en particulier à Eugénie. J'ai aimé aussi les pages qui décrivent l'ambiance de la vie dans la capitale au XIXe siècle.

J'ai découvert la teneur des expériences de Charcot sur les "hystériques" de la Salpêtrière dont bien entendu j'avais déjà entendu parler. Le lecteur entre dans les pensées de l'époque et la manière dont les femmes différentes, parfois réellement malades mais parfois non, étaient considérées et traitées. On a l'impression de participer à ses cours, de faire partie du public sans pouvoir agir. Les expériences effectuées par Charcot ne prennent pourtant pas beaucoup de place dans le roman, mais elles sont très présentes en arrière-plan. 

 

Cet ouvrage est un bel hommage fait à ces femmes.

Faire connaître leur destinée aux jeunes générations est une bonne chose et je vois que le public lycéen y a été sensible en lui attribuant un prix. 

Malgré la gravité du sujet, le ton sonne juste et c'est un roman à la fois profond et émouvant, mais qui reste facile à lire malgré quelques scènes choquantes. J'ai trouvé la plume de l'auteur très réaliste et imagée. Elle sait sans pathos provoquer notre colère et notre révolte devant les faits qui sont énoncés. Je suis heureuse de ne pas être née à cette époque, moi qui aie toujours été très curieuse de nature et encline à poser de trop nombreuses questions et à m'opposer à la normalité de la société...

Au-delà de ce retour sur l'histoire et sur les débuts de la psychiatrie, l'auteur nous parle donc de la condition des femmes au XIXe siècle, de la façon dont elles sont considérées par la gent masculine, de la facilité pour un père ou un mari de faire enfermer une femme parfois sur simple dénonciation d'un autre membre de la famille afin de ne pas entacher le prestige familial et cela quel que soit le milieu social...ça fait froid dans le dos ! 

A découvrir...mais peut-être l'avez-vous déjà fait ?

 

Les chaînes et les haillons laissèrent la place à l'expérimentation sur leurs corps malades : les compresseurs ovariens parvenaient à calmer les crises d'hystérie ; l'introduction d'un fer chaud dans le vagin et l'utérus réduisait les symptômes cliniques ; les psychotropes...calmaient les nerfs des filles...et avec l'arrivée de Charcot au milieu du siècle, la pratique de l'hypnose devint la nouvelle tendance médicale.

La folie des hommes n'est pas comparable à celle des femmes : les hommes l'exercent sur les autres ; les femmes, sur elles-même.

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 05:19
Grasset, 2019

Grasset, 2019

Le surmenage professionnel est un mal fréquent, lui dit le psychiatre d'une voix calme et posée. Il prononce des mots savants qu'elle entend sans vraiment les comprendre, sérotonine, dopamine, noradrénaline...

Voici un auteur que j'ai découvert l'année dernière en lisant son premier roman "La tresse", présenté ICI, un roman qui a reçu de nombreuses éloges sur beaucoup de blog mais sur lequel j'avais eu un avis plus mitigé car je l'avais aimé, tout en restant sur ma faim, trouvant le sujet et les personnages trop peu approfondis par rapport aux différents thèmes abordés et ce malgré une idée de départ qui me plaisait beaucoup. 

 

Dans "Les Victorieuses" l'auteur croise le destin de deux femmes. 

Tout d'abord il y a Solène qui est une brillante avocate de 40 ans. Déçue par la vie, car elle a tout sacrifié à sa carrière, elle craque le jour où un de ses clients se jette du haut du Palais de Justice. 

C'est le "burn out" et son psychiatre pour l'aider à s'en sortir lui conseille de faire du bénévolat, aider les autres étant une bonne façon de prendre du recul par rapport à ses propres problèmes. Elle contacte une association parisienne et devient écrivain public...

Mais rien n'est simple pour autant car au Palais de la femme, ce foyer pour femmes en difficulté où elle est envoyée pour une heure tous les jeudis, ce n'est pas facile de se faire accepter. Toutes les femmes qui y séjournent sont des écorchées vives. Elles sont distantes voire indifférentes ou carrément hostiles. Cependant, elle va se faire peu à peu accepter, certaines lui demandant des choses irréalisables, tandis que d'autres enfin se décident à venir vers elle, pour lui raconter leur vie, ou enfin, formuler leur demande.

 

Peu à peu, Solène se rend compte que sa petite vie bourgeoise l'empêche d'éprouver une réelle empathie pour ces femmes malmenées par la vie et donc, que ne les comprenant pas vraiment même si elle sort souvent bouleversée de leurs rencontres, elle ne peut pas les aider efficacement. 

Ses doutes sont sincères mais à la faveur de certains événements imprévus, elle va découvrir que Binta, Sumeya, Viviane, Salma et même Cynthia et les autres ont beaucoup de choses à lui apprendre...

 

En parallèle, le lecteur découvre la vie à Paris dans le même quartier au début du XXe siècle, en 1925 exactement. Là, Blanche Peyron, une jeune femme volontaire et pugnace, s'occupe en tant que Capitaine d'une toute jeune association, l'Armée du Salut. Avec son mari Albin, ils décident d'acquérir un immense bâtiment parisien qui deviendra le Palais de la femme et servira de toit à toutes les femmes exclues par la Société d'après-guerre et à leurs enfants. Le Palais ouvrira ses portes en 1926. 

Le lecteur partage leur combat, écoute avec attention leurs discours passionnés prononcés ici ou là, afin de récolter des fonds pour payer l'emprunt, les travaux et les frais de fonctionnement de l'établissement. Il s'émeut des tragédies racontées, mais aussi de voir que malgré un siècle passé, des êtres humains continuent à souffrir du manque de tout, parce que rejetés par  la société. 

Blanche Peyron et son mari ne se seraient sans doute pas doutés qu'au XXIe siècle, des enfants, des femmes et des hommes dormiraient encore dans la rue, connaîtraient la précarité, la faim et la violence...

 

 

Loulou lui écrit pour tenter de la dissuader : "Je garderai toujours mon idée que ce n'est point le rôle d'une femme de courir les rues de Paris, qu'une femme qui prêche est une chose aussi peu naturelle qu'un homme qui raccommode ses bas, et que la vraie, la seule, la plus noble mission de la femme est de se consacrer toute à son intérieur, à sa famille où, passant inaperçue, elle fait le bonheur de son mari et s'occupe de exclusivement de ses enfants." Peine perdue, Blanche n'a pas l'intention de raccommoder des bas toute sa vie. Elle n'a que faire du rôle de figurante qu'on veut lui assigner.

C'est Albin, le partenaire fidèle et dévoué, le complice de toujours, le compagnon d'armes et de cordée, qui trouve les mots pour la relever. Ils se l'étaient promis ce jour-là, sur le grand-bi : si l'un tombe, l'autre le rattrapera. Ainsi font les soldats....

J'ai beaucoup plus apprécié la lecture de ce second roman, plus abouti, plus juste, plus profond alors qu'il a reçu davantage de critiques négatives. Comme quoi le ressenti de chacun lui est bien personnel ! 

Je n'ai cependant pas éprouvé beaucoup d'empathie pour Solène qui ressemble étrangement à Sarah, qui dans le premier roman était elle-aussi avocate. Elle a su cependant me toucher davantage et j'ai aimé ses doutes et la sincérité avec laquelle elle les expose pour avancer dans sa vie de jeune femme privilégiée certes, mais profondément seule et malheureuse. 

Les différentes femmes résidentes du Palais sont bien entendues un peu caricaturées pour que tous les cas de figure soient présentés au lecteur. C'est vrai, comme je l'ai lu sur le net, qu'on fait le tour des misères du monde, mais étonnamment cela ne m'a pas gêné du tout car tout sonne juste. Je n'ai pas eu de mal à les imaginer et ressentir l'ambiance du foyer, la violence des mots ou des actes.  

J'aurais aimé cependant que les pages  consacrées à Blanche et Albin Peyron soient plus approfondies et plus nombreuses.  C'est vrai que le roman est court et facile à lire mais quelques pages de plus ne l'auraient pas appesanti pour autant. De plus, cette partie-là est vraiment très intéressante car ce couple  a vraiment existé et l'auteur s'est documenté pour pouvoir nous donner des informations précises sur leurs actions dont j'ignorai tout. 

 

J'avais dit à sa sortie que je ne lirai pas car j'avais bien d'autres auteurs à découvrir (!) mais finalement, les avis totalement opposés que j'ai lu ici ou là m'ont donné envie de me faire ma propre opinion et en plus en ce moment, j'avais envie de lectures faciles.

C'est donc un roman à découvrir même s'il reste encore trop léger à mon goût, mais le sujet suffit à alourdir l’atmosphère et le présenter de cette manière est aussi une façon de le faire lire au plus grand nombre. Encore une fois, il pourra facilement être lu par les collégiens dès la 3ème et les lycéens, qui ainsi prendront connaissance de ces actions solidaires et profondément humaines, qui permettent d'aider les plus démunis, et de l'intérêt des actions bénévoles quand elles permettent d'aider ceux qui en ont le plus besoin. 

 

Je n'ai pas regretté ma lecture malgré ces défauts et en tous les cas,  il me donne envie d'en savoir plus sur Blanche Peyron, cette femme formidable qui a su collecter des fonds importants pour pouvoir aider les plus pauvres et dont l'oeuvre finalement totalement oubliée, perdure aujourd’hui au Palais de la femme mais aussi ailleurs à travers les actions menées en France par l'Armée du Salut...

Dans quelques années, le Palais fêtera son premier siècle. Cent ans au cours desquels il n'a jamais failli à sa mission : offrir un toit, aux exclues de la société. Il a pris l'eau parfois, mais il est là, tel un phare dans la nuit, une forteresse, une citadelle. Solène est fière de faire partie de son histoire. Cet endroit l'a sauvée, elle aussi...Elle se sent utile, en paix. A sa place, pour la première fois de sa vie.

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 05:20
Le Tripode, 2016

Le Tripode, 2016

Connaît-Tout ne cessait d'argumenter à perte de vue, il ne manquait pas de prétextes pour se servir de sa loquacité, il parcourait toutes les histoires du monde, réelles et fictives, pour chercher à convaincre son interlocuteur...

Quand vous aimez quelqu'un il faut aimer aussi ce qu'il vous laissera comme souvenir ou fruit de cet amour, que ce fruit soit bon ou mauvais, sucré ou amer, vinaigré ou salé

Anguille est une toute jeune femme. Pour une raison que le lecteur ne connaîtra qu'à la fin, elle est en train de se noyer...et ses forces peu à peu l'abandonnent. 

