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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 08:25
On ne voyait que le bonheur / Grégoire Delacourt

Ce roman a reçu le Prix des lectrices Edelweiss 2014 et a été sélectionné pour le Prix Audiolib 2015.

 

 

De quoi ça parle ?

 

Antoine est expert en assurance et évalue tous les  jours les dégâts occasionnés par les accidents, tout en étant "payé pour ne pas payer".

Il connaît donc bien le prix d'une vie, même s'il s'interroge souvent sur la valeur de la sienne...

Il voudrait donner beaucoup plus d'argent aux familles dans le besoin, car la vie vaut bien plus que l'indemnisation prévue par les assurances...il en est sûr. Mais ce n'est pas possible !

 

Aujourd'hui, il fait un bien triste bilan de sa propre vie.

Il ne se souvient pas d'avoir vu un jour ses parents s'aimer. Il ne sait pas non plus si ses soeurs et lui-même l'ont été... En tout cas on ne le leur a jamais dit. Jamais leur père n'a lancé une boule de neige ou joué au ping-pong avec eux. Jamais leur mère ne les a câlinés.

 

Son père était chimiste et travaillait dans une droguerie où il impressionnait les jeunes clientes par son savoir, sa blouse blanche, ses beaux yeux verts et les solutions qu'il ne manquait pas de toujours trouver à leurs problèmes.

Par contre, il ne savait pas impressionner ni séduire sa femme.

 

Un matin Anne, une des jumelles ne se réveille pas. Elle avait 7 ans.  Et "toute la famille a implosé".

A partir de ce jour, malgré les soins d'orthophonie, Anna cesse de parler puis elle prononce un mot sur deux. Cela la rapproche d'Antoine qui est le seul à la comprendre.  "Je (suis) contente (que) tu (sois) mon (frère)" lui dit Anna lorsqu'il lui prend la main pour la protéger.

 

Leur mère les quitte  le jour même de l'enterrement...

Leur père ne fait rien pour la retenir, ni pour la rechercher, ni pour que ses enfants la voit.

Il sombre d'abord dans l'alcool, passe la nuit dans la cuisine, repart travailler au matin et un jour se remet en ménage avec Colette qui restera avec lui jusqu'à la fin de sa vie.

Anna et Antoine pensent bien un jour aller voir leur mère. Ils savent où elle habite, mais ils n'ont pas d'argent et doivent y renoncer.

Leur père par lâcheté ne pense pas même pas à  les y emmener.

 

Tous les étés, leur père se "débarasse" d'eux en les envoyant en colonie de vacances. C'est là-bas qu'Anna fait la connaissance de Thomas : ils se comprennent à demi-mots, sont heureux ensemble et ne se quitteront plus. Mais plus tard, c'est sûr, ils n'auront jamais d'enfants.

 

Lorsqu'Antoine rencontre Nathalie, il est amoureux fou et pense que tout va s'arranger dans sa vie. Ils ont deux enfants, Joséphine puis alors que leur couple sort à peine d'une crise, Léon.

Malheureusement, Nathalie s'en va elle aussi...Elle refait sa vie et emmène les enfants à Lyon.

 

Aujourd'hui, Antoine est seul, sans travail, détruit pour toujours et ne supporte plus l'adulte, le père, le fils, l'amant, le mari qu'il est devenu...

Son père se bat contre un cancer et il n'a pas besoin de lui. Savoir que son père va mourir pousse Antoine à s'interroger encore plus, sur sa propre vie...

 

Tout le long de cette première partie, Antoine s'adresse à son fils Léon âgé de 8 ans.  Il lui explique qu’il a reproduit, malgré lui, avec eux (ses enfants) ce qu’il avait vécu sans sa mère.

Il lui raconte comment s'est passé son enfance, pourquoi sa mère est partie  subitement sans jamais plus donner de nouvelles, ni manifester son envie de les revoir. 

Il lui explique pourquoi d'après lui "le tigre s'est réveillé, et qu'il ne s'est plus jamais rendormi".

