Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
C'était un acte de bonté – du moins était-ce l'impression qu'elle avait eue alors et qu'elle avait toujours aujourd'hui – que de lui avoir proposé le mariage; il eût été un peu ingrat de sa part de refuser. Son chez-soi était chez lui où, par bonté également elle avait été qualifiée de gouvernante, non de domestique. Étant veuf et connaissant plus de choses qu'elle, elle le voyait, encore maintenant, plus vieux qu'il n'était. Ce serait mieux s'ils étaient mariés : il ne l'avait pas formulé ainsi et, plus tard, à Lahinch, il avait avoué qu'il avait finir par se sentir de plus en plus proche d'elle et aussi qu'il avait de la chance. "J'ai de la chance moi aussi", avait-elle répondu et elle le pensait, n'ayant jamais eu l'habitude de mentir.
L'histoire se passe dans une petite ville d'Irlande, Rathmoye, au début des années 50.
Ellie est heureuse depuis qu'elle vit à la ferme.
Orpheline, elle a été élevée dans une institution religieuse avant d'être placée comme gouvernante dans la ferme de Dillahan, un fermier qui s'est retrouvé veuf après un terrible accident, dans lequel il a tragiquement perdu femme et enfant, un accident dont il se sent toujours coupable sept ans après. Après avoir été simplement à son service, il a proposé à Ellie de devenir sa femme. Elle ne pouvait pas refuser car c'est un homme foncièrement bon, délicat pour un fermier, pudique et aimant. Malgré la différence d'âge, il fait tout pour la rendre heureuse, et est très attentionné, car il la remercie chaque jour d'être là, d'avoir voulu de lui qui a tant de choses à se reprocher de son passé et, ses sentiments sont réciproques.
Ellie s'est très vite faite à la vie à la ferme et fait tout son possible pour seconder son mari, et mener une vie conforme à ce que la société irlandaise attend d'elle. Cependant, les journées sont longues et parfois, elle se surprend à rêver car elle ne voit pas grand monde, la ferme étant éloignée de la ville la plus proche. Heureusement, chaque semaine elle part à vélo livrer ses oeufs.
C'est lors de l'enterrement de la vieille et riche Mrs Connulty qu'elle croise un inconnu qui prend des photos de la cérémonie. Elle va le croiser à nouveau plusieurs fois.
Il s'appelle Florian Kilderry. Il est de la région mais n'est là que peu de temps, juste le temps que la maison de ses parents, aujourd'hui tous deux décédés, soit vendue. Il est venu au village pour photographier le cinéma qui a été incendié des années auparavant (il appartenait à la famille Connulty). Il fait de la photo car il n'a jamais réussi à égaler ses parents qui étaient tous deux des artistes aquarellistes reconnus et fantasques. Il est libre et veut quitter l'Irlande pour un ailleurs où il compte bien bâtir une nouvelle vie, dès l'acte de vente signé et les dettes de ses parents payées.
La jeune Ellie est tourneboulée par cette rencontre et ne sait pas encore ce qu'elle ressent, car elle n'a jamais vécu quelque chose d'identique dans sa vie auparavant.
Mais la fille de Mrs Connulty qui s'occupe à présent de la pension de famille tenue par sa mère, et qui se réjouit de sa disparition, les voit et en parle à son frère jumeau, qui gère le dépôt de charbon et ne pense qu'à son travail. Il comprend tout de suite que sa soeur est jalouse et revit des événements qu'elle a connus dans son propre passé et qu'elle ne peut oublier.
Derrière la vie ordinaire de ces gens sans problèmes se cachent en effet des souffrances et des blessures inavoués, des secrets de famille, de la culpabilité, et des désirs fous...des envies d'aventure et de changement. Les fantômes du passé ne sont jamais bien loin...
Dans le cinéma ravagé, il s'était tout à coup surpris à se demander pourquoi il n'avait pas su plus tôt que la photographie le trahirait à son tour, ou l'inverse ; pourquoi il n'avait pas su que les images qu'il réaliserait seraient trop insignifiantes, que chacune d'elles ne raconterait que des choses trop ordinaires...
Et quelle importance, d'ailleurs, maintenant que tant de choses étaient finies pour lui...
L'art avait été leur passion. Leurs chevalets et leurs pinceaux, leurs multiples vues du lac, leurs oiseaux et leurs fleurs et leurs rues, leurs compositions de natures mortes avaient régi leur existence et été au coeur de Shelhanagh_ mais aussi d'eux-mêmes et , en quelque sorte, de leur mariage...
