Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
A 65 ans, il était encore très beau, dans le genre viking nordique : grand, mince et très athlétique, avec des cheveux blonds et des yeux bleu ciel. Il semblait surtout avoir une confiance en lui absolue. Sans vanité, juste une totale assurance en son être.
L'autrice Virginia Tangvald est la plus jeune fille du navigateur norvégien Peter Tangvald, connu dans les années 70 pour avoir navigué toute sa vie à la voile, et avoir fait plusieurs fois le tour du monde, avant de périr en mer près des côtes rocheuses de l'île de Bonaire, en 1991, dans des conditions encore aujourd'hui non élucidées. Ce navigateur de légende avait traversé plusieurs fois l’Atlantique, sans moteur ni instruments modernes de navigation. Le jour du naufrage, il naviguait avec à son bord sa petite fille Carmen, âgée de 7 ans, qui était enfermée à l'avant du bateau afin qu'elle ne tombe pas à l'eau et tirait derrière lui le bateau de son fils ainé, Thomas.
Comment un navigateur aussi aguerri a-t-il pu commettre une telle erreur et naviguer au milieu des récifs en pleine tempête ? Simple accident, erreur humaine ou suicide ? Personne encore aujourd'hui ne peut le dire avec certitude...
Le seul rescapé du naufrage, a été Thomas, son fils adolescent. Son bateau était accroché à l'arrière de l'Artémis et s'est fracassé sur les rochers mais n'a pas coulé. Traumatisé, ensanglanté, Thomas est recueilli par les habitants de la maison la plus proche puis hospitalisé et élevé ensuite par sa marraine, une amie de la famille.
Virginia est elle-même née en mer à bord d'un bateau que son père avait construit. Elle n'a aucun souvenir de lui car sa mère, un jour où elle partait faire des courses lors d'une escale, s'est sauvée en emmenant avec elle sa petite fille, pour ne plus jamais revenir vivre avec son mari. La vie sur le bateau était devenue pour elle, trop insupportable. Virginia n'a pas non plus de véritables souvenirs de son demi-frère et de sa demi-soeur. Elle a donc été élevée ensuite à Montréal. Elle dit que grâce à sa mère... elle est née deux fois. Mais elle a vécu toute son enfance dans l'ombre de cette figure paternelle absente, de ce père devenu pour elle une légende, tout en espérant le voir réapparaître un jour dans sa vie. De plus, sa mère a vécu comme un déchirement de laisser les autres enfants, auxquels elle s'était attachée, à bord avec leur père aussi n'en parlait-elle jamais...
Devenue adulte et face aux non-dits familiaux, mais aussi parce que les lettres de Peter ont toutes été rageusement déchirées par sa mère sans être lues, Virginia décide d'enquêter sur ce père entouré de mystères et de drames humains mais qui symbolisait pour tous la liberté...
A 20 ans, elle commence donc par retrouver Thomas, à Porto Rico, et découvre un adulte meurtri, alcoolique, déséquilibré qui semble vouloir suivre le seul chemin qu'il connait pour avoir vu son père le pratiquer : naviguer en prenant des risques inconsidérés. C'est ainsi qu'il embarque un jour entre la Guyane et le Brésil, sans moteur ni radio, ni même un gilet de sauvetage sur un bateau qui prend l'eau. Il périra en mer lui aussi, en 2014, à moins qu'il ait choisi de disparaitre et de changer de vie, car son bateau ne sera jamais retrouvé. Il laisse à quai une femme et des enfants. Mais avant cela, Thomas et Virginia continueront à s'écrire de temps en temps.
Virginia poursuit ensuite son enquête en allant rencontrer des gens qui ont croisé son père, et cela sur tous les continents. Certains sont très vieux à présent et incapables de se souvenir, d'autres ont conservé des photos, des lettres, des coupures de journaux, des carnets de bord. Peter avait écrit des livres (dont le célèbre "Sea Gypsy" en 1966) mais dedans il ne racontait pas tout de ses périples ou de ses drames.
Sa vie reste entourée de zones d'ombre. Personne ne sait comment il est possible que cet homme, marié sept fois, ait connu autant de tragédies autour de lui. Deux de ses femmes sont mortes dont la mère de Thomas, tuée par des pirates près de Bornéo, et de Carmen, tombée du bateau après avoir été heurtée par la baume et morte noyée en pleine traversée de l'Atlantique. Ont-elles été ses victimes ? Pourquoi les pirates n'ont-ils rien volé et les ont-ils laissés en vie, Thomas et lui ? Thomas a-t-il assisté au meurtre de sa mère ? Pourquoi la mère de Carmen n'était-elle pas protégée par un harnais puisqu'elle ne savait pas nager ? Est-ce une simple malédiction comme beaucoup autour de lui le pensent.
Peu à peu, Virginia se pose toutes ces questions mais elle veut absolument obtenir des réponses et reconstitue donc minutieusement la vie de son père avant sa naissance, puis après le départ de sa mère. Elle comprend mieux pourquoi celle-ci l'a quitté.
Même si elle n'est pas arrivée à lever le voile sur tous les mystères qui entourent la vie de son père, elle sait à présent qui elle est vraiment, car comment vivre quand on ne sait rien de ses propres racines.