Tout en étant emportée par les vagues, dans un sursaut d'énergie inexplicable, elle se remémore sa vie à Mjihari, dans le quartier le plus ancien de Mutsamudu, un quartier plein de vie en bord de mer, avec ses pirogues alignées comme le seraient des voitures dans un parking. 

Sa mère est morte en la mettant au monde, elle mais aussi Crotale, sa sœur jumelle. Elles ont été élevées par leur tante, Tranquille, la sœur de leur mère qui n'a jamais pu avoir d'enfants.  Leur père les a repris avec lui quand elles ont eu cinq ans. 

Simple pêcheur, très respecté au village et surnommé, Connaît-Tout, le père lit les journaux et se considère comme le plus informé et le plus savant de leur petite communauté. Malgré cela, il est très à cheval sur les traditions. 

 

Un jour Anguille tombe amoureuse d'un jeune pêcheur, Vorace, au corps musclé et attirant. Est-ce réciproque ? Dans ce pays où la plupart des gens répondent aux questions par des questions_ ce qui paraît invraisemblable chez nous_ elle va mettre peu de temps à le savoir, mais ce sera bien trop tard pour elle car entre-temps, elle n'a pas pu résister à ses baisers... 

 

Une histoire banale me direz-vous ? Une jeune fille déçue et qui décide de tout quitter, on a déjà vu ça bien entendu mais c'est oublier que toute l'originalité de ce roman est de se passer aux Comores, un pays très peu représenté dans la littérature d'aujourd'hui.

L'auteur Ali Zamir nous offre ici un premier roman qui lors de sa sortie en 2016, a été très remarqué par les critiques. 

Il nous fait entrer dans la vie de cette famille particulière et de cette jeune femme pas du tout sage, dans ses révoltes, ses attentes, ses pensées, mais aussi dans l'histoire des Comores et l'histoire des Comoriens qui ont été nombreux à émigrer vers Mayotte, toute proche et pourvoyeuse de rêves mais nombreux aussi à se noyer dans les eaux profondes, leur bateau faisant naufrage. 

 

Quand j'ai commencé sa lecture, une fois passées les premières pages où il faut s'accrocher, j'ai eu envie de savoir pourquoi Anguille en était arrivée là. Le récit est rythmé, l'histoire est racontée dans l'urgence, n'oublions pas que la jeune fille se noie et qu'elle n'a que peu de temps pour tout nous dire.

Le roman est bâti de manière originale au niveau de sa ponctuation. C'est en fait une longue phrase, unique dans laquelle il n'y a pas de point, uniquement des virgules.  Cette construction permet tout de même le découpage en chapitres. La langue est très recherchée, imagée, parfois crue mais il y a de l'humour.  

Malgré cette envie d'en savoir plus, j'ai trouvé que les trop nombreuses digressions (typiques de la culture de tradition africaine) m'ont empêché d'éprouver un total plaisir à sa lecture.

J'ai donc encore une fois un avis mitigé sur ce livre, pourtant à découvrir...

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9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 05:20
Gallmeister, 2018

Gallmeister, 2018

Il y a des livres ainsi, qui viennent vers nous alors qu'on ne comptait pas les lire tout de suite et même peut-être jamais...C'est le cas de celui-ci !

Juste avant le confinement, alors que je me promenais tranquillement dans mon village, voilà que ce roman que je n'avais pas voulu lire lors de sa sortie vue le sujet et ce qui en avait été dit, m'attendait, gentiment  posé sur la boîte à livres, tout neuf et encore emballé sous plastique ! Evidemment vous me connaissez à présent, je n'ai pas pu résister...

C'est ce que Papy dit toujours. Si tu commences à déformer les choses, tu risques de ne plus jamais pouvoir les reformer...et chaque jour qui passe te prive d'une partie de toi-même.

 

Julia (Turtle ou Croquette...) a 14 ans. Elle vit seule avec son père sur la côte nord de la Californie.

Depuis que sa mère est morte, celui-ci a établi des rituels bien précis, censés les rapprocher davantage mais qui en fait l'étouffent et l'angoissent. Elle n'aime pas aller à l'école et fuit toute personne, camarades de classe ou professeur (comme Anna par exemple), qui tentent de percer sa carapace et de chercher à la comprendre, espérant ainsi qu'elle s'épanche un peu plus sur ses problèmes. Elle, ce qu'elle veut avant tout...c'est passer inaperçue ! 

Son école à elle, c'est l'école de la vie, les longues balades en solitaire sur les plages ou le long des ruisseaux, dans les forêts ou dans les prairies avec pour toute compagnie, un pistolet avec lequel elle sait tirer, car son père le lui appris depuis qu'elle est toute petite. 

 

À la maison tout est différent. Son père est machiavélique et a sur elle une emprise considérable. Il est violent, abusif mais très charmeur et énormément cultivé ce qui fait qu'elle ne peut s'empêcher de l'aimer et de le détester à la fois (c'est le bien connu syndrome de Stockholm).

Il a élevé sa fille dans cette maison isolée comme si elle devait demain être attaquée par un commando et qu'il leur faudrait survivre, l'obligeant à nettoyer son arme, à la remonter dans le noir tous les jours et à l'utiliser dans des conditions extrêmes et dangereuses. 

La menace qui pèse en permanence sur Julia,  devient de plus en plus difficile à gérer pour la jeune adolescente, car la violence est bien réelle : verbale, psychologique et physique et en plus, vous vous en doutez, il abuse d'elle. C'est un être toxique à tous les sens du terme...

 

Un jour alors qu'elle a fui son père, elle s'éloigne trop de chez elle, la nuit tombe et elle se perd dans la forêt. Elle y croise deux garçons encore plus perdus qu'elle, qu'elle va donc "sauver" en leur permettant de survivre jusqu'à la levée du jour. Un des deux est Jacob, l'autre Brett, le fils d'une amie de sa mère. 

Cette amitié naissante va bouleverser la jeune fille qui décide de prendre de la distance avec sa vie de famille, et surtout avec son père, mais tout n'est pas si simple pour elle, et même si elle a appris au fil du temps à se protéger comme elle le peut, il faudra bien qu'un jour elle se libère du joug qui fait de sa vie un enfer...

Je le déteste pour quelque chose, quelque chose qu'il fait, il va trop loin et je le déteste, mais je me montre incertaine dans ma haine ; coupable, pleine de doutes et de haine envers moi-même, presque trop pour réussir à le lui reprocher ; ...
alors je franchis à nouveau les limites pour voir si j'ai raison de le détester ; je veux savoir.

C'est un roman poignant et douloureux entre le thriller et le récit réaliste, dont on ne peut décrire les détails sans entacher gravement le ressenti de celui qui ne l'a pas encore lu. Tout est question d'ambiance.

Il démarre assez lentement avec beaucoup de répétitions (les rituels dont je vous parlais au début). Peu à peu, le lecteur s'englue dans ce quotidien, oublierait presque de voir et de comprendre, ce qu'il y a à voir et à comprendre, comme l'ont fait la plupart des adultes qui ont pu un jour s'inquiéter pour Julia, y compris le grand-père aimant qui ne veut pas voir ce qui est sous ses yeux.

La solitude de cette toute jeune fille, sa façon de survivre à l'insoutenable, son combat pour s'en sortir lors de l'abandon de son père, un combat qui va l'amener à presque mourir de faim sans qu'elle puisse, par peur des représailles, accepter la main qu'on lui tend...tout dans ce roman est terriblement révoltant.

Je n'en dirai pas plus, juste que je ne suis pas prête d'oublier cette lecture...car c'est un livre fortement dérangeant ce qui explique que les avis de lecture lus ici ou là sur le net, soient énormément divers.

 

Ce roman a été le livre phénomène aux États-Unis en 2017. Il a reçu de très nombreux prix littéraires. Il est vrai qu'il est très américain, que les armes sont omniprésentes ce qui ne m'a pas particulièrement plu je le reconnais. 

J'ai trouvé aussi que parfois c'était trop et que du coup, le roman perdait en crédibilité. 

Je n'adhère donc pas en totalité à l'enthousiasme qui a suivi sa parution,  mais je ne regrette pas non plus cette lecture, difficile mais qui a su me toucher sans être pour autant un coup de cœur. 

 

A vous de vous faire votre propre opinion...si vous y arrivez. 

En attendant, vous pouvez aller lire l'avis de Marion ci-dessous...qui m'avait convaincu de le lire un jour ! 

Et celui de Violette...qui m'avait fait hésiter ! 

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 05:13
Edition 10/18, 2002

Edition 10/18, 2002

La journée s’annonçait splendide. L'orage avait lavé puis astiqué le monde. La mer était une immense tarte aux mûres et le ciel brillait comme le manteau de la Madone. L'air sentait les pins et le sel. Je distinguais les îles de Santa Barbara distantes de quarante miles, à cheval sur l'horizon comme une bande de baleines bleues. C'était le genre de journée qui torturait un écrivain, si belle qu'il savait d'avance qu'elle lui volerait toute son ambition, étoufferait la moindre idée née de son cerveau.

Voilà un livre que j'ai relu depuis un certain temps déjà (au début du confinement) et qu'il faut bien que je vous présente, d'autant plus que certains d'entre vous ont dû, à l'automne dernier, aller voir le film éponyme, adapté de ce roman.

 

Je vous ai déjà présenté sur ce blog trois romans de l'auteur :

- La route de Los Angeles ; 

- Bandini ;

- et Demande à la poussière...

J'ai retrouvé avec bonheur l'humour un peu désespéré, le regard acéré et critique, et la grande sensibilité de l'auteur.

"Au revoir, p'pa. Merci pour tout."
Il m'a vraiment dit ça. Merci pour tout. Merci pour m'avoir engendré sans lui avoir demandé la permission. Merci pour l'avoir fait entrer de force dans un monde de guerre, de haine et de fanatisme. Merci pour l'avoir accompagné à la porte d'écoles qui enseignaient la tricherie, le mensonge, les préjugés et les cruautés en tous genres...
"Au revoir, mon garçon. Donne de tes nouvelles."
Je suis sorti en pensant : "quatre moins deux égale deux", tout en me disant : pauvre Harriet, que Dieu lui vienne en aide.

Henry J. Molise est un écrivain et scénariste à ses heures, toujours fauché. Rien ne va plus dans sa vie : on ne lui offre que des scénarios pourris et il n'arrive plus à écrire.

