Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Mon village se mérite. Il est si beau que mes aïeux ont choisi de ne pas lui donner de nom. Ce qui ne peut pas être nommé ne peut pas être trouvé : cela a quelques avantages.
Le roman débute dans les années 2000. En Islande.
A la mort d'Ester, sa mère, Sarah reçoit en héritage, une petite maison située en Albanie dans un petit village perdu dans les montagnes. La seule chose que sa mère lui a dit c'est "Va là-bas. Trouve Elora".
Le village est tellement peu connu qu'il ne porte pas de nom. Sarah décide donc de s'y rendre, le voyage est long et fatigant. Après la dernière ville, il faut encore emprunter pendant deux heures des petites routes sinueuses. Puis, elle arrive enfin au village. Les montagnes sont grandioses et sauvages et le village est séparé de la vallée par une crête étroite surnommée "le passage des morts". Sarah est tout de suite conquise par ce pays qui est le sien, celui de sa mère et sans nul doute aussi celui de son père dont sa mère ne lui a jamais parlé.
Niko, Le conducteur qui l'emmène de la dernière ville jusque sur les lieux, vit sur le village et tient avec sa femme Giulia, une sorte de gîte. Amélie et Antoine, un couple venu pour l'urbex l'accompagne et s'installe au gîte. Sarah s'installe dans la maison de sa mère, "une masure sans charme cernée d'herbes folles" au confort spartiate, mais elle partage les sorties touristiques organisées pour le couple par Niko. Sarah qui est chercheuse en écoacoustique, en profite pour écouter le vent et découvrir la montagne qui lui parle de plus en plus chaque jour. Elle laisse son pays pénétrer peu à peu en elle et elle devient amie avec la jeune femme.
Mais elle ne tarde pas à s'apercevoir que ses questions embarrassent tout le monde autour d'elle, en particulier Niko.
Sarah a expliqué dès son arrivée, mais sans en dire trop non plus, les raisons de sa venue. Elle sait que sa mère aurait du lui parler davantage de son enfance vécue dans ce village, mais Sarah a compris très vite qu'elle avait ses raisons de ne pas le faire et n'a plus jamais posé de questions, respectant les secrets de sa mère.
Les habitants du village sont formels : Elora est morte depuis longtemps et on lui précise même "lors de l'incendie".
En parallèle de la quête de Sarah et des nombreuses questions qu'elle se pose et pose à son entourage, l'autrice remonte le temps pour nous raconter la naissance, la jeunesse et l'adolescence d'Elora dans les années 80. Dès sa naissance les vieilles femmes du village lui prédisent "une chance et une malédiction", et disent qu'elle aura deux vies, puisqu'elle a deux âmes, mais attirera "deux fois plus de malheur". Elle la surnomme "l'enfant-feu", la "fille-étincelle". Avec son ami d'enfance, Agon, ils se font la promesse que quoi qu'il arrive ils resteront ensemble et qu'ainsi tout ira toujours bien. Ils sont souvent accompagnés dans leur jeu par Niko qui jalouse leur complicité et par Durim le grand frère d'Agon.
Dans les années 70, trois jeunes du village, Ilir, Dritan et Sokol quittent le village pour aller faire des études en ville. Nous allons donc les suivre lors de leur arrivée à Tirana puis durant leurs années d'étude alors qu'en ville le gouvernement communiste d'Enver Hoxha a mis en place de nombreuses contraintes et obligations pour la population. Mais eux sont encore loin de tout cela, ils tombent tous les trois amoureux de la belle et intelligente Ester, fille d'un intellectuel résistant et se cachent dans la cave familiale pour lire des poèmes interdits. Lire et partager les lectures devient un acte de rébellion mais aussi l'occasion de vivre près d'elle. Mais la belle Ester va choisir Dritan...ce qui scellera leur destin et les drames à venir.
Le village a pour l'instant été épargné par les décisions du gouvernement. Mais après le retour au village de deux des garçons, il décide de s'en prendre aux zones reculées des montagnes. Ses "soldats" du parti arrivent donc au pays pour le transformer et créer une usine de fabrication d'huile essentielle afin d'exploiter la ressource locale, la sauge sauvage des montagnes aux multiples vertus. L'idée est bonne mais les habitants perdent leur liberté car ils vont tous, non seulement travailler à l'usine mais également être obligés d'appliquer les règles du parti très éloignées de leurs propres traditions. Le plus difficile est de retrouver parmi eux, devenu soldat, un des enfants du pays...