"Toi, tu as hérité de quelque chose de lui... Tu étais bébé, mais il y a forcément quelque chose de cet homme qui s'est imprégné en toi, même si tu ne peux pas mettre de mots pour l'exprimer."
En feuilletant son carnet, toujours sans me regarder, elle a ajouté : "Parfois, on est amené à payer les dettes du passé sans le savoir".
Ma mère se souvenait qu'un jour, alors qu'il mettait de l'ordre sur le bateau, mon père avait fait glisser de sous le lit une mallette kaki emplie de coupures de journaux et de médailles. Il lui avait expliqué sans enthousiasme que son père à lui avait été champion de ski en Norvège et un pionnier de l'aviation. Il avait ensuite refermé puis balancé la valise à la mer pour libérer de l'espace à bord.
Ce livre est donc une autobiographie romancée, puisque l'autrice comble les blancs comme elle le peut, entre deux extraits de sa vie bien documentés.
Il s'agit donc d'une véritable quête d'identité et j'ai trouvé dommage que dans cette quête, la voix de sa mère ne soit que trop rarement interrogée. On sait juste qu'elle a détruit toutes les lettres reçues de Peter dans lesquelles il la suppliait de revenir vivre sur le bateau avec lui, et ses enfants Thomas et Carmen. On sait aussi qu'elle a été déchirée toute sa vie d'avoir laissé Thomas mais surtout Carmen en s'enfuyant, car la petite fille ayant à peine connu sa mère, l'appelait toujours "maman".
Certains des personnages qu'elle rencontre, n'apportent rien de concret à son récit. Mais les voir et les questionner, la rassure sur la véracité de certains faits connus, sur ce qu'elle a lu ici ou là sur ce père mythique. Son enquête lui permet de poser sur lui un regard plus réaliste, de le faire descendre de son piédestal, de ne plus le regarder comme un beau Viking séduisant toutes les jeunes femmes avec facilité, leur proposant une vie faite de liberté et d'aventure alors qu'il portait en lui autant de violence et avait avec elles une relation si toxique. En fait, malgré cette sacro sainte liberté, c'était un homme pétri de doutes, mais buté et il s'est perdu à vouloir coûte que coûte obliger ses proches à vivre avec lui une vie soi-disant idyllique.
Le lecteur voyage de l'île de Bonaire où a eu lieu le naufrage, à Porto Rico, Toronto, et la Guyane française. Il la suit aussi en France, en Andorre, en Belgique et en Norvège.
En parallèle de son enquête, l'autrice nous parle de sa propre vie privée, de sa difficulté à vivre en couple et à maîtriser son destin et ses choix. Elle a partagé pendant des années la vie du chanteur Jean Leloup, qu'elle nomme dans le roman uniquement par son prénom Jean. Il va la laisser enquêter tout en sachant que cela les éloigne l'un de l'autre.
L'autrice a trouvé un apaisement à écrire ce livre, car finalement elle a pu retrouver ses racines, réaliser qu'elle avait vécu toute sa vie entourée de fantômes ce qui explique qu'elle ait eu envie de retrouver les membres de sa famille alors qu'ils n'étaient pour elle que des images, des fantasmes.
J'ai été à la fois touchée par certains passages et étonnée par d'autres, qui semblent à peine crédibles (comme l'accident de voiture par exemple avec Thomas...).
C'est un roman autobiographique intéressant sur le thème de la transmission intergénérationnelle et sur ce qui est indispensable de savoir sur nos origines pour se réapproprier notre histoire familiale.
Un film documentaire que je n'ai pas vu, retrace son histoire. Dans un de ses interviews elle dit :
"De mener mon enquête et de poser les mots et les images m’a donné le pouvoir de me réapproprier l’histoire", explique Virginia Tangvald. "Mais je n’ai pas trouvé pour autant de réponses claires et définitives sur ce qui s’était vraiment passé".
Vous pouvez aller lire l'avis de Violette sur son blog ICI.
Etant donné qu'il est question de voyage en mer, de bateau à voile, de navigation et de naufrage, ce livre a toute sa place dans le Booktrip en mer 2026 de Fanja.
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Bonne lecture !
Jean était devenu ce que j'avais de plus sacré. J'ai cru pouvoir être maîtresse de mon destin si j'arrivais à lui ressembler. Mais Jean resterait toujours le maître de tout, de moi y compris.
Il savait ce qui était le mieux pour moi...
J'ai abandonné ma vie pour me fondre dans la sienne. Je n'étais pas prête à me l'avouer, mais je n'avais pas eu peur de la destruction, parce que au fond j'avais envie de cette violence et de cette intimité. ...J'étais incapable de me sentir proche de qui que ce soit, y compris de moi-même.
Le mot liberté avait perdu tout son sens. Je ne pourrais de toute façon jamais la tenir dans ma main, la posséder. Je ne la concevais plus que comme une sensation illusoire et fugace, qui laissait un goût de mort dans le palais. Un monstre éternellement affamé, à qui on devait tout sacrifier, pour qui on devait s'isoler du monde, et qui se nourrissait du corps des enfants. J'ai fait le pari que si je sortais du désert, que si j'acceptais la vie avec toutes ses contraintes et toute sa beauté, la liberté serait un oiseau qui viendrait me rendre visite de temps en temps.