Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Mona, chaque semaine, nous irons tous les deux voir une œuvre_ une seule, pas plus_ au musée. Ces gens autour de nous aimeraient tout avaler d'un coup, et ils se perdent sans savoir comment ménager leurs envies. Nous serons beaucoup plus sages, beaucoup plus raisonnables. Nous regarderons une seule oeuvre, d'abord sans dire un mot, pendant de longues minutes, et puis, nous en parlerons.
- Ah bon ? Je croyais qu'on irait chez le docteur. ( Elle aurait voulu dire "le pédopsychiatre", mais n'était pas tout à fait sûre du mot).
Mona est en dernière année de classe primaire. Un jour, alors qu'elle est tranquillement en train de faire ses exercices de mathématiques, tout devient subitement noir : elle ne voit plus rien. Sa mère, affolée, l'emmène immédiatement chez le médecin de famille, qui l'envoie chez un spécialiste, entre temps la vue de Mona est revenue. On va lui faire passer de nombreux tests, des examens médicaux plus ou moins angoissants pour une enfant de dix ans. Mais le spécialiste ne trouve rien, ne comprend pas d'où peut venir cette perte subite de vision, et décide de la revoir pour des contrôles réguliers.
Il conseille à la maman de l'emmener voir un pédopsychiatre pour rassurer Mona et voir si ce problème soudain n'est pas lié à un traumatisme psychologique quelconque.
La famille ne va pas très bien, Henry, dit "Dadé", le grand-père est veuf et ne se remet pas de la disparition de sa femme tant aimée. C'est d'ailleurs tabou d'évoquer Colette, la grand-mère. Camille, la mère de Mona est très occupée et d'un naturel très inquiet et se charge déjà de beaucoup de choses à la maison. Paul, le père est brocanteur, mais il ne s'en sort pas et sait qu'il va devoir bientôt mettre les clés sous la porte et fermer boutique. Il noie sa déception dans l'alcool.
Dadé est comme tous, bouleversé de ce qui arrive à sa petite fille. Il décide de se charger de ces visites du mercredi chez le pédopsychiatre mais à sa façon. Il projette en effet d'emmener Mona dans un musée pour lui faire découvrir les beautés du monde avant que l'inéluctable ne se produise. S'il ne lui reste que quelques semaines avant de devenir aveugle, il n'a que peu de temps devant lui.
De cela, tous deux vont garder le secret, c'est leur moment à eux et les parents de Mona ne se doutent de rien. S'ils interrogent la petite fille, elle n'aura qu'à dire qu'ils sont allés consulter le Docteur Botticelli...car c'est par Botticelli que le grand-père commence, et ce sera par Soulages qu'il va terminer leur périple.
C'est ainsi que durant cinquante-deux semaines, il va lui faire découvrir entre le Louvre, le Musée d'Orsay et Beaubourg, cinquante-deux œuvres différentes et autant d'artistes inconnus pour elle. C'est le temps que Dadé s'est donné pour lui ouvrir le monde de l'art, s'émerveiller de ses couleurs et de sa variété, échanger, s'interroger et s'émouvoir peut-être ensemble...avant que l'inéluctable, s'il doit survenir, n'anéantisse l'avenir de la petite Mona.
Ce sont les séances d'hypnose, troublantes pour la fillette_ laissée seule quant à leur interprétation_ qui lui permettront de prendre le chemin de la guérison. Tout est lié à ce mystérieux pendentif-coquillage offert à la fillette par sa grand-mère, une personne très engagée dans sa vie et qui a voulu aller jusqu'au bout de ses choix...et à la levée des tabous et des silences à son sujet.
Mais je ne vous en dirai pas davantage...
Il savait que, même face à un chef d'oeuvre de la Renaissance, une fillette de dix ans, si vive, curieuse, sensible et maligne fût -elle, ne pouvait pas tomber immédiatement en extase. Il savait que Mona, parce que c'était lui qui le lui demandait, allait jouer le jeu et que, malgré son embarras, elle scruterait avec l'attention promise les formes, les couleurs, la matière.
"Savoir recevoir". Ce que dit cette fresque, c'est qu'il faut "apprendre à recevoir", que la nature humaine, pour être capable de grandes et belles choses, doit être prête à accueillir : accueillir la bienveillance d'autrui, son désir de faire plaisir, accueillir ce qu'elle n'a pas encore et ce qu'elle n'est pas encore. Il sera toujours temps pour celui qui reçoit de rendre, mais pour rendre, c'est-à-dire donner à nouveau, il est indispensable d'avoir été capable de recevoir. Tu comprends Mona ?