Il se décrit comme un "lâche", un "anti-héros"comme un homme qui a toujours subi sa vie : vexations, humiliations, hontes... et a été abandonné par sa mère, puis par sa femme et mal aimé par son père.

"Des années de bleus, une enfance d'ecchymoses, de colère rentrée".

Que peut-il transmettre d'autres à ses enfants ?

Il s'apitoie sur son sort : même les taxis qui font des détours pour vous faire payer plus cher, les impôts qui vous prennent tout, les gens qui vous bousculent, les plombiers qui vous dépannent mais aussi vous arnaquent... lui prouvent qu'il a raison !

 

 

Dans la deuxième partie, le drame a eu lieu.

Après trois ans de soins psychiatriques, Antoine sort, quasiment seul au monde et s'enfuit au Mexique sans revoir ni ses enfants, ni sa femme. Seule sa soeur est venue le voir, durant son internement.

En voulant se tuer et tuer ses propres enfants, il a voulu rompre la malédiction qui s'abattait sur lui, renoncer à la lâcheté, arrêter la transmission...

Au Mexique, il rencontrera d'autres êtres profondément meurtris et c'est une nouvelle vie qui l'attendra là-bas, une vie où personne ne lui posera de questions, où il se sentira enfin exister pour ce qu'il est, comme il est et où personne ne le jugera.

 

Dans la troisième partie, la parole est donnée à Joséphine, sa fille adolescente, sa principale victime...Le lecteur assiste à sa reconstruction physique et morale à travers ce qu'elle raconte à son psy ou à son journal. Il vivra en direct ses doutes d'adolescente, ses questions par rapport à sa famille et à son père et peu à peu son chemin vers un pardon possible.

 

 

Ce que j'en pense


C'est un roman qui se lit facilement. Les phrases sont courtes et percutantes et  le lecteur est touché en plein coeur. Il est construit en trois parties alternant les époques et les personnages.

 

C'est un roman à la fois intimiste et doux, mélancolique et violent, dont le lecteur sort un peu secoué... C'est aussi un roman sur la transmission.

Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il va droit au but pour obliger le lecteur à se poser des questions.

Que cache le bonheur et qu'y a t-il derrière les apparences ?

Est-il possible de pardonner à nos parents, puisqu'ils ont été eux-même des enfants ?

Beaucoup de familles et de couples, ayant ou non des enfants pourraient se poser ces questions essentielles. Cela permettrait ainsi de se parler.

Car dans la plupart des familles, on a du mal à parler d'amour, même à ses enfants, c'est "presque indécent" d'exprimer ses sentiments, de lâcher prise, de s'abandonner, d'aller vers l'autre...

 

L'auteur a un vrai talent pour nous attacher aux personnages et nous obliger à les suivre  et à rester accro jusqu'à la fin.

Comment peut-on voir Antoine s'enfoncer sans en être touché, même s'il ne nous apparaît pas forcément sympathique ?

D'une part, la lâcheté de son père devient la sienne une fois qu'Antoine devient adulte. Il n'a eu que ce modèle de comportement (la fuite, la lâcheté, le déni) et ira encore plus loin avec ses enfants.

D'autre part, il se sent désarmé, honteux de se percevoir comme un lâche, de n'avoir pas confiance en lui, tout simplement parce qu'il n'a jamais été aimé, ou en tous cas n'a jamais perçu qu'il l'était, parce qu'on ne le lui a jamais dit et maintenant lui-même ne sait pas aimer...

 

Dans la vie on accepte beaucoup de choses tous les jours par lâcheté parce que ça nous permet de "vivre ensemble" sous couvert de courtoisie, de gentillesse et de politesse.

 

Bien que ce roman sonne juste à chaque page, je ne me suis indentifiée à aucun des personnages.

Ni Antoine, ni Anna, ni les femmes qui passent dans la vie d'Antoine et qui sont toutes plus égoistes les unes que les autres, ni à sa mère qui rêvait d'une autre vie en lisant Sagan...

Seule Joséphine a su me toucher car dans ce roman les enfants n'ont personne sur qui s'appuyer et cela m'émeut particulièrement.