Ses quatre enfants (Denny, Dominic, Jamie et Tina) sont tous devenus de jeunes adultes mais prennent la maison pour un hôtel-restaurant, le critiquent sans cesse, et soutiennent Harriet, leur mère,  de manière indéfectible quoi qu'il arrive.

Pourtant c'est bien lui qui est prêt à les accepter tous tels qu'ils sont, et leur sert souvent d'intermédiaire pour faire part de leur demande à leur mère.

Un soir, alors qu'il tombe des trombes d'eau, et qu'il rentre chez lui un peu soûl, sa femme lui remet entre les mains un pistolet chargé : elle a cru apercevoir un ours couché sur la pelouse du jardin. Il découvre en s'approchant qu'il s'agit d'un énorme chien de la race des chiens de traîneaux, un chien pataud, très mal élevé et particulièrement...obsédé.

 

Très vite, le chien les adopte et va semer la panique dans le quartier et dans leur vie de famille. Car bien évidemment, personne n'en veut et le chien que la famille surnommera "Stupide" va devenir le centre de tous les problèmes et de tous les règlements de compte. 

L'heure des bilans a en effet sonné pour Henry, et les enfants sont prêts à quitter le nid.

Rien ne va plus ! 

Un chien était certes une fort belle créature, mais il ne savait pas repasser les chemises ni préparer les fettuccines ou le poulet au marsala, pas davantage écrire une dissertation sur Bernard Shaw, et puis un chien a l'air sacrément idiot en bas noirs. Quand je me suis garé dans le parking d'Universal, je m'étais convaincu que Stupide devait partir.

"Mon chien stupide" est paru en 1985, deux ans après le décès de l'auteur. Je l'avais lu lors de sa sortie en France à la fin des années 80, sans doute.

Tout d'abord je tiens à vous rassurer, ne vous en faites pas pour le chien, il saura se faire aimer ! 

 

C'est un roman parfait pour passer un bon moment et garder ou retrouver le moral. L'auteur est toujours aussi critique envers lui-même car vous en doutez, Henry est bien entendu l'alter ego de Fante, avec son côté bourru mais sa sensibilité à fleur de peau, sa facilité à être de mauvaise foi tout en étant capable d'auto-critique, ses doutes et son cynisme bien connu de tous ses lecteurs.

 

C'est un roman terriblement drôle, mais également bouleversant de vérité qui sonne juste et nous fait entrer avec bonheur et souvent avec forte émotion dans cette famille sympathique, mais déjantée, et ce couple qui tente de faire face, avec leurs revenus modestes, à l'éducation de leurs enfants, tout en leur donnant des clés pour être heureux dans une Amérique divisée et compliquée. Ils se sont tellement oubliés qu'ils envisagent de partir  seuls, chacun de leur côté, prendre l'air ailleurs... 

Mais ce qui les relie est plus fort que tout : étant tous deux immigrés bien que d'origines différentes, ils ont appris à composer avec leurs ressentis et leurs a-priori, tout en rêvant de fouler à nouveau la terre de leurs ancêtres.  

Les enfants les bousculent et les obligent à avancer, à penser à l'avenir mais ils les ramènent aussi à leur solitude première, "inscrite dans leurs gènes" celle de l'exil et de l'incompréhension. 

C'est donc un livre beaucoup plus profond qu'il n'en a l'air comme toujours avec John Fante.  

D'ailleurs, ce n'est pas compliqué, le lecteur ne peut pas avoir un avis mitigé sur ses romans : on aime ou on n'aime pas.

Moi vous l'aurez compris, j'aime ! 

Ecrire des scénarios était plus facile et rapportait plus de fric...
Mais quand j'entamais un roman, ma responsabilité était terrible. J'étais non seulement le scénariste, mais aussi le héros, tous les personnages secondaires, et puis le metteur en scène, le producteur, le chef opérateur. Si votre scénario aboutissait à un résultat médiocre, vous pouviez vous en prendre à un tas de gens, du metteur en scène au dernier des machinistes. Mais si mon roman faisait un flop, je souffrais seul.

Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer, il faut comprendre. Je n'écrirai plus tant que je n'aurais pas compris Jamie, Dominic, Denny et Tina ; quand je les comprendrais et les aimerais, j'aimerais l'humanité tout entière, mon pessimisme s'adoucirait devant la beauté environnante, et ça coulerait librement comme de l'électricité à travers mes doigts et sur la page.

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 05:16
Edition Anovi, 2020

Edition Anovi, 2020

Je vais être un peu gentil, vous êtes notre pipelette préférée car au fond de vous-même, vous avez bon cœur, et même si le malheur des autres est votre fonds de commerce, vous vous émouvez du sort des braves gens tout en étant néanmoins sans pitié pour ceux que vous détestez...

Dans le petit village paisible de Troulaville, en Maine et Loire,  les gens pourraient vivre heureux, mais non ! En effet ce serait trop facile et surtout on s'y ennuierait...et puis le destin en a décidé autrement.

En pleine campagne électorale, un corbeau vient s'en prendre aux personnes les plus en vues du village, vous savez bien, celles qui se dévouent corps et âme par générosité pure, pour rendre la vie de la petite commune plus facile et plus agréable.

Par générosité pure, en êtes-vous bien sûr ? Et si des secrets bien gardés étaient révélés au grand jour, si le mystérieux corbeau avait des comptes à régler et des desseins inavoués...

 

Pour toucher son public, rien ne vaut une belle lettre anonyme, n'est-ce pas ?

Chacune d'entre elle va être envoyée non seulement au destinataire_ le principal intéressé, mais également, ce qui est très judicieux de la part du corbeau vous en conviendrez, à la célèbre blogueuse du village qui va s'empresser de la diffuser sur son blog avec ses propres commentaires  : il faut bien que son blog serve à informer la population ! Mais le corbeau n'étant pas à une copie près, il va aussi en envoyer une à celle par qui tous les ragots arrivent à se répandre à la vitesse de la lumière...la commère du village. 

 

La suspicion gagne peu à peu du terrain, chacun attendant avec angoisse la prochaine lettre, se demandant quand ce sera son tour, car tout le monde a bien entendu quelque chose à se reprocher, vous vous en doutez bien. Les suppositions vont bon train, empoisonnant jour après jour la vie si tranquille des "Troulavillais"...

Voici un court roman qui ne manque pas d'humour (j'ai souvent ri !).  Il nous fait entrer avec beaucoup de finesse dans la vie de ce petit village et dans la psychologie de ses habitants.

Il est bâti selon un plan très judicieux puisqu'il reprend les sept péchés capitaux en les attribuant à chacun des protagonistes. 

C'est un roman choral dans lequel chacun des personnages va, à son tour, prendre la parole pour nous livrer son ressenti, se justifier par rapport aux accusations dont il a fait outrageusement l'objet, tenter de deviner qui se cache derrière ce corbeau qui les connait si bien.

 

Le suspense va crescendo et bien entendu je ne vous en dirai pas davantage, ni sur les personnages truculents que vous découvrirez en lisant ses pages, ni sur les différents événements qui ne manquent pas d'originalité, ni bien entendu sur la fin à laquelle on ne s'attend pas une seule seconde (en vrai je m'étais bien approchée de la solution mais pas du tout des motivations du mystérieux corbeau). 

 

Je vous invite donc à le découvrir par vous-même et à découvrir aussi l'auteur pour ceux d'entre vous qui ne la connaisse pas encore.

Martine Martin-Cosquer est en effet une blogueuse passionnée qui anime plusieurs blogs, dont un ICI, dans lequel elle nous livre ses écrits. Sur ce blog, elle participe aussi à de nombreux défis d'écriture (ou autre).

Mon petit doigt me dit qu'elle ne s'arrêtera pas là...et que nous aurons tous le plaisir de la lire à nouveau d'ici peu.

Un livre à s'offrir ou à offrir à vos proches, et en plus c'est bientôt la fête des mères, non ?

 

Vous pouvez aller lire l'avis de Danièle qui a eu du plaisir elle-aussi à le découvrir...

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 05:19
Rivages, 2017

Rivages, 2017

Leur église s'appelait le "Temple du baptême par le feu". Ce n'était pas la plus grande église de Harlem, ni même la plus petite, mais John avait été élevé dans l'idée que c'était la plus sainte et la meilleure.

Cela fait longtemps que je voulais découvrir cet auteur américain. Je l'ai lu bien avant le confinement et il est donc grand temps que je vous le présente aujourd'hui.

 

Ce premier roman, devenu un classique aujourd'hui, écrit en 1952 (titre original "Go tell it on the moutain= "Va le dire sur la montagne" en traduction littérale)  est paru en France pour la première fois en 1957  sous le titre "Les Elus du Seigneur" et publié à La Table Ronde. C'est un des premiers livres parus sur la condition des Noirs et le plus connu de l'auteur.

Il vient d'être réédité en 2017, chez Rivages avec un nouveau titre "La conversion" et une nouvelle traduction. 

C'est un roman qui présente un grand intérêt sociologique, car il est en partie autobiographique. Il est d'ailleurs considéré comme un texte fondateur pour des auteurs plus jeunes, comme Tony Morrison et Maya Angelou. 

L'auteur nous raconte à travers l'histoire de John Grimmes, un ado de 14 ans, la vie d'une petite communauté noire de Harlem au tout début du XXe siècle. Cette vie est rythmée par les sermons, les prières et les chants de Gospel. Rien à voir avec les pratiques des catholiques en Europe.

La noirceur est partout, d'abord tous les personnages sont noirs, et même leur logement misérable est envahi en permanence d'une poussière noire impossible à supprimer, et qui semble toujours se déposer sans fin sur le sol et les tapis, malgré les heures passées à nettoyer les maisons. 

 

John réalise le jour de ses 14 ans que son destin est fixé par avance : il sera prédicateur comme Gabriel, son père.  C'est ainsi, quand on est issu d'une communauté si pieuse, mais le père voudrait que ce soit son jeune fils Roy qui le devienne. Le lecteur comprendra pourquoi au cours de la lecture. 

John vit donc une véritable crise de conscience : il rêve d'être libre, de mener sa vie selon ses propres désirs. Mais il va devoir accepter le déterminisme social, tenter de se rebeller, puis durant une longue nuit de prières collectives, trouver sa propre voie...

Mon avis...

 

L'auteur s'interroge sur la religion et les non-dits familiaux sur fond de ségrégation raciale en Amérique du Nord dans les années 30. Il décrit une Amérique qui ressemble encore beaucoup à celle d'aujourd'hui et où les gens sont finalement très seuls. Le roman retrace la lutte intérieure de John qui découvre qu'il ne pourra jamais avoir la vie d'un Blanc. 