C'est alors que le drame dont je ne vous dirai rien, éclate, provoquant une véritable guerre des clans...car il ne faut pas oublier que les hommes ont l’obligation d’appliquer la vengeance du sang.
Peu à peu en passant d'une temporalité à l'autre tout en douceur, et en "tressant des fils" entre les différentes époques et événements, l'autrice reconstitue le passé de Sarah, de sa mère et des événements tragiques qui les ont obligés à quitter le village, puis le pays alors que Sarah n'avait que six ans pour partir vivre définitivement en Islande.
Les mots sont comme les cailloux que nous ramassions sur les sentiers lorsque tu étais enfant, lui dit-il en soir. Tu te souviens ? Ils brillaient dans le soleil du matin. Nous les choisissions avec soin et les rapportions à la maison comme autant de bijoux. Toujours, tu devras choisir et chérir les mots, à la manière des cailloux de ton enfance. Beaucoup ne le comprennent pas. Beaucoup pensent que les mots ne valent rien...
Ils les balancent au visage des plus faibles et les manipulent pour en faire des armes. Voilà ce qu'a fait Enver Hoxha. L'égalité, la solidarité, la révolution sont des pierres magnifiques dont il a détourné le sens.
Les gens du village [Au temps d'avant] cultivent des croyances singulières et subsistent grâce à leurs petites exploitations. Tous font preuve du caractère particulier des hauteurs : solitaire, méfiant et drôle, car seul l'humour, doublé d'un certain sens de la tragédie, permet de tenir sur ces sommets où le travail assomme le corps de l'aube au crépuscule. La plupart aime avec ferveur ce quotidien rude.
Dissimulée derrière le rocher aux peines, la jeune fille aux longs cheveux noirs et au coeur fendu observe Sokol, Dritan et Ilir franchir le passage des morts sans se retourner. Elle a grandi avec eux, ils sont ses amis d'enfance et pourtant, aucun ne lui a proposé de les accompagner. Elle aurait tout donné pour découvrir la capitale auprès d'Ilir, ce jeune homme timide qu'elle aime depuis toujours, sans jamais le lui avoir avoué. Il en va ainsi des femmes d'ici : elles sont les invisibles...Des larmes de colère brouille le regard de Lule. Le désespoir écrase sa poitrine. Voilà son destin : elle sera celle qui attend.
De cette autrice, j'avais adoré découvrir "Les Mangeurs de nuit" présenté ICI sur mon blog.
Je n'ai donc pas hésité un instant à réserver celui-ci en médiathèque et je n'ai pas été déçue car ce roman raconte une quête d'identité poignante et passionnante à la fois.
Je suis définitivement conquise par l'écriture grave mais tellement poétique, et emplie d'humanité et d'émotion de Marie Charrel. Elle choisit ses mots avec précision et nous fait découvrir avec honnêteté une autre culture. Une fois le livre commencé je n'ai eu plus qu'une envie, celle de le terminer mais j'ai pris le temps tout de même de le savourer, de relire des passages comme je le fais toujours ensuite après les avoir marqués avec des petits post-it.
Cette fois, elle nous emmène dans un petit village d'Albanie perdu dans les montagnes et tellement inconnu de tous qu'il n'a pas de nom, un village où l'histoire familiale rejoint l'Histoire de l'Albanie. Sa manière de nous parler des personnages fait que nous vivons au plus près d'eux, ressentons leurs émotions, partageons leur quotidien, leurs croyances, leurs joies comme leurs peines ou leurs peurs.
Le lecteur entre dans l'ambiance, au coeur de la nature, là où souffle le vent qui balaye les montagnes, au milieu des animaux ou au milieu de ses petites maisons désertées par des habitants partis à la ville pour travailler ou pour survivre. Le pays est encore imprégné de ses légendes ancestrales auxquelles les jeunes ne croient plus.
Les hommes et les femmes n'apparaissent pas égaux quant à leurs droits et devoirs. Je connaissais l'existence de la loi du kanun sans en connaitre les détails. Ils sont déclinés au fil des pages par petits extraits, entre deux chapitres. C'est le kanun qui régit la vie quotidienne et sociale des Albanais.
Les femmes sont très présentes et jouent un rôle essentiel dans l'histoire. Elles illuminent le roman. Lule, par ses actions, protège de la gjakmarrja (la vengeance du sang). Eugenia a été exclue du village car on la croit sorcière (c'est la shtriga du village à la fois sorcière et guérisseuse). Elle devient gardienne de la montagne pour ne pas réveiller "la Kulshedra" qui est la protectrice de la nature. Elora lutte contre la loi des hommes et Sarah cherche le secret de ses origines et qui était son père.