 

 

L'auteur dit que l'idée d'écrire ce livre est venu lorsqu'il a appris que son père allait mourir. C'est sans doute son livre le plus personnel, celui où il se met le plus en danger.

Il a replongé dans son propre parcours pour imaginer cette histoire, qu'il décrit comme une "odyssée violente qui l'a laissé épuisé et orphelin" et termine le roman par cette phrase magnifique :

 "Alors, finalement, nos vies valurent la peine."

 

Une phrase qui résume bien le message de ce roman qui, malgré sa noirceur, est porteur d'espoir et donne envie de vivre, d'aimer et d'être aimé et que le bonheur ne se cache pas forcément là où l'on croit.

 

En refermant ce roman vous ne manquerez pas de vous interroger :

Quel est le prix de nos vies ? 

Quelle  valeur accordons-nous à notre bonheur ?

Quel est le prix à payer pour les souffrances ou les pertes, avant de retrouver goût à la vie ?

Que vaut une vie sans amour, sans mère ou sans père OU une vie avec un père  ou une mère "manqué" ?

Que transmet-on à nos proches sur l'amour, le désir, la vie ?

 

 

Extraits

 

"Quand elle est partie, le jour de l'enterrement, elle a emporté avec elle l'idée même d'une famille, d'une maison. L'envie de coller des dessins sur la porte du frigo. Elle a laissé le vide. Le froid. Mon père dans son assiette. Ma soeur et moi dans l'escalier. Alors ce jour-là, je ne l'ai pas prise dans mes bras. Ni emmenée avec moi. Je l'ai laissée là, au milieu des cendriers, des canettes de bière, de ses livres. Et je ne l'ai plus jamais revu..."

 

"Ce n’est pas que je n’ai pas voulu de toi, disait-elle ; je n’ai pas voulu de moi. Je ne comprenais pas. Elle a essayé de m’expliquer : elle ne s’était pas rêvée en parfaite petite mère de famille. Ça ne l’intéressait pas, c’est tout. Mais moi ? avais-je demandé. Moi, tu m’aimes, maman ? Tu m’aimes ? Elle m’a répondu : sans doute. Sans doute, mais à quoi ça sert ? ".

 

"Je suis resté seul avec elle, avec son corps, et là encore, je n’ai pas osé, Léon. Je n’ai pas osé prendre sa main, la prendre dans mes bras, pas osé lui parler, lui dire les derniers mots. Je n’ai pas osé la toucher, m’approcher d’elle. Pas osé un son, ni prononcer son nom. Je ne pleurais pas sa mort, Je pleurais ma lâcheté, mes peurs, je pleurais tout ce qu’elle ne m’avait pas appris et que, par faiblesse, je ne m’étais pas aventuré à apprendre. Ma mère m’avait laissé en vrac pour que je sois un homme, elle m’avait abandonné pour que je me trouve, elle m’avait aimé, à sa manière, dans son détachement, et je ne le savais pas. C’est cet amour qui nous manque, Léon. Nos mamans ".

 

"Le bonheur est une telle ivresse, une telle violence qu'il emporte tout. Les pudeurs. Les peurs. Il peut être si douloureux, il peut faire vaciller, anéantir. Exactement comme le malheur. Mais on ne le dit jamais de crainte que le monde se méfie du bonheur. Parce que alors tout s'écroulerait."

 

"On se fane, tu sais, quand on n'est plus choisi, on se décivilise, on se méprise, on s'ignore. On mange mal, on devient sale, on se met à sentir. Alors on attend un ange, bienveillant, qui se penchera sur vous, qui vous sauvera. Mais les anges ne viennent pas. Les hommes ne se relèvent jamais, c'est ce qui les rend touchants."

 

"Le désir de tuer ou de se détruire et de tout détruire autour de soi est toujours doublé d'un immense désir d'aimer et d'être aimé, d'un immense désir de fusion avec l'autre et donc du salut de l'autre".

Louis Althusser "L'avenir dure longtemps"

 

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