La famille de John apparaît comme une famille tourmentée par son passé, par des non-dits mais aussi par la crainte réelle que leurs enfants tombent dans la délinquance (ce qui est le cas de Roy). 

 

Le roman se déroule principalement dans une église de Harlem le jour des 14 ans de John. Il vient d'être battu par son père, qui frappe aussi la mère. Il s'interroge sur sa vie comme l'a fait à cet âge Baldwin, sur la sincérité de sa foi, sur ses attirances sexuelles particulières (il est attiré comme l'auteur par les garçons), sur sa relation aux Blancs, sur le péché et la rédemption. Il est en effet tenaillé par la culpabilité et poursuivi par le poids de ce qu'il pense être un péché.

 

Le roman est découpé en plusieurs parties distinctes. C'est un roman choral qui donne tour à tour la parole aux différents personnages. 

John occupe la première partie (et la dernière). L'auteur campe l'ambiance de la petite communauté et présente les différents personnages du livre.

Dans la seconde partie, le lecteur découvre le passé de la famille grâce à de nombreux retours en arrière. 

C'est d'abord Florence, la soeur de Gabriel, qui nous parle de sa jeunesse, puis Gabriel qui se justifie sur sa vie, et enfin Elisabeth, la mère de John...

 

Le lecteur apprend ainsi que le père devenu prédicateur, a mené une vie dissolue dans sa jeunesse et a commis des erreurs irrémédiables. Il a effet abandonné Esther, sa jeune copine, en apprenant qu'elle était enceinte. Il s'est ensuite marié avec Deborah qui n'a jamais pu avoir d'enfants, ayant été violée par une bande de Blancs durant son adolescence. Enfin, lorsqu'il quitte le sud,  Florence sa sœur, qui a quitté très tôt la famille car elle était révoltée par l'attitude de Gabriel et son côté dépravé, lui présente Elisabeth avec qui il se mariera, espérant ainsi racheter ses fautes passées...

Quand ils regardaient Deborah, ils ne voyaient que son corps disgracieux et violé. On voyait à leurs yeux qu'ils ne cessaient de s'interroger, de manière gênée et lubrique, sur la nuit où elle avait été emmenée dans les champs. Cette nuit l'avait dépossédée du droit d'être considérée comme une femme...

C'était lui qui lui avait conseillé de pleurer _si elle pleurait_ en cachette ; de ne jamais donner aux autres la possibilité d'être témoin de son chagrin, de ne jamais faire appel à la pitié d'autrui...

...elle se disait parfois que toutes les femmes étaient maudites dès le berceau ; d'une façon ou d'une autre, toutes étaient affligées du même destin cruel, elles étaient nées pour supporter le joug des hommes.

Le lecteur découvre que Gabriel n'est pas le vrai père de John.  Son vrai père s'est suicidé alors qu' Elisabeth était enceinte. Il avait été accusé à tort par les Blancs d'avoir perpétré un casse... ce qu'il n'a pas supporté. 

L'auteur lui-aussi a été éduqué par un père prédicateur, brutal qui n'était pas son père biologique et ce n'est donc pas par hasard qu'il nous parle longuement de Gabriel. Le lecteur imagine sans peine que ce prédicateur noir ressemble beaucoup à celui qui lui a servi de père. 

 

J'ai aimé le personnage de John et ses tourments de jeune ado..quand on sait que Baldwin est devenu prédicateur à 14 ans, et ce durant près de trois ans, on voit tout de suite le lien entre lui et son personnage. Et on comprend aussi mieux pourquoi il est plein de contradictions en ce qui concerne la religion.

J'ai aimé la façon dont l'auteur mêle le passé et le présent, la vie communautaire et personnelle mais aussi les réflexions sur la condition des Noirs et la condition de la femme au sein du peuple Noirs, mais aussi face au racisme des Blancs. 

 

La religion a bien entendu un très grand rôle dans ce roman.

L'auteur parle de la foi de cette famille à chaque page. Un certain mysticisme traverse le roman, qui est entrecoupé par de nombreuses références bibliques et cela m'a souvent dérangée. Cependant cela permet au lecteur d'entrer dans l'ambiance de cette petite communauté évangéliste. Les noirs étaient très croyants et pensaient tous que leur sauveur ne pouvait être que Dieu.

J'ai cependant trouvé un peu longue la toute fin, quasiment onirique, durant la nuit où John découvre quel sera son destin.

L'auteur lui-même né à Harlem en 1924 a été élevé par un père pasteur. Comme dans le cas de John, leur relation était difficile.

Son père était venu du sud après la première guerre mondiale, de nombreuses émeutes lui ayant donné envie de quitter sa région natale pour regagner le nord où il espérait ne plus connaître les conséquences de la ségrégation. Mais hélas la réalité a été toute autre et sa déception s'est reportée sur l'auteur, qui en plus (comme pour John) n'était que son fils adoptif. 

Après avoir cru au rêve d'égalité, et aux promesses diverses d'ouverture vers un autre destin, la déception ne pouvait qu'être encore plus grande, lorsque adolescent à son tour, il a découvert qu'il n'en était rien. 

Difficile ainsi de se construire une identité noire au cœur de Harlem. 

 

A lire donc, si ce sujet vous intéresse. Il n'est pas facile à lire mais il est à mon avis incontournable, quand on veut mieux comprendre l'Histoire des noirs américains. 

Vous pouvez découvrir un autre titre de l'auteur sur le blog de Eve, ICI .

J'ai juste décidé un jour que j'allais me débrouiller pour en savoir plus qu'eux, pour que pas un seul de ces salauds de Blancs nulle part puisse jamais me parler mal et me donner l'impression que je suis de la merde.

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19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 05:18
Arléa, 2017

Arléa, 2017

T. était un grand voyageur. Le courrier électronique était le seul lien à peu près stable qui me maintenait à lui, toujours en déplacement au bout du monde. J'attendais ses mails comme si ma vie en dépendait.

Je suis persuadée que l'amour nous modifie, biologiquement. J'ignore quelle révolution interne il provoque, mais je crois qu'il entraîne des agglomérations cellulaires, des déplacements d'énergie, des polarisations qui s'inscrivent dans notre chair et y rayonnent bien après qu'elle a été désertée. Une place s'inscrit en creux, un manque, que plus rien, ensuite, ne parvient à combler...

Voici un auteur que j'aime beaucoup et que je n'hésite pas un instant à lire quand je croise un de ses écrits.

J'ai adoré lire "La part du feu" ; "Eux sur la photo"; "Portrait d'après blessure"...trois romans de l'auteur que j'ai présenté sur ce blog. 

 

Ce recueil d'une centaine de pages à peine, regroupe deux textes qui nous parlent de deux moments de la vie, autour de la rupture amoureuse.

 

L'auteur retrace dans le premier texte intitulé "Un vertige" les sentiments qui envahissent la narratrice lors de sa rupture amoureuse avec un homme  avec qui elle a entretenu une relation épisodique mais qui a duré plusieurs années.

Elle nous décrit son ressenti, sa sidération quand elle comprend que l'histoire s'arrête-là. Bien évidemment chacun va vivre les événements différemment selon son caractère, les circonstances et même si, il y a quelques éléments communs à tous les être humains délaissés, je n'ai éprouvé aucune empathie pour elle, qui d'ailleurs n'a pas de nom dans le livre.

On est dans le cas classique, si je puis dire, d'un homme qui aime ailleurs et ne veut (ne peut) pas choisir car il est déjà marié et d'une femme qui attend et espère...j'ai trouvé que la narratrice se complaisait un peu trop dans sa douleur. 

 

Dans le second qui ne fait pas 20 pages et s'intitule "la séparation", l'auteur aborde le même thème mais sous une histoire et un angle différent puisqu'il s'agit d'une autre narratrice et d'un autre couple et que tout part d'un soir où il lui dit : "Je ne sais plus" et tout vacille.

Plus juste à mes yeux, cette courte analyse montre bien les doutes qui s'insinuent peu à peu dans leur relation jusqu'à la détruire...alors qu'ils s'aiment toujours. 

 

Ces deux textes font part du ressenti, du doute, de la destruction que représente une séparation, du déni d'amour, de la désagrégation d'une relation...rien de bien gai me direz-vous, mais je vous rassure, bien entendu, l'auteur nous parle aussi du processus inverse, de l'émerveillement de l'amour (qui lui aussi provoque un vertige), de l'attente, de l'idéalisation, des espoirs...

 

C'est un livre très intimiste et personnel, écrit de façon très littéraire qui m'a cependant laissé au bord du chemin.

J'ai eu l'impression de passer à côté et je ne suis pas entrée un seul instant dans l'histoire ceci étant peut-être dû au confinement. 

J'ai pourtant aimé retrouver la belle plume de l'auteur et son écriture toute en finesse. 

Je crains que lui et moi ne soyons, au fond, jamais capables de cesser de nous aimer. Et je sais désormais qu'il faudra aussi accepter ce qui a précédé la séparation, et composer avec le souvenir, à la fois doux et effroyable, de ces six mois d'amour absolu qui m'ont donné le sentiment de marcher au-dessus du sol.

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16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 05:16
La Manufacture de livres, 2016

La Manufacture de livres, 2016

Ici, c'est le pays des sources inatteignables, des ruisseaux et des rivières aux allures de mues sinuant entre le clair et l'obscur. Un pays d'argent à trois rochers de gueules, au chef d'azur à trois étoiles d'or.
Ici, c'est le Plateau.

Car aucun homme sain de corps et d'esprit n'est en mesure d'offrir quoi que ce soit à cette terre et, prenant conscience d'une telle évidence, il peut y demeurer, la servir en quelque manière, chevaucher les montagnes, dépenser un bonheur asservi durant le temps d'une existence et puis pourrir dans la vallée.

L'histoire se passe dans un hameau situé sur le plateau de Millevaches.

Il n'existe que quelques maisons éloignées du bourg. 

Là vivent Judith et Virgile, un couple de fermiers âgés. Ils se débrouillent comme ils peuvent depuis que Judith perd la tête. Ils ont dû en particulier se défaire de leur troupeau de vaches, car cela devenait trop compliqué pour Virgile de les traire seul. 

Judith se rend bien compte lors de ses brusques accès de conscience, que rien ne va plus pour eux. En plus, ils n'ont jamais eu d'enfants.