Je ne savais rien par contre des "burneshas"...
Mais d'autres personnages apparaissent très présents, en particulier Dritan, le berger du village qui écrit en cachette des extraits de poème sur les sentiers pour s'opposer au régime dictatorial, Altin si secret...
Le contexte est bien rendu car l'autrice nous raconte l'histoire de ce village sur trois périodes différentes. Les années de communisme en particulier ont marqué la jeunesse des personnages. Les temps alternent sans nous lasser et malgré les retours en arrière, le lecteur ne se perd pas parce que les têtes des chapitres sont très explicites. Les chapitres sont courts et donnent un certain rythme au roman.
Bien entendu, on ne peut qu'être révolté quand on voit tout ce que ce régime communisme a mis en place, de la longueur réglementaire des cheveux... au contrôle des âmes, car il perpétue les lois du sang et enferme les femmes dans un destin qu'elles n'ont pas choisies.
C'est un roman superbe qui m'a subjugué, un véritable coup de coeur qui au delà de l'histoire de la simple quête de Sarah nous transporte au coeur de la nature et nous invite à nous laisser emporter pour écouter les pierres du chemin, sentir le souffle du vent dans les arbres et la respiration de la terre...
C'est une ode magnifique à la beauté de la nature, à l'art (la poésie, le dessin) et à la liberté, car être libre c'est pouvoir choisir.
Et surtout pour ne pas divulgâcher l'histoire, ne lisez pas la fin ! Vous saurez tout en temps voulu...
Le Kanun dit : Tout étranger sera chez toi comme chez lui.
Tiens l'hospitalité en haute estime. Jamais ta porte à l'autre tu ne fermeras. L'hôte a tous les droits dans la maison d'accueil, à l'exception d'un : soulever le couvercle de la marmite dans l'âtre.
Le Kanun dit : Les époux ne doivent pas appartenir au même village. Mais leurs régions d'origine ne doivent pas être trop éloignées, afin que les familles puissent prendre part aux festivités communes.
Le Kanun dit : Les hommes respecteront la gjakmarrja. La vengeance du sang. Tout assassinat d'un membre de la famille et toute offense grave devront être réparés par la vie d'un membre de la famille de l'offenseur. Il est interdit de tuer les femmes et les enfants. Il est interdit de tuer un homme dans sa propre maison et dans la tour de claustration. Les blessures peuvent être indemnisées par le versement d'une amende. Toute blessure non indemnisée compte pour un demi-mort. Deux blessures équivalent à un mort.
La gjakmarrja se transmet de génération en génération. Seule une conciliation peut mettre un terme au devoir de vengeance et interrompre le cycle du sang.
Les femmes d'ici règnent sur les tâches domestiques de la ferme. Elles sont autorisées à cueillir des plantes sur le plateau, à vadrouiller jusqu'à la lisière de la forêt et du rocher des peines, mais guère au-delà.
Elles ne vont pas à l'estive...
Elles n'escaladent pas.
Ne randonnent jamais au hasard des sommets.
À tant les observer depuis leurs fenêtres, elles connaissent les humeurs et les caprices des hauts monts, mais elles ne foulent jamais leur sol : ils sont le royaume des hommes. Les femmes d'ici sont la propriété de la famille. Elles n'ont aucun droit. Sauf un : celui de vie et de mort. Parce qu'elles portent les enfants. Parce que dans la gjakmarrja, elles sont celles qui réclament la vengeance et celles par qui le pardon arrive.
Il s'adresse aux habitants comme s'il n'avait jamais été des leurs. Les villageois baissent la tête. Ils obéissent. Ils craignent Sokol car le pouvoir le rend dangereux, mais ils ne le respectent pas.
Ces derniers jours, j'ai beaucoup réfléchi à ce qu'est la liberté, dit-elle enfin.Ce qu'elle signifie. Comment elle se vit au quotidien. J'ai trouvé la réponse en vivant auprès de toi ces derniers mois, Dritan. La liberté se résume à un mot : choisir. Nous pouvons choisir d'en vouloir à la terre entière, de nous terrer dans le désespoir pour verser des larmes acides chaque jour sur la vie qui nous a été dérobée. Mais nous pouvons aussi choisir de refermer le livre des tristesses une bonne fois pour toutes. D'écrire de nouvelles pages, de recommencer.