Il allait partir et l’idée qu’il ne serait plus là serait sa première pensée chaque matin, tout comme sa première pensée en cet instant était qu’il se trouvait bien là. Elle ouvrirait les yeux et verrait les murs badigeonnés de rose tels qu’elle les voyait maintenant, l’image sacrée au-dessus de l’âtre vide, ses vêtements sur la chaise devant la fenêtre. Il serait parti comme les morts sont partis, et cette notion serait présente toute la journée, à la cuisine et dans la cour, lorsqu’elle rentrerait l’anthracite pour le Rayburn, lorsqu’elle ébouillanterait les bidons de lait, pendant qu’elle nourrirait les poules et empilerait la tourbe. Elle serait présente dans les champs et l’accompagnerait quand elle attendrait avec ses œufs devant la porte d’entrée du presbytère...
C'est un très beau roman, lu depuis quelques semaines que j'avais totalement oublié de vous présenter.
J'ai apprécié la plume de l'auteur qui retrace cette histoire d'amour particulière, par petites touches légères.
Au milieu du quotidien, des gestes et des échanges de tous les jours, le drame s'installe d'une manière que j'ai trouvé très cinématographique. Un lien fort unit Ellie à son mari. Les sentiments qu'elle ressent pour Florian deviennent peu à peu plus présents et la perturbent.
Mais ce n'est pas l'histoire d'amour_ déjà vu, lu ou relu par ailleurs, qui est importante, ni son dénouement. C'est le vécu, le ressenti des différents protagonistes autour du sentiment amoureux et la manière dont l'auteur en parle.
L'auteur arrive à nous faire ressentir, la présence de Florian comme s'insinuant peu à peu dans les pensées d'Ellie, à tel point qu'elle en est elle-même surprise. Tous les deux ne sont pas égaux face à l'amour, Florian a déjà connu ce sentiment avec sa cousine, il pense d'ailleurs toujours à elle.
Il s'en veut quand il réalise à quel point il est en train de faire du mal à Ellie qui l'a ému et qui l'attire mais à laquelle il ne veut aucun mal et surtout pas s'attacher. Il ne s'attendait pas à cela quand il a cherché à la revoir. C'est tout simplement un être libre qui veut mener à bien ses projets sans les modifier, mais lui même va avoir besoin d'elle dans ce moment particulièrement perturbant de sa vie (déménager la maison de ses parents, celle où il a vécu toute sa vie).
Ellie respecte son mari et ne veut à aucun moment lui faire du mal, mais comme elle ne connait rien au sentiment amoureux, elle va être submergée par ce qu'elle ressent. Elle va naïvement se mettre à rêver tout en sachant qu'elle ne peut pas partir avec lui, que ses rêves sont irréalisables.
D'autres personnages interviennent dans l'histoire, certains alimentent la rumeur et vivent par procuration les sentiments d'Ellie, c'est le cas de la fille de Mrs Connulty, qui a elle même été amoureuse alors qu'elle était jeune fille ce qui a été le drame de sa vie.
Il y a le vieux Orpen Wren qui revit ses jeunes années auprès de la famille St John de Lisquin, alors qu'il gérait leur bibliothèque, une riche famille de la région partie depuis très longtemps. Il pense que Florian est un des descendants de cette famille, revenu au pays à qui il doit remettre des documents ayant appartenus à cette famille. Il mélange le présent et le passé, mais ses questions interpellent les habitants.
C'est un beau roman d'amour, tout en délicatesse, en douceur et en pudeur. Le lecteur n'est pas du tout en position de voyeur. J'ai beaucoup aimé sa légèreté et sa lecture me donne envie de me plonger dans d'autres romans de ce grand auteur irlandais que je n'avais jamais lu et qui est considéré comme un des plus grands auteurs de langue anglaise du 20e siècle.
Si vous avez d'autres titres de cet auteur à me proposer, je suis donc preneuse.
Il avait aimé être aimé et s'était aperçu trop tard que la tendresse qu'il avait prodiguée en retour ne suffisait pas.
L'institution était fermée depuis trois ans...Mais on ne rompt pas avec un endroit parce qu'il n'existe plus, on ne rompt pas avec ce que l'on était lorsqu'on ne fait plus partie de cet endroit, avec son enfance, avec la simplicité que l'on avait à cette époque-là.
Dans le silence de la cuisine, un constat s'imposa froidement à elle : le drame de l'homme qui l'avait accueillie chez lui était de loin bien plus atroce que celui de se voir dénier l'amour. Comme la clarté au milieu de la confusion, une certitude lui apparut : il était trop tard...