Par contre, ils ont élevé comme si c'était leur fils, Georges, leur neveu devenu orphelin à cinq ans, après que ses parents se soient tués dans un accident de la route. Ils ont fait ce qu'ils ont pu pour l'aimer, lui donner tout ce dont il avait besoin, mais ils n'ont pas compris que devenu ado, il aurait aimé partir loin, préférant ses livres et voir le monde plutôt que de rester là, dans ce hameau, trop proche de ses "fantômes".

D'ailleurs il n'a jamais voulu depuis qu'il est devenu adulte, s'installer dans la maison de ses parents, et il a préféré mettre une caravane sur son terrain.

Les non-dits plombent leurs relations familiales, des non-dits dont le lecteur peu à peu comprendra toute l'ampleur. 

 

A côté de cette famille en souffrance, il y a le nouveau venu au hameau, Karl, qui a beaucoup de choses à cacher de son passé. C'est un ancien boxeur qui est venu se perdre-là pour oublier tout le mal qu'il a fait lorsqu'il était jeune et fougueux.

Mais le piètre équilibre qu'ils sont arrivés à maintenir entre eux, et l'amitié qui s'est nouée entre Karl et Virgile va voler en éclat :  Cory, la nièce de Judith décide de venir passer quelques temps chez eux.

Elle ne sait pas où aller, étant donné qu'ils sont sa seule famille, et elle fuit désespérément un compagnon devenu brutal qui lui a fait vivre l'enfer. Elle arrive toute meurtrie sans prévoir ce qu'elle va provoquer...

 

En effet, la carapace derrière laquelle chacun d'eux  se cachait, va s'effriter peu à peu, devenant chaque jour plus fragile, d'autant plus qu'un mystérieux chasseur les observe de loin à travers la lunette de son fusil, ajoutant encore au suspense.

 

Comme un fils, ou presque. La relation ne coula jamais de source. Chacun demeura toujours à distance respectable, sûrement pour ne pas avoir trop à donner, ni trop à recevoir, et en quelque manière se préserver ainsi de sa propre imposture...

Et désormais, il y a cette femme qui fertilise le granit et grandit les couleurs. La représentation musicale du monde, la sensation de l'entendre, d'en faire enfin partie. Exister ailleurs et autrement que par la terre qu'il cultive. Ensemencer autre chose qu'un champ ingrat. S'émerveiller du jour qui se lève. Passer de la folie au courage sans y perdre son âme.

Voilà un roman que j'ai lu juste avant le confinement et qu'il était temps que je vous présente. Il me fait entrer pour la seconde fois dans le monde de Franck Bouysse, dont j'ai lu dernièrement le magnifique roman, "Né d'aucune femme". 

 

Dans "Plateau", l'auteur nous fait vivre dans une ambiance de campagne encore une fois particulière. Les êtres sont rudes, taiseux, mais généreux et capables d'écouter leurs prochains, de comprendre et d'accepter leurs différences.

Il y a des passages succulents, comme par exemple, les dialogues entre Virgile, qui est un véritable mécréant, et Karl qui ne jure que par Dieu. 

J'ai aimé et trouvé très émouvantes, les rares rencontres entre Georges et son oncle Virgile. La colère de l'un face à la vie, et la sagesse de l'autre qui jusqu'au bout ne lui dira rien de ce qu'il a juré de ne jamais lui révéler,  nous offrent des temps très forts de lecture. 

 

La nature est superbement envoûtante et l'auteur nous la décrit avec beaucoup de poésie. Mais la vie quotidienne des hommes est dure et faite d'un éreintant labeur quotidien.

L'auteur sait particulièrement bien nous faire entrer dans cette histoire de famille addictive, emplie à la fois de folie et de tragédie, et peuplée de personnages terriblement humains et authentiques.  

J'ai aimé son écriture à la fois simple et recherchée, et l'usage qu'il fait de notre belle langue française.

Il est certes une vérité humaine qui promet son lot de chagrins à chaque génération, s'ajoutant aux malheurs accumulés par les générations anciennes. Il y a l'ordre des choses et il y a les rafales imprévisibles qui balaient nos vies...

Le vent serpente sous des ardoises cassées par la grêle, entre les bardeaux grillagés d'un antique séchoir à maïs, ricoche sur les accroches en porcelaine qui relient des fils électriques, flagelle la façade en pierres de la maison, fait battre un volet, et s'en va...

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 05:17
Le Cherche Midi, 2019

Le Cherche Midi, 2019

Les Indiens sont des gens discrets et effacés. A ce propos je n'utiliserai pas dans ces pages le terme d'"Amérindiens", relativement récents. Il nous a été attribué par des Blancs bien intentionnés, de manière à faire valoir que nous étions les premiers habitants du continent qu'ils nous ont pris. De beaux esprits qui semblent soulager leur conscience en admettant, tacitement ou expressément, que nous sommes les victimes d'un génocide et d'un vol généralisé.

...ce qui vous importe, c'est de connaître le dénouement de l'histoire. Voilà bien un type de pensée linéaire, si représentatif de l'homme blanc. Il vous faut une ligne droite du début, à la fin. Alors que, dans notre culture, le monde est une courbe, avec des ellipses. Selon la tradition, les récits s'y entrecroisent...et s'imprègnent les uns des autres sans forcément aboutir...

Voici le troisième volet de la trilogie commencée avec "Mille femmes blanches", puis, "La Vengeance des mères" tous deux présentés sur ce blog. Il est écrit en sous-titre "d'après les Journaux perdus de May Dodd, et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear", sa descendante. 

 

Evidemment, tout pourrait être vrai dans cette série qui nous raconte l'épopée extraordinaire de ces femmes qui en 1875 auraient été retirées, sur ordre du Président Grant, de leur prison ou leur asile pour être échangées de force contre des chevaux et données à Little Wolf, un grand chef Cheyenne afin de donner une descendance à son peuple.

En fait il s'agissait d'apprendre au peuple indien comment vivaient les hommes blancs. Peu à peu ayant parfaitement intégré le monde indien, et fait de belles rencontres, des mariages heureux et des enfants, ces femmes courageuses arrachées à leur vie parfois de force, vont se trouver au cœur des grands massacres perpétrés par les Blancs.

Ensembles, elles vont se rebeller contre leur propre civilisation qui vole leurs terres aux Indiens, tue leur principale nourriture (les bisons) et veut aussi leur faire oublier leur culture pleine de sagesse. 

 

Dans ce dernier volume, les voix de May Dodd, dont nous avons lu le début des carnets dans "Mille femmes Blanches", et de Molly Mc Gill, l'héroïne de de la "Vengeance des mères" dont nous avons entendu la voix mêlée à celle de May, alternent pour nous conter l'ultime révolte de ces femmes qui réunies en milice (les Cœurs Vaillants) décident de donner un dernier assaut. Après toutes les souffrances que leur ont fait subir les blancs : anéantissement de villages entiers, tuerie des femmes et des enfants, celles dont le seul avenir est de se voir parquées dans des réserves, n'ont à présent plus rien à perdre...

 

Au début du roman on retrouve Molly Standing Bear, la descendante de Molly qui vient remettre les cahiers à Jon W. Dodd, journaliste de son état et fils de Will Dodd, le petit-fils de May qui a été le premier à publier les cahiers de sa grand-mère, dans "Mille femmes blanches". Elle ne lui fait pas encore totalement confiance et mettra du temps à lui confier la totalité des derniers carnets de Molly avec la promesse qu'il ne changerait pas un mot, pas même une virgule...

En alternant la lecture des carnets, et l'histoire actuelle de Molly Standing Bear et de Jon, le lecteur comprend mieux les difficultés du peuple indien aujourd'hui. L'auteur nous parle à travers cette histoire de la condition de la femme indienne dans les réserves. Chiffres à l'appui, on ne peut que constater que l'homme blanc  a commis un crime contre l'humanité en exterminant ces peuples pour la plupart pacifiques et aussi, en continuant à les maltraiter aujourd'hui. 

 

Le titre souligne bien que dans ce tome ce sont les femmes qui sont à l'honneur. Avec tout ce qu'elles ont vécu, elles n'ont plus peur de rien, ni des Indiens tellement plus respectueux que les blancs, ni de sauter d'une falaise, ni de se battre pour protéger leurs amies ou leurs enfants, ni de se perdre dans une violente tempête et de passer dans un monde invisible...

La culture indienne est également mise à l'honneur, avec une plongée dans ses traditions et ses croyances. 

 

Un bel hommage au peuple amérindien, à sa liberté et à sa culture, qui clôt en beauté la trilogie, même si je l'ai trouvé un peu en-dessous des précédents...il mérite d'être découvert.

Mon préféré reste toujours le premier ! 

A noter, comme dans les tomes précédents, certains personnages ont réellement existé et le roman colle au plus près à l'histoire réelle de ces peuples indiens et en particulier, à l'histoire de leur extermination. 

 

Une trilogie à lire de préférence dans la foulée pour avoir bien en tête les différents personnages. Rappelez-vous j'avais découvert le premier tome lors de sa sortie en 2000, il y a 20 ans. Puis je l'ai relu avant de découvrir le second en 2017. C'est mon seul regret d'avoir attendu entre la lecture du second et du troisième. Du coup, il m'a fallu du temps pour me replonger dans l'ambiance ! 

Depuis que la tempête nous a placés dans cette vallée, nous profitons d'un temps merveilleux, frais le matin et le soir, avec juste ce qu'il faut de chaleur le reste de la journée. Le long de la rivière, les peupliers perdent leur habit de feuilles vertes, pour revêtir du jaune, du rouge, et de l'orange. Joli, mais la saison du déclin n'est pas ma préférée, car elle annonce l'hiver et me remet en mémoire les douloureux moments de l'année écoulée.

Quel bénéfice l'humanité a-t-elle tiré de ses guerres incessantes ? Que nous ont-elles jamais apporté, à part la mort, la souffrance et le chaos ? La paix et l'harmonie entre les peuples ne sont-elles pas notre but ultime ?

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2 mai 2020 6 02 /05 /mai /2020 05:16
Zulma, 2015

Zulma, 2015

Je m'appelle Paris. Je ne suis pas juste un chat roux. Je suis le vieux chat du prodige Sammy Kamau-Williams, c'est son histoire que je vais vous conter si toutefois elle n'est pas encore parvenue à vos chastes oreilles. Comme mon maître, je suis fils de la grande route. Nous avons cheminé ensemble de longues années humaines, Sammy et moi, laissant nos empreintes dans la poussière l'été, dans la neige argentée l'hiver et dans l'or des feuilles jaunies l'automne. Notre vie : la plus extraordinaire des traversées en ce bas monde.

