Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Il comprend pourquoi sa mère l'a envoyé à sa place : elle n'a plus l'âge de marcher jusque-là. Elle n'a plus l'âge d'affronter cette solitude, ces vallées enfoncées. Lui doit apprendre que le soleil, ici, est meurtrier, que l'eau est si froide qu'elle écrase le ventre, que la nuit les deux collines se rapprochent pour tenir entre leurs cuisses les maisons au chaud jusqu'à l'aube. Sa mère n'a plus l'âge d'entrer en ces lieux. Il le sent, depuis la pente qui tourne entre des bosquets de genêts et des corridors de fleurs de carotte. Il n'a aucun troupeau, aucun barbelé aux rives des champs, pas d'affût de chasse à l'orée des bois. Entre les basses collines, il n'y a rien que le Fond du Puits.
Il se demande s'il s'en sortira vivant.
Dans un hameau éloigné, perdu dans une vallée entre deux collines, appelé le Fond du Puits, un jeune guérisseur "le fils" est appelé au chevet d'un enfant malade. Il est inquiet car c'est la première fois qu'il doit agir seul.
Sa mère (appelée tout le long du roman, "la mère") est maintenant trop âgée pour venir jusque là à pied. C'est elle qui lui a tout appris et c'est ensemble qu'ils sont allés soigner les gens et les guérir. Parfois, il a fallu les aider à mourir. D'autre fois, elle a dû réparer tout simplement la fureur des hommes parce qu'elle seule connaissait "la langue des choses cachées", ce qu'on ne dit pas mais qui se transforme en mal être ou en maladie grave, un don qu'elle lui a transmis.
Dès les premières pages le décor est planté. Il arrive au village à la nuit après une très longue marche. Tout est sombre, silencieux et plutôt angoissant, c'est le moins qu'on puisse dire. Seul le prêtre l'attend au bord du chemin, pour l'aider à s'installer.
Au milieu de la nuit, alors qu'il prend un peu de repos, après avoir vu le jeune garçon et son père, on vient le chercher pour se rendre au chevet d'une vieille femme qui s'apprête à mourir. En se rendant dans cette maison, il va comprendre que des événements d'une grande violence, s'y sont déroulés, des années auparavant. En effet, en passant devant une porte fermée, il entend des cris et voit la scène comme s'il y était. Il va ainsi découvrir que sa mère est déjà venue-là dans ce hameau et y a commis une faute.
Lui qui lui avait promis "de ne laisser aucune trace de son passage" ne sait que faire et va lui désobéir. Car il va tenter de réparer le mal qui a été fait..
Mais rien ne se passera comme prévu.
Les fautes des hommes sont-elles réparables ?
Ce travail- sa mère dit que c'est un métier comme un autre et qu'il n'y a pas de mot mieux trouvé pour définir ce qu'ils font- permet aux familles de résister aux secousses du temps et du sol, il inspire les romanciers, les pasteurs et les sorcières, il déterre les vieilles histoires et enfouit celles qui ont besoin, encore, de mûrir.
Mais si quelqu'un trouble le processus, si une voix recouvre celle des choses cachées, alors le fils sent trembler un autre monde, plus violent, plus noir, un lieu d'horreur.
La honte s'empare du fils : toujours elle et lui seront comparés, il n'est pas à la hauteur de ses pouvoirs. Il apprend, et son apprentissage passe par l'humiliation que son sang lui inflige. Trop jeune, trop doux, trop inexpérimenté...
Bien qu'il s'agisse d'un roman social noir, même très noir, qui ressemble aussi à un conte cruel pour ne pas dire très cruel, j'ai aimé retrouver l'écriture de l'autrice, sa manière particulière de nous présenter ses personnages, et le mystère qui entoure les lieux.
Cécile Coulon a en effet une manière bien à elle de dire les choses telles qu'elles sont en allant droit au but et d'entrer dans la psychologie des personnages en profondeur. "Je voulais écrire que plus on cache un événement, plus il persiste à travers les générations suivantes", nous dit-elle.
En effet, le sujet est bien là car elle nous décrit sans fioriture les drames et les douleurs vécus, les violences tenues secrètes, et les atrocités commises qui vont se transmettre le plus souvent de génération en génération.
Le lecteur est immédiatement immergé dans cette vallée sombre et angoissante, dans ce petit hameau éloigné de tout dans lequel tout le monde a des choses horribles à cacher.
Le début de ma lecture était prometteur d'autant plus que la nature est bien présente et constitue même un personnage à part entière et qu'il y a beaucoup de poésie dans ses propos. Comme dans les contes, les personnages n'ont pas de nom et le lecteur ne saura pas non plus à quelle l'époque l'histoire se déroule. Le roman pourrait aussi bien être contemporain que se dérouler au Moyen Âge ou dans un autre siècle...
Ce qui est dommage c'est que je ne suis pas entrée totalement dans cette histoire, sans doute parce que l'ambiance est très pesante, et qu'en ce moment j'ai envie de lectures plus légères, je le reconnais. J'ai gardé une certaine distance, sans doute salutaire pour moi, avec les personnages, avec les scènes de violence, les femmes et les enfants battus, les viols...et je ne me suis attachée à aucun des personnages.
J'ai trouvé dommage également d'être restée simplement spectatrice, ce qui explique que j'ai un avis un peu mitigé sur cette lecture par rapport aux autres romans de cette autrice lus précédemment que j'avais beaucoup plus appréciés malgré leur noirceur.
Le roman est très court (134 pages) et se lit d'une traite. Sa lecture me permet de participer au challenge de la Petite Liste, "Les Gravillons de l'hiver". La liste récapitulative du challenge est ICI...
De Cécile Coulon, j'ai déjà présenté sur ce blog trois romans différents mais tous aussi marquants que j'ai davantage aimés :
- Une bête au paradis, ICI. / Prix Littéraire du Monde en 2019.
- Trois saisons d'orage, ICI. / Prix des Libraires en 2017.
Il n'ose pas, lui, toucher ces maisons car il verrait et saurait, déjà il a fauté en suivant cet enfant, déjà il quitte sa tâche, sa mère le sait, il en est certain, d'où elle se trouve elle sent que son fils prend le mauvais chemin, qu'il détourne son attention du garçon malade, de son père violent, un instant il a peur qu'elle vienne, cette mère redoutable, finir le travail à sa place. Puis il se souvient qu'il est là, seul, sans elle.
La voix du coeur du fils répète que ce n'est pas juste.
Ce n'est pas juste.
Les mots de la mère reviennent en sa mémoire : l'équilibre.
Il pense avoir le don de l'équilibre. Il réajuste, répare, range les villages et les maisons, il trie, il compense, il égalise les peines et les soupçons.
C'est là son pouvoir : harmoniser la cruauté.