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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 05:23

Quand j'étais enfant, il y a eu, dans mon autre pays, une révolution. Un moment de grâce, j'ai cru que le temps des dictateurs était terminé et que commençait le règne des poètes.
Plus tard_ mais quand ?_ je me suis rendu compte que je m'étais trompée. C'est cela la définition d'un éblouissement : l'altération du jugement par un éclat, une luminosité insupportable.

Flammarion, 2019

Flammarion, 2019

C'est par hasard que j'ai emprunté ce roman à la médiathèque de mon village avant le confinement, car je n'en avais pas encore entendu parler. J'ai réalisé en rentrant à la maison que j'avais déjà lu et présenté sur le blog, le premier roman de cet auteur d'expression française d'origine roumaine. Il s'agit de "La malédiction du bandit moustachu", un roman qui avait obtenu plusieurs prix. 

Les images vraies, et non pas télévisées, que je garde de la révolution sont très peu nombreuses : seulement deux.
La première est celle de mon père qui agite au milieu du salon un petit drapeau_format A4_ aux couleurs roumaines, rouge, jaune, bleu en papier, avec un trou au milieu du jaune, un trou parfaitement rond...
La deuxième image est celle du ciel que je voyais depuis la chambre de mes parents (...) j'observai pendant plusieurs heures, car c'était beau, la pluie d'étoiles filantes_ les balles traçantes rouges et bleues qui dessinaient des arcs lumineux sur toute la largeur de la fenêtre.

Carmen, la narratrice, devenue avocate en France, apprend par le journal la mort du Grand Poète, qu'elle connaissait personnellement et qui était originaire de la Roumanie, son pays d'origine à elle-aussi. Elle est d'autant plus affectée par sa disparition que personne bien entendu, ne l'a prévenue alors qu'elle se considérait comme une amie et qu'il était son mentor...le lecteur en apprendra davantage au fil du récit. 

 

Elle est en train de traverser un rond-point mais est stoppée non seulement par cette nouvelle, mais aussi parce qu'elle se retrouve au milieu d'une manifestation, dans une France déchirée, celle des gilets jaunes. Elle a soudain un "éblouissement" car cet instant lui rappelle l'année 1989, alors qu'elle n'avait que dix ans et que son pays vivait lui-aussi une révolution, conduite justement par ce poète dissident, longtemps assigné à résidence par le Parti. 

 

Carmen nous raconte sa petite enfance  quand sa mère au lieu de l'appeler Carmen, la surnommait "petite xénope" ce qui signifie "petite grenouille"...

 

A cette époque, la petite fille écrit des poèmes à l'éloge de sa maîtresse ou du Parti. Ses poèmes sont appris par la classe entière et Carmen en retire une très grande fierté. Les parents ne peuvent rien dire car ils savent bien que toute parole entraînerait des conséquences immédiates et irréversibles pour leur petite fille, cadette de la fratrie, si poète et rêveuse. Ils veulent la protéger le plus possible.

Mais Carmen sait profiter de ces instants de gloire car la maîtresse ne l'aime pas ! Les parents de Carmen ne lui ont jamais offert de cadeaux, comme ils se devaient de le faire, si on voulait que les enfants aient de bonnes notes. 

 

Carmen est surtout heureuse avec ses grands-parents paternels qui l'emmènent pour le week-end ou les vacances, hors de la ville au milieu des animaux. Là elle s'attache particulièrement à un petit cochon... 

Par contre, Carmen a très peur de Dani, sa grand-mère maternelle qui a été internée plusieurs fois, a fait des tentatives de suicides et qui est à vrai dire un peu folle. A sa sortie de l'hôpital psychiatrique, elle a vécu pourtant plusieurs années chez elle, à son domicile, simplement surveillée par une jeune étudiante. 

 

Ema, la mère passe son temps à enregistrer des K7 audio qu'elle envoie de temps en temps à Marga, sa meilleure amie passée à l'Ouest (en Amérique). La plupart du temps elle ne peut pas les envoyer car elle sait qu'elles ne passeront pas la censure.  Elle y raconte sa vie quotidienne mais aussi le harcèlement dont les femmes sont victimes dans le cadre de leur travail. 

Le père travaille dans une usine de savons et, de temps en temps, il en échange quelques-uns pour avoir des petits pains...car la nourriture est rationnée. 

 

Quand on est enfant, nous dit-elle, on voit les événements de la vie d'une autre façon. On a une distance naturelle par rapport aux choses graves. Mais à dix ans, on est ni enfant, ni adulte et on comprend beaucoup de choses sans pouvoir y mettre des mots. 

Ainsi en est-il des événements qui frappent le pays, du rationnement qui affame la population, les gens attendant pendant des heures l'arrivée d'un camion quand "ils introduisent des tomates, ou de la viande".

Le regard sur la folie de la grand-mère nous interroge. Dani est en effet surveillée depuis toujours par les autorités pour une raison qui nous restera inconnue. Les interrogatoires des médecins qui la suivent sont totalement effrayants. 

 

La petite fille n'a pas peur non plus des ours des Carpathes qui sortent de leur tanière pour parcourir les forêts parce qu'affamés, ils ne peuvent rester longtemps en hibernation. Sa vie d'enfant est traversée par toutes sortes d'animaux, du cochon dont je vous ai déjà parlé, au hérisson qui parle, aux cigognes qui meurent de froid durant ce rude hiver, animaux qui donneront envie à Carmen, devenu adulte  et avocate de se battre pour leurs droits. 

 

Ainsi à travers le regard teinté de naïveté et de légèreté de la narratrice, Irina Teodorescu dresse le portrait de trois femmes, bousculées par l'histoire, du mois de mars à décembre 1989 et au début de l'année 90. 

Le récit s'appuie sur des événements réels qui se sont bien passés à Bucarest. Il alterne entre le récit de la narratrice enfant, "l'écoute" des K7 enregistrées par Ema, les interrogatoires de Dani et, le ressenti de la narratrice aujourd'hui.

 

Le lecteur a parfois un peu de mal à suivre, mais au fond nos souvenirs personnels sont un peu ainsi constitués de bribes, d'extraits que nous avons nous-aussi parfois du mal à remettre dans un ordre chronologique !

 

Avec sa plume particulière, directe mais non dénuée d'humour et de poésie, l'auteur sait nous parler à travers ses mots, des privations de liberté vécues durant son enfance en Roumanie, sous le règne de Ceausescu, et nous fait revivre cet "espoir de liberté" consécutif à la révolution. 

 

Le titre évoque l'entre-deux qui marque la vie de la narratrice mais aussi celle de l'auteur. Il évoque les mots que lui disaient son mentor..."Repoétise-toi" car le poète et sans doute aussi les animaux, c'est ce qu'elle veut nous dire, savent prolonger l'éblouissement de l'enfance et rêver d'un monde meilleur. Comment faire alors quand on est ni poète, ni animal pour garder espoir ?

Ils doivent donc s'unir, nous dit-elle, le "camp des artistes" et le "camp des sauvages" contre le manque d'imagination et réinventer une vie nouvelle !

Chez nous il n'y a pas de mur. C'est un problème majeur. Quand il y a un mur, tu sais exactement comment t'y prendre, si t'as une pioche, un marteau, des clous, une perceuse, si t'as du courage c'est simple : tu casses. Bien sûr, un mur en béton n'est pas un château de confettis, il ne tombe pas si tu souffles dessus, il faut y aller de toute sa force. Mais chez nous, il faudrait casser quoi ?

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