La Providence m'a doté d'un autre don : la capacité de lire les signes et les songes qui échappent aux hommes occupés par l'incessant et harassant combat pour la survie quotidienne. Ils quittent rarement la caverne de leur corps. Mais une fois le pain et le toit assurés, les humains jettent leurs dernières forces pour satisfaire des besoins d'une fastueuse inutilité : paraître plus riche, plus fort, plus intelligent et plus beau que leur voisin de palier.

Voilà un roman qui avait tout pour me plaire. Je l'avais emprunté avant le confinement et espérais passer un bon moment dans le monde de la musique. 

L'auteur dont j'avais entendu parler pour son dernier titre "Pourquoi tu danses quand tu marches", un livre que je n'ai pas encore lu mais qui a reçu de nombreuses critiques élogieuses, est né à Djibouti et a beaucoup écrit sur son pays d'origine. C'est un conteur hors pair qui nous charme par ses mots, son humour et le rythme donné à ses écrits. Je tiens absolument à vous présenter ce livre, même si j'ai eu beaucoup de mal à entrer dedans. 

 

Le narrateur est un chat roux, prénommé Paris en hommage à cette ville qui a subjuguée son maître.  Il a vécu sept vies !

Tout en nous parlant de son dernier maître, qui a eu la bonté de le recueillir sur un trottoir de Harlem, il insère quelques anecdotes truculentes dans son récit, nous livre ses réflexions philosophiques, emplies de malice et de sagesse. Mais ne vous y trompez pas, sa vie ressemble beaucoup à celle des pauvres vivant aux Etats-Unis.

Dans le passé, il avait été le gardien de Malwlânâ, un maître soufi ce qui explique qu'aujourd'hui qu'il soit devenu un chat philosophe.  

 

Dans ce roman, Paris le chat, nous parle donc de celui qu'il surnomme "Sammy l'enchanteur" (Sammy Kamau-Williams dans le roman) qui n'est autre que Gil Scott-Héron dans la vraie vie, ce "Bob Dylan noir"qui a été le précurseur du rap, et dont la musique se situe entre le blues et le jazz. Il s'agit donc d'une biographie romancée du musicien. 

Même si vous ne connaissez pas le tub des années 70 qui l'a propulsé alors qu'il avait 22 ans, sur le devant de la scène médiatique, "The Révolution will not be televised", vous pouvez lire ce roman. 

 

Nous suivons son histoire pas à pas.

Durant les premières années de sa vie, c'est Lily, la grand-mère qui s'occupe de son éducation, une grand-mère activiste toujours révoltée, arrivée d'Afrique, qui se battra toute sa vie pour les Droits des Noirs et influencera profondément l'enfant et donc, le musicien. 

La mère Bobby, est bibliothécaire et ne s'occupera de son fils qu'à partir de l'adolescence. Elle l'élèvera alors tout seule en ville. 

Le père, Réginald, d’origine jamaïcaine est devenu footballeur professionnel mais pour arriver au succès, il laissera tomber sa famille. Il a été le premier joueur noir écossais, puis finira sa vie professionnelle au Brésil. 

 

C'est donc à l'adolescence qui se passe à New York que le petit garçon plein de charme, joueur mais à la sensibilité à fleur de peau, se découvrira poète.

Il n'aura de cesse au fil de ses concerts, de faire passer des messages de révolte et de contestation. Dans les années 70-80, aux États-Unis, les chanteurs sont libres de s'exprimer et laissent libre cours à leurs critiques sur notre société. 

Mais lui, qui pourtant avait alerté très tôt dans ses chansons, sa propre communauté, des dangers liés à la dépendance à l'alcool et à la drogue, n'arrivera pas à s'empêcher de tomber lui-même dans ce fléau. Il sera condamné pour possession de cocaïne...

On croit choisir sa vie, mais c'est le contraire qui arrive, c'est la vie qui vous choisit. C'est elle qui vous retient dans ses filets. Vous voilà inscrit dans un parcours, une histoire. Arrimé à ce socle par vos gènes et par votre salive, par votre expérience et par le legs de vos ancêtres. Cette force est immense, irrésistible...

Ce n'est pas une véritable biographie car elle ne reprend que les événements marquants de la vie de ce musicien que je ne connaissais pas, je l'avoue. C'est vrai que ce roman a le mérite de nous donner envie d'en savoir plus sur lui, de se connecter à youtube pour écouter quelques-uns de ses morceaux cultes. 

 

Le livre est construit comme un album de musique avec CD1 et 2, prologue, intermède et épilogue) mais l'ensemble est un peu trop fouillis et ne suit aucune chronologie ce qui cette fois a perturbé ma lecture.

 

Le chat narrateur, par ses sept vies, relie l'Orient, l'Afrique et l'Occident. Il nous parle des croyances soufis et vaudous et des traditions ancrées dans le passé, qui composent la culture du peuple Noir. Nous ne l'oublions pas en lisant ces lignes, ce peuple n'a pas choisi de venir vivre en Amérique : on l'a arraché à son pays, à sa culture, à ses racines, et c'est un peuple qui s'est raccroché à ce qu'il pouvait pour pouvoir continuer à vivre et exister. 

C'est un livre que j'ai lu comme si j'étais au spectacle sans pour autant entrer dans la vie des personnages. Il ne m'a pas emporté comme je l'espérais. Le roman reste trop près de l'artiste finalement. Les seules pages que j'ai adoré découvrir, sont celles sur son enfance, son attachement à sa grand-mère (quelle femme !), puis sa découverte de la grande ville...

 

Les différents sujets abordés dans ce roman sont des sujets qui habituellement me touchent beaucoup. Mais j'ai eu donc une rencontre mitigée avec cet auteur, ce qui me fait penser que ce n'était certainement pas le bon moment pour lire ce roman qui mérite d'être lu et apprécié. 

En attendant, je vous propose d'écouter un peu de musique, enfin si vous le voulez !

Vous les humains vous avez une singulière façon de voir et de lire le monde - par votre cerveau, votre bouche, autant que par vos yeux. Et pourtant vous ne voyez que l'écorce du monde et non son noyau. Vous oubliez que rien ne s'arrête, la roue tourne toujours. Je n'habite pas un pays, je n'habite même pas la terre. Le cœur de ceux que nous aimons, voilà notre vraie demeure...

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 05:23
Notabilia, 2018

Notabilia, 2018

C'est une nuit interminable. En mer le vent s'est levé, il secoue les volets jusqu'ici, il mugit sous les portes, on croirait entendre une voix humaine, une longue plainte, et je m'efforce de ne pas penser aux vieilles légendes de mer de mon enfance, qui me font encore frémir. Je suis seule, au milieu de la nuit, au milieu du vent. Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête.

Ce qui est fait est fait. Depuis longtemps, tout est devenu impossible entre eux. Depuis la naissance des petits, Etienne ne supporte plus mon fils, le témoin encombrant d'une autre vie, le rappel permanent que j'ai été possédée par un autre homme, et cela est ineffaçable. Louis est celui qui l'empêche de croire en une vie faite de notre seule histoire, sans peines et sans passé.

Voilà un certain temps que je voulais lire ce roman de Gaelle Josse. 

C'est un court roman qui se lit vite. Il nous emmène dans une petite ville de Bretagne, au bord de l'océan, dans les années d'après-guerre et jusque dans les années 60.  

Un jour après une violente altercation avec Etienne, son beau-père, Louis, un adolescent de 16 ans, ne rentre pas à la maison, une maison où il a du mal à trouver sa place depuis quelques temps. 

 

Une enquête est menée par les gendarmes puis, Anne sa mère, découvre qu'il a embarqué en cachette sur le "Terra Nova" à destination de la Réunion. 

Alors pour elle commence une longue attente...celle du retour de son fils tant aimé, celle de la réconciliation où la fête sera au rendez-vous et la famille réunie à nouveau. Elle rêve de ces jours de bonheur et invente pour ces retrouvailles un grand festin dont elle décrit en détails à Louis, dans des lettres qu'elle n'expédiera jamais, tous les mets dont ils vont se régaler et les personnes qui seront là pour assister à son retour. 

 

Tandis que les jours, les mois et les années passent, Anne entre peu à peu dans la dépression puis la folie, délaissant ses deux autres enfants Jeanne et Gabriel, délaissant Etienne qui l'aime et culpabilise d'être responsable du départ de Louis, et surtout de n'avoir pas su l'aimer comme il l'avait promis. 

Elle oublie son statut de femme de pharmacien, renoue avec son enfance, libre mais entourée de violence, revit des événements passés, son bref mariage heureux avec Yvon, un pêcheur du coin, puis son veuvage. Et puis Etienne s'est décidé à la demander en mariage, alors qu'il l'aimait en secret depuis l'enfance et sa vie a été transformée.

Chaque jour, maintenant, Anne retourne à sa petite maison battue par les vents, et part guetter les bateaux au bord de la falaise. 

 

Au fil des pages, nous découvrons son histoire, les années de guerre et de malheurs, et son amour immense pour la mer et pour ce petit coin de Bretagne qu'elle ne voudrait quitter pour rien au monde. 

Là-bas forcément les femmes sont inquiètes quand on leur parle de prendre la mer, elles en ont connu des attentes vaines, celles d'un mari ou de fils qui ne sont jamais revenus et que la mer a englouti à jamais. On les comprend. 

 

Encore une fois Gaëlle Josse nous offre un roman superbe, poétique et lumineux qui nous emporte dans l'histoire tragique de cette famille tout en nous parlant d'amour maternel...

Un très beau roman ! 

Je m'invente des ancres pour rester amarrée à la vie, pour ne pas être emportée par le vent mauvais, je m'invente des poids pour tenir au sol et ne pas m'envoler, pour ne pas fondre, me dissoudre, me perdre...
Et chaque jour je retourne sur le chemin.

Il est plus terrible de se voir retirer une affection pleine de promesses que de ne l'avoir jamais connue...On n'en veut pas à ceux qui n'ont rien à donner, mais comment supporter de se voir privé de ce qui a été un jour offert ?

Etienne détourne le regard et se penche vers moi. A ce moment-là, je ne peux savoir ce qu’il pense, peut-être se dit-il qu'aimer c'est aussi aider l'autre à porter le poids qui l'empêche de vivre.

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 05:24
Albin Michel, 2019

Albin Michel, 2019

Pourquoi les oiseaux s'envolent-ils ? Les gens sérieux te diront qu'ils se déplacent, chassent la nourriture, explorent le ciel, bref, des actes utiles. Quelle horreur ! Non, les oiseaux volent comme ils chantent, pour le plaisir, pour la beauté du geste, pour l'euphorie de l'instant.