Duchamp plaçait le jury devant une éternelle question : à partir de quand peut-on considérer qu'un objet devient une oeuvre d'art ? Faut-il qu'elle imite quelque chose de la nature ? Ou au contraire qu'elle s'en distingue ? Suffit-il d'une signature ? Ou qu'elle soit placée dans une galerie ? Faut-il qu'il ait eu un travail ? Et dans ce cas, qui l'évalue ? Selon quels critères ?
Comme il bénéficiait d'une autorisation pour peindre sur les quais, Monet en profita pour signer sept versions de cet intérieur de la gare. Il demandait aux cheminots de faire fumer les locomotives, de les faire avancer, reculer, pour multiplier ses points de vue. Le peintre se transformait donc en metteur en scène, mais avec des trains pour acteurs ! Monet aimait avoir une succession d'approches d'un même sujet, afin de rendre au mieux des variations : celles de la lumière, des couleurs, des atmosphères, celles du ciel, de l'air, des ombres portées, des volumes qui se découpent et se troublent.
Au delà de l'histoire de Mona et de Dadé, et de leur relation formidable, ce roman passionnant est en fait une véritable initiation à l'Histoire de l'Art mais aussi une initiation à la vie et une invitation à regarder de plus près ce qui nous entoure. Il nous invite à nous émerveiller.
On a beaucoup parlé de ce roman depuis sa parution, non seulement dans les milieux littéraires, mais aussi dans la presse, les réseaux sociaux et les blogs. Il a été traduit dans plus de 20 pays avant même sa parution en France (et en 37 langues depuis). Et il sera bientôt adapté au cinéma ce qui ne m'étonne pas une seconde quand on sait que l'auteur en plus d'être historien de l'art, est écrivain, essayiste, directeur de la fondation Hartung-Bergman à Antibes et également scénariste.
Mais ne vous y trompez pas, malgré son succès, ce roman reste très didactique et je vous conseille de ne pas lire les cinquante deux chapitres les uns à la suite des autres, car cela peut devenir lassant. Faites des pauses, profitez-en pour aller voir sur internet ou au musée, d'autres oeuvres ou pour en apprendre davantage sur l'artiste.
Car, chaque chapitre est bâti sur le même modèle. Le début parle de Mona et de sa famille, ou d'une visite chez le médecin, d'un événement à l'école, ou d'un moment passé dans la brocante de son père. Puis Dadé emmène Mona au musée. Comme je vous l'ai dit, ils iront successivement au Louvre, à Orsay et Beaubourg. Il nous présente alors le tableau, il invite Mona à l'observer le plus longuement possible puis il recueille son ressenti et ensuite tous deux discutent d'art, de peinture, de philosophie, des différents peintres. Il lui apprend qui ils étaient, quelle a été leur vie, leurs difficultés, leur succès et l'accueil réservé à leurs œuvres par le public de l'époque. En plus d'un prologue et d'un épilogue, le lecteur découvre donc les cinquante-deux artistes qui constituent autant de chapitres. Derrière chacun des intitulés de chapitre, une réflexion philosophique est proposée en rapport avec le tableau observé.
Par exemple :
Nicolas Poussin / Que rien ne te fasse trembler
Marguerite Gérard / Il n'existe pas de sexe faible
Rosa Bonheur / L'animal est ton égal
Vassily Kandinsky / Trouve le spirituel en chaque chose
Frida Kahlo / Ce qui ne tue pas rend plus fort
Pierre Soulages / Le noir est une couleur...
Ce roman est donc aussi un voyage initiatique réussi qui va faire grandir Mona et le lecteur avec elle, car les réflexions philosophiques qui accompagnent les descriptions du grand-père sont tout à fait intéressantes à méditer.
Le lecteur a tout de suite envie de s'amuser à deviner de quelle œuvre il s'agit quand elle n'est pas explicitement nommée dès le début, puis a envie de la voir ou de la revoir de plus près, s'il la connait déjà pour en étudier tous les détails. Pour cela l'éditeur a prévu une jaquette du livre illustrée et dépliable, qui ressemble à un grand poster sur lequel sont représentés recto/verso les 52 oeuvres en miniature. Le lecteur a aussi envie d'en apprendre davantage sur le peintre car ce qui est dévoilé par Dadé n'est qu'une petite partie de sa biographie.