Félix 12 ans ne sait plus comment faire : sa mère Fatou, si active et gaie habituellement fait une grave dépression.

Le bistrot qu'elle anime avec tant de passion et de chaleur depuis des années, ne l'intéresse plus du tout. 

Malgré l'aide de son entourage immédiat, Félix fait appel à son oncle Bamba qui arrive aussi vite qu'il le peut d'Afrique, mais celui-ci malgré les visites aux nombreux marabouts qui s'enrichissent à leur dépend, n'arrive pas à la sortir de là.

 

Vient alors frapper à sa porte, le Saint-Esprit, un mystérieux inconnu que Félix n'a jamais vu...son père, en chair et en os ! Félicien Saint-Esprit, d'origine antillaise avait fait treize ans auparavant, un bref séjour à Paris...et depuis n'y était plus revenu. 

Ensemble, ils vont emmener Fatou jusqu'en Afrique, dans le village où enfant, elle a perdu tous les siens et ce retour aux sources apprendra à Félix, le secret de ses origines. 

En recopiant l'adresse sur l'enveloppe - "33, rue YF-26, La villa ocre avec les bougainvillées devant le vendeur de cotonnades, Dakar, Sénégal"- j'éprouvais l'impression de jeter une bouteille dans un océan étal : elle n'arriverait jamais au port.
A ma grande surprise, l'oncle Bamba téléphona six jour plus tard.

Dans cet écrit sensible et tout simple, proche du conte, qui appartient au Cycle de l'Invisible, dans lequel l'auteur interroge les croyances, c'est l'animisme qui est observé de près, avec sa poésie et ses mystères.

Tout ceci est prétexte à nous dresser les portraits de personnages savoureux, profondément humains et terriblement attachants. 

Avec ses mots poétiques, son humour et ses réflexions philosophiques qui font du bien, l'auteur nous offre aussi une touchante déclaration d'amour, emplie de tendresse, d'un petit garçon à sa mère.

Sans être un coup de cœur par rapport à d'autres écrits de l'auteur, j'ai passé un excellent moment de lecture. 

 

A noter je ne connaissais pas ce Cycle de l'Invisible dans lequel l'auteur interroge, dans une série de huit récits indépendants les uns des autres (comme cela est expliqué à la fin du livre) nos croyances et les spiritualités au sens large.

 

J'ai découvert que j'avais déjà lu dans ce Cycle :

- Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, dans lequel l'auteur évoque l'Islam. 

- Oscar et la Dame en rose, le christianisme.

- L'enfant de Noé, le judaïsme. 

 

Ces livres ne sont pas présentés sur mon blog, car lus lors de leur sortie.  Je les faisais lire aux élèves à l'époque où je travaillais encore. Il me faudra découvrir les autres un jour... Et peut-être pourquoi pas, relire toute la série. 

J'ai présenté sur mon blog "La nuit de feu", du même auteur pour ceux qui ne le connaisse pas.  

 

Enfin pour terminer cette présentation, vous pouvez aller lire l'avis de Brigitte qui nous avait parlé à l'automne dernier de ce conte, et m'avait donné envie de le découvrir à mon tour...

Les objets n'ont des propriétés que si tu leur en accordes...
Par ta foi, tu accèdes à un niveau différent de l'univers.

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 05:23

Quand j'étais enfant, il y a eu, dans mon autre pays, une révolution. Un moment de grâce, j'ai cru que le temps des dictateurs était terminé et que commençait le règne des poètes.
Plus tard_ mais quand ?_ je me suis rendu compte que je m'étais trompée. C'est cela la définition d'un éblouissement : l'altération du jugement par un éclat, une luminosité insupportable.

Flammarion, 2019

Flammarion, 2019

C'est par hasard que j'ai emprunté ce roman à la médiathèque de mon village avant le confinement, car je n'en avais pas encore entendu parler. J'ai réalisé en rentrant à la maison que j'avais déjà lu et présenté sur le blog, le premier roman de cet auteur d'expression française d'origine roumaine. Il s'agit de "La malédiction du bandit moustachu", un roman qui avait obtenu plusieurs prix. 

Les images vraies, et non pas télévisées, que je garde de la révolution sont très peu nombreuses : seulement deux.
La première est celle de mon père qui agite au milieu du salon un petit drapeau_format A4_ aux couleurs roumaines, rouge, jaune, bleu en papier, avec un trou au milieu du jaune, un trou parfaitement rond...
La deuxième image est celle du ciel que je voyais depuis la chambre de mes parents (...) j'observai pendant plusieurs heures, car c'était beau, la pluie d'étoiles filantes_ les balles traçantes rouges et bleues qui dessinaient des arcs lumineux sur toute la largeur de la fenêtre.

Carmen, la narratrice, devenue avocate en France, apprend par le journal la mort du Grand Poète, qu'elle connaissait personnellement et qui était originaire de la Roumanie, son pays d'origine à elle-aussi. Elle est d'autant plus affectée par sa disparition que personne bien entendu, ne l'a prévenue alors qu'elle se considérait comme une amie et qu'il était son mentor...le lecteur en apprendra davantage au fil du récit. 

 

Elle est en train de traverser un rond-point mais est stoppée non seulement par cette nouvelle, mais aussi parce qu'elle se retrouve au milieu d'une manifestation, dans une France déchirée, celle des gilets jaunes. Elle a soudain un "éblouissement" car cet instant lui rappelle l'année 1989, alors qu'elle n'avait que dix ans et que son pays vivait lui-aussi une révolution, conduite justement par ce poète dissident, longtemps assigné à résidence par le Parti. 

 

Carmen nous raconte sa petite enfance  quand sa mère au lieu de l'appeler Carmen, la surnommait "petite xénope" ce qui signifie "petite grenouille"...

 

A cette époque, la petite fille écrit des poèmes à l'éloge de sa maîtresse ou du Parti. Ses poèmes sont appris par la classe entière et Carmen en retire une très grande fierté. Les parents ne peuvent rien dire car ils savent bien que toute parole entraînerait des conséquences immédiates et irréversibles pour leur petite fille, cadette de la fratrie, si poète et rêveuse. Ils veulent la protéger le plus possible.

Mais Carmen sait profiter de ces instants de gloire car la maîtresse ne l'aime pas ! Les parents de Carmen ne lui ont jamais offert de cadeaux, comme ils se devaient de le faire, si on voulait que les enfants aient de bonnes notes. 

 

Carmen est surtout heureuse avec ses grands-parents paternels qui l'emmènent pour le week-end ou les vacances, hors de la ville au milieu des animaux. Là elle s'attache particulièrement à un petit cochon... 

Par contre, Carmen a très peur de Dani, sa grand-mère maternelle qui a été internée plusieurs fois, a fait des tentatives de suicides et qui est à vrai dire un peu folle. A sa sortie de l'hôpital psychiatrique, elle a vécu pourtant plusieurs années chez elle, à son domicile, simplement surveillée par une jeune étudiante. 

 

Ema, la mère passe son temps à enregistrer des K7 audio qu'elle envoie de temps en temps à Marga, sa meilleure amie passée à l'Ouest (en Amérique). La plupart du temps elle ne peut pas les envoyer car elle sait qu'elles ne passeront pas la censure.  Elle y raconte sa vie quotidienne mais aussi le harcèlement dont les femmes sont victimes dans le cadre de leur travail. 

Le père travaille dans une usine de savons et, de temps en temps, il en échange quelques-uns pour avoir des petits pains...car la nourriture est rationnée. 

 

Quand on est enfant, nous dit-elle, on voit les événements de la vie d'une autre façon. On a une distance naturelle par rapport aux choses graves. Mais à dix ans, on est ni enfant, ni adulte et on comprend beaucoup de choses sans pouvoir y mettre des mots. 

Ainsi en est-il des événements qui frappent le pays, du rationnement qui affame la population, les gens attendant pendant des heures l'arrivée d'un camion quand "ils introduisent des tomates, ou de la viande".

Le regard sur la folie de la grand-mère nous interroge. Dani est en effet surveillée depuis toujours par les autorités pour une raison qui nous restera inconnue. Les interrogatoires des médecins qui la suivent sont totalement effrayants. 

 

La petite fille n'a pas peur non plus des ours des Carpathes qui sortent de leur tanière pour parcourir les forêts parce qu'affamés, ils ne peuvent rester longtemps en hibernation. Sa vie d'enfant est traversée par toutes sortes d'animaux, du cochon dont je vous ai déjà parlé, au hérisson qui parle, aux cigognes qui meurent de froid durant ce rude hiver, animaux qui donneront envie à Carmen, devenu adulte  et avocate de se battre pour leurs droits. 

 

Ainsi à travers le regard teinté de naïveté et de légèreté de la narratrice, Irina Teodorescu dresse le portrait de trois femmes, bousculées par l'histoire, du mois de mars à décembre 1989 et au début de l'année 90. 

Le récit s'appuie sur des événements réels qui se sont bien passés à Bucarest. Il alterne entre le récit de la narratrice enfant, "l'écoute" des K7 enregistrées par Ema, les interrogatoires de Dani et, le ressenti de la narratrice aujourd'hui.

 

Le lecteur a parfois un peu de mal à suivre, mais au fond nos souvenirs personnels sont un peu ainsi constitués de bribes, d'extraits que nous avons nous-aussi parfois du mal à remettre dans un ordre chronologique !

 

Avec sa plume particulière, directe mais non dénuée d'humour et de poésie, l'auteur sait nous parler à travers ses mots, des privations de liberté vécues durant son enfance en Roumanie, sous le règne de Ceausescu, et nous fait revivre cet "espoir de liberté" consécutif à la révolution. 

 

Le titre évoque l'entre-deux qui marque la vie de la narratrice mais aussi celle de l'auteur. Il évoque les mots que lui disaient son mentor..."Repoétise-toi" car le poète et sans doute aussi les animaux, c'est ce qu'elle veut nous dire, savent prolonger l'éblouissement de l'enfance et rêver d'un monde meilleur. Comment faire alors quand on est ni poète, ni animal pour garder espoir ?

Ils doivent donc s'unir, nous dit-elle, le "camp des artistes" et le "camp des sauvages" contre le manque d'imagination et réinventer une vie nouvelle !

Chez nous il n'y a pas de mur. C'est un problème majeur. Quand il y a un mur, tu sais exactement comment t'y prendre, si t'as une pioche, un marteau, des clous, une perceuse, si t'as du courage c'est simple : tu casses. Bien sûr, un mur en béton n'est pas un château de confettis, il ne tombe pas si tu souffles dessus, il faut y aller de toute sa force. Mais chez nous, il faudrait casser quoi ?

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 05:18
Stock/ La Cosmopolite, 2017

Stock/ La Cosmopolite, 2017

Nous étions à peine arrivés qu'il changeait déjà de tenue : il tirait de son sac sa chemise à carreaux, un pantalon en velours côtelé, un gros pull en laine ; retrouvant ses vieilles fripes il devenait un autre homme.

 

L’histoire débute dans un petit village du Val d’Aoste, Grana, où les parents de Pietro viennent de louer pour l’été une petite maison, afin de quitter Milan où ils travaillent tous les deux.

La mère est assistante sanitaire. Elle a quitté la Vénétie pour se marier et a abandonné pour la même raison son premier métier d'infirmière, et aussi sa famille qui s'était opposée au mariage. De son premier travail, elle gardera toute sa vie, l’envie d’aider son prochain et se sentira investie d’une mission.

Giovanni, le père adore la montagne et part, dès leur arrivée au village, explorer les sommets pour se changer les idées et oublier son métier de chimiste.

 

Un jour, la mère de Pietro décide de provoquer un peu le destin : elle aide son fils trop timide et habitué à vivre seul, à faire connaissance avec Bruno, un enfant du pays. Les deux enfants deviennent inséparables !

 

Bruno va faire découvrir peu à peu les joies et les beautés de la montagne à son nouvel ami. Ensemble, ils explorent les maisons en ruine et en récupèrent tous les trésors, ils remontent le cours du torrent, grimpent dans les ravines, prennent des raccourcis improbables.

Malgré les taloches que reçoit Bruno quand il ne fait pas le travail demandé par son oncle, ou s'il laisse les vaches sans surveillance, et la maladresse de Pietro, qui a été élevé à la ville, les deux enfants se retrouvent tous les jours.

 

Mais un jour, croyant bien faire, les parents de Pietro proposent à l’oncle d'emmener Bruno à Milan pour qu'il puisse y poursuivre une formation. Les deux familles se fâchent. Bruno sera éleveur comme sa famille ! Les éleveurs doivent protéger les paysages. Ils empêchent la forêt de se régénérer et la nature de reprendre ses droits...

Malgré tout, Pietro se met à aimer de plus en plus les vacances à la montagne et son père décide de l’emmener avec lui en randonnée. C’est le début de leur aventure commune, car malgré le mal des montagnes dont il ne peut se défaire, Pietro va engranger des milliers de souvenirs heureux.  

 

Des années après, alors que Pietro a presque oublié ses vacances d'enfant, sa montagne et son village, pour partir de plus en plus fréquemment et longtemps vers d'autres montagnes, en particulier en Asie, le chemin des deux garçons se sépare pour longtemps.

Pietro qui ne va plus jamais faire de randonnées avec son père, ne sait pas que celui-ci continue à arpenter la montagne avec Bruno.

 

Il découvre avec surprise à la mort de son père, que celui-ci lui a légué un terrain en montagne sur lequel il n’a pas eu le temps de construire une petite maison.  Bruno avec qui le père a effectué de nombreuses balades de reconnaissance, a promis de l’aider à la construire.

En bâtissant ensemble la maisonnette, adossée à un rocher, le temps d’un long été, les deux amis se retrouvent.

« Lequel des deux aura le plus appris ? Celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumuru ? » s'interroge Pietro... 

 

Mon avis

 

C'est un roman écrit dans une langue très poétique. L'auteur nous parle de façon touchante et dans une plume emplie de tendresse, de simplicité et de beaucoup de justesse de l'importance de la transmission, un thème cher à mon cœur.  

Il ne nous cache rien pourtant des difficultés de la relation entre ce père, entier et intolérant, et ce fils plutôt effacé qui se cherche et aura besoin de liberté une fois arrivé à l'adolescence.

 

J'ai beaucoup aimé ce roman largement autobiographique, est-il besoin de le préciser ? On ne peut parler ainsi de la montagne et du ressenti que l'on éprouve en grimpant au sommet que si on l'a vécu soi-même par contre si vous préférez la plage, ce livre devrait vous faire changer d'avis...

Ce n'est pas l'histoire mais les personnages qui occupent toute la place. L'auteur a une façon bien à lui de les décrire dans leur environnement, de nous faire entrer dans leur ressenti, de nous les faire aimer. La montagne est leur refuge à tous, pour oublier le passé, leurs peines et les difficultés du quotidien, leur solitude aussi, leurs déceptions...les difficultés de la vie donc. 

 

Ce roman nous parle de la force des souvenirs et de leur richesse. C'est eux qui nous aident à avancer dans la vie quand tout va mal, même si parfois ils nous rendent tristes.

Un auteur à découvrir. Je vous avais présenté aussi "Le garçon sauvage", l'année dernière et je compte bien continuer à découvrir d'autres titres de cet auteur.  

C'était ma mère qui, dans nos promenades autour de Grana, me montrait les plantes et les arbres et m'apprenait leurs noms, comme s'il s'agissait de personnes qui avaient chacune leur caractère, mais pour mon père, la forêt n'était rien d'autre qu'un passage obligé avant la haute montagne...

La descente, nous la faisions en courant comme des dératés quelle que soit la pente, à grand renfort de cris de guerre et de hululements d'Indiens, et au bout de deux heures à peine, nos pieds trempaient dans la fontaine d'un village.

Ce que je tenais à protéger, c'était ma capacité à rester seul. Il m'avait fallu du temps pour m’habituer à la solitude, en faire un lieu où je pouvais me laisser aller et me sentir bien, mais je sentais que notre rapport était toujours aussi compliqué.

Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu'un qui s'en va : les autres continuent à vivre sans lui.

Je vous invite à aller lire l'avis enthousiaste d'Hélène sur son blog...

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 06:15
Julliard, 2019

Julliard, 2019

Marie le sait, elle n'a pas beaucoup d'instruction. Elle est bien plus douée pour conduire, s'ennuyer, lambiner, jouer à des jeux hypnotiques sur des écrans sur-éclairés, ou slalomer sans se plaindre dans la dureté de la vie. Déjà pas mal. Ça ne fait pas une fortune mais ça fait une femme, celle qu'elle est, et dont elle ne peut divorcer. A prendre et à laisser.

Voici un roman dont j'ai tellement entendu parler que j'ai eu l'impression de l'avoir déjà lu lorsque j'ai commencé ma lecture...Heureusement très vite cette impression s'est dissipée et j'ai pu poursuivre agréablement ma découverte.

 

Marie jeune femme fragile et forte à la fois, travaille comme serveuse bien qu'elle ait un bac pro de chaudronnerie. Il faut dire aussi qu'elle ne peut s'éloigner du Havre où elle habite dans un quartier populaire, car elle doit s'occuper seule de son père hypocondriaque, alors que sa sœur a fui devant les responsabilités familiales.

A 20 ans, sa vie quotidienne n'est pas drôle et elle est obligée de calculer pour mettre de côté quelques rares euros par mois et se faire plaisir. 

Alors quand Marie rencontre le charmant Alexandre, beau parleur et cultivé, elle se prend à rêver et tombe amoureuse. Le jeune homme la trouve jolie, rêve de devenir réalisateur, et d'intégrer une école à Paris. Il lui parle de cinéma, mais elle n'y connaît rien. Dès le début de leur relation, il reste profondément déçu qu'elle ne connaisse pas Truffaut, son idole dont il connaît tous les films par cœur.

 

Jusque-là, Marie ne se posait pas de questions sur son avenir, menait une vie tranquille, ne se sentait pas particulièrement inférieure aux autres, et pourtant, ce qu'elle ressent est d'une rare violence. Elle se sent méprisée, humiliée...et tout bascule dans sa vie.

Persuadé que leur relation est vouée d'avance à l'échec, Alexandre qui en tant que fils d'instituteurs a eu la chance d'accéder à une certaine forme de culture, va fuir, au lieu de lui dire en face qu'il ne désire pas poursuivre.

 

Elle lui en veut et décide de l'affronter mais pour un geste malheureux, elle se retrouve en comparution immédiate devant le juge Doutremont.

C'est un juge aigri, taciturne, qui ne lui fait pas de cadeau et Marie se retrouve bien incapable de payer l'amende qu'on lui demande...

Alors elle va oser le lui dire, puisqu'il fréquente le café où elle est serveuse. Le juge va décider de lui prêter l'argent, mais aussi de la prendre à son service pour qu'elle lui serve de chauffeur, jusqu'à ce que sa dette soit remboursée.

 

La vie de Marie prend alors un virage surprenant. Elle qui au début du roman était loin d'avoir toutes les cartes en main pour aborder un changement de vie, va peu à peu, tandis que tous deux s'apprivoisent et apprennent à communiquer, se laisser tenter.

Il fallait donc ouvrir les grilles, entrer dans les maisons, prendre les ponts suspendus, passer les contrôles électroniques des tribunaux ; il fallait donc changer d'itinéraire, suivre les GPS autoritaires, désobéir aussi sans doute. Et puis allumer la radio sans comprendre ce qu'on y raconte...
Il fallait donc tout cela pour apercevoir un peu de l'infinie richesse du monde, qui semble s'éclairer désormais comme un labyrinthe vu du ciel.

C'est un roman qui se lit très vite et facilement. Il permet de passer un bon moment. Le titre, qui est un clin d’œil à Alain Souchon, nous met sur la piste du sujet principal qui est bien le changement de vie.

Vous l'aurez compris le roman aborde aussi le sujet du déterminisme social et des difficultés pour en sortir. Mais rien de caricatural dans les trois personnages ou dans les propos.

 

L'auteur parle avec beaucoup de délicatesse de ces différences sociales, des voies que l'on choisit d'emprunter et qui peuvent faire déraper ou pas une vie, la transformer, et l'enrichir.

Rien de spectaculaire pour autant dans ce livre, mais des personnages touchants qui savent devenir attachants au fil des pages et qui par petites touches, nous invitent à les suivre et à entrer dans leur quotidien.

Un roman qui fait du bien, tout doux et empli d'humanité que j'ai lu avec beaucoup de plaisir.  

"Tu as été mon point d'orgue".
Marie observe l'oeil sur la serviette. Son coeur palpite plus fort que d'habitude. Elle ignorait que tout ce qu'elle a vécu ces dernières semaines pouvait se lover dans un signe. Elle ne se savait pas capable de ralentir la vie des gens. Elle plie la serviette et la met soigneusement dans sa poche...

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