A propos des œuvres, que je ne connaissais pas toutes, il faut savoir que l'auteur a sélectionné des oeuvres qui ne sont pas forcément les plus caractéristiques des artistes cités mais l'auteur, dans son envie je pense de rendre accessible ce roman aux jeunes adolescents, a finalement écarté certaines oeuvres par ailleurs impossibles à décrire à des enfants de l'âge de Mona car incompréhensibles ou totalement impudiques...
Au delà de l'histoire de l'art, le lien entre la petite Mona et son grand-père est touchant, c'est un lien indéfectible. Il y a des passages émouvants, des échanges passionnants mais ici ou là, c'est mon seul bémol, je n'ai pu m'empêcher de penser qu'aucun enfant de cet âge, non encore initié à l'art ne peut tenir ce genre de discours ou avoir ce genre de réflexion. Pourtant de temps en temps, on sent que les réflexions de la petite fille, sa naïveté, ses questions sont tout à fait authentiques et comme Le grand-père s'adresse à elle comme si elle était adulte et non une enfant, je m'y suis habituée.
En plus de ce roman, est paru un livre audio, lu par François Cognard suivi d'un entretien avec l'auteur. J'ai écouté un extrait, il semble que les chapitres soient décalés mais cela n'est un problème que si vous passez de la version écrite à la version audio en alternance.
Et en octobre 2025, est parue une version beau-livre coéditée par Albin Michel et Beaux Arts Editions, contenant le texte intégral de Thomas Schlesser et les 52 chefs d'œuvre dont il est question dans le roman et en tout, plus de 100 images. Il fait partie de la Sélection 2025 du prix "J'aime le livre d'art". Pour avoir un aperçu de ce beau livre je vous invite à le feuilleter ci-dessous.
Désolée pour le nombre de citations mais je trouvais important de vous mettre dans l'ambiance. Bonne lecture et une bonne semaine !
– Où va le vert des arbres une fois qu’il est parti ?
Henry s’arrêta net. La question n’avait aucun sens d’un point de vue scientifique, certes. C’était toutefois une énigme qui résonnait profondément sur le plan métaphysique. Il scruta l’horizon en silence et, enfin, suggéra d’une voix calme et grave :
– C’est vrai cela, Mona… Vers quoi s’échappent le blanc de la neige quand elle fond, le rouge d’un volcan quand il s’éteint, le pourpre de l’amarante quand elle se fane, le brun des cheveux quand ils grisonnent, l’azur du ciel quand fuit le jour ? Peut-être y a-t-il un paradis pour les couleurs ? Je suis sûr qu’elles y chantent, qu’elles y tonnent et détonent, qu’elles s’y bousculent et s’y entremêlent. Et puis s’envolent. Et puis reviennent, à l’infini.
"Cela te protégera de tout". Tels étaient les mots de la grand-mère de Mona, au moment où elle retira le cérithe goumier de son cou pour le passer autour de celui de sa petite-fille. Colette avait l’air fière, très résolue et un peu triste. Et Mona l’hallucina comme si elle était là, en face d’elle, sur le rebord d’un matelas, dans sa chambre ; elle sentit même un baiser de sa part sur son front. Enfin, il y eut cette injonction : "Garde sans cesse la lumière en toi, ma chérie." Cette phrase de Colette s’était faufilée dans les canaux du temps. Le message, incompréhensible pour la bambine de trois ans qu’avait été Mona quand elle l’avait entendu, voilà qu’il parlait soudain à la jeune fille qu'elle devenait.
Il y a des milliers de manières de s’insurger, de s’indigner, de crier à l’injustice, d’exalter les foules contre le pouvoir en place. Le tout est de trouver le mode d’expression conforme au contexte du moment.
C’est d’ailleurs cela, l’apprentissage de l’enfance : la perte. À commencer par la perte de l’enfance elle-même. On apprend ce qu’elle était en la perdant, et on apprend qu’on perdra tout et tout le temps. On apprend que perdre est la condition indispensable de la sensation vitale, de l’intensité présente. On croit que grandir, c’est accumuler des gains : des gains d’expérience, de connaissance, des gains matériels. Mais c’est un leurre. Grandir, c’est perdre. Vivre sa vie, c’est accepter de la perdre. Vivre sa vie, c’est savoir lui dire au revoir à chaque seconde.