Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

Rhapsodie balkanique / Maria Kassimova-Moisset

Éditions des Syrtes, 2023 / Poche, 2024

Éditions des Syrtes, 2023 / Poche, 2024

Miriam, la jeune fille qui avait des réponses à toutes les questions jamais inventées, ne savait que dire. Ou plutôt, elle le savait très bien. Sauf que les mots, ces petites cohabitations trompeuses de sons, ne pouvaient englober sa pensée et lui donner du sens. Elle avait beau s'efforcer de les utiliser et les combiner, elle avait beau les habiller de petites ou de grandes significations, elle ne pouvait raconter avec leur aide ce qui devait être raconté. Elle le savait depuis qu'elle était petite, c'était la raison pour laquelle parfois, elle dessinait, tout simplement.

Dans la Bulgarie du début du XXe siècle, au coeur de la petite ville de Bourgas, Miriam (surnommée Miya) est une jeune fille fantasque qui rêve d'émancipation. Elle partage une grande complicité avec Mila, sa petite soeur, tandis que ses deux grands frères la regardent de loin, étonnés de la sentir si déterminée pour son âge, si libre, si effrontée, mais pensant que tout cela ne va pas durer. La famille mène une vie simple et se contente de ce qu'elle possède. Le père est épicier, travaille beaucoup et aime profondément sa femme et ses enfants, mais la mère trouve son seul réconfort dans les petits gestes du quotidien et surtout dans la religion. Prise entre Todor son père, ouvert et affectueux, et Theotitsa, sa mère d'origine grecque, plutôt rigide qui se réfugie dans le passé depuis qu'elle a perdu cinq de ses enfants à la naissance ou en bas âge, Miriam a du mal à trouver sa place et à vivre une adolescence sereine.

Un jour, Miriam rencontre Ahmed. C'est un jeune homme musulman d'origine turque. C'est un garçon sérieux, respectueux et très travailleur (il est vendeur ambulant de limonade) mais sa religion est contraire à celle de la famille de Miriam qui est orthodoxe.  Bien décidée à vivre pleinement sa vie comme elle l'entend, bien que ses parents s'opposent à leur union,  elle décide de s'installer avec lui alors que personne ne veut les marier.  Avec courage, alors que plus personne de sa famille ne la "reconnait" lorsqu'elle les croise dans la rue, elle va tenter d'être heureuse. Le jeune couple a des difficultés financières et a du mal à trouver un logement décent. Reniée (et maudite) par sa mère, mais pas dans son coeur par son père, oubliée par sa fratrie y compris par sa petite soeur tant aimée, Miriam va tenter de trouver le bonheur dans son amour pour Ahmed et dans sa première grossesse. 

Elle va mettre au monde son premier fils dans la solitude, mais grâce à l'aide de la sage-femme qui avait assisté à sa propre naissance et ne la laissera pas tomber.

Le jeune couple part alors à Istanbul où il espère pouvoir vivre plus librement d'autant plus que la famille d'Ahmed y habite. Un monde nouveau les attend avec l'anonymat bienvenu des grandes villes mais aussi avec ses couleurs, ses odeurs de cannelle et de caramel, de raisins et d'abricots secs, d'oignon et d'agneau, de curcuma et de safran, de rose et de jacinthe.

Mais rien ne se passe comme prévu, et le destin implacable frappe encore une fois, comme si Miriam n'avait pas le droit au bonheur. Ahmed est atteint de tuberculose et meurt, la laissant seule avec ses deux fils qu'elle aime plus que tout au monde. 

Elle devient alors pour la famille d'Ahmed la "putain bulgare" et personne n'accepte de l'aider, puisque ses fils sont des bâtards. Devant la précarité de sa situation, il va lui falloir prendre des décisions déchirantes et faire des choix impossibles pour une mère : abandonner son fils aîné pour assurer son éducation et son avenir, et sauver par la même occasion le plus jeune, ou rester là où elle est en subissant humiliations et racisme. 

Mais quelle mère peut continuer à vivre et trouver le courage de résoudre un tel dilemme ?

Comment avait-elle pu ? Les mots étaient sortis de sa bouche comme des sabres et ils avaient fauchés tous azimuts sur leur chemin. Il aurait voulu ne pas les avoir entendus. Que ce ne soit pas ses mots...
Théotitsa ( il prononça son nom presque par syllabes et à voix basse, très basse), moi, ma fille, je ne la maudirai pas ! Et le mot " bâtard" pour un enfant, je ne l'emploierai pas. Quant à toi... Toi, va te laver la bouche qui en a trop dit...

Sa petite soeur, la petite fille rondelette de naguère, la seule à connaître tous les secrets de Miya, avait grandi. Et, durant ce processus de croissance, elle n'avait pas évité l'erreur la plus banale des adultes _ laisser sa fierté déterminer tous les sentiments qui leur restent.

Ce roman est l'histoire romancée de la grand-mère de l'autrice et donc aussi de son père telle que ses parents la lui ont raconté. C'est à la fois une biographie romancée donc et un roman historique, l'histoire se situant en Bulgarie puis en Turquie durant la première moitié du XXe siècle. 

Depuis que j'ai lu plusieurs chroniques à son sujet durant l'année écoulée, je n'avais qu'une seule envie, le lire. Ne le trouvant pas en médiathèque, j'ai fini par l'acheter en poche durant les vacances.

L'autrice donne la parole tour à tour à chacun des personnages ce qui rend ce roman particulièrement vivant. Les personnages sont décrits avec beaucoup de minutie, leurs ressentis, leurs doutes. Les petits actes du quotidien deviennent importants pour tenir la tête hors de l'eau.

Le lecteur ne peut que s'attacher à Miriam, à Ahmed, et à leur fils ainé Haalim, si courageux, si sûr de l'amour de sa mère que ce qu'il supporte nous touche en profondeur, les humiliations, les brimades, la violence quotidienne...

A côté des personnes que l'on ne peut que détester vraiment, il y a Mila dont on ne comprend pas au départ l'attitude, mais à qui on pardonnera d'être restée sous la coupe de sa mère. Et puis, il y a de belles personnes, comme un des jeunes frères d'Ahmed qui va venir en cachette donner de l'argent à Miriam, et Fatmeh la voisine qui fait tout pour aider le couple puis conseiller Miriam et la soutenir quand elle va se retrouver seule.  

A travers le personnage de Miriam, jeune fille rêvant d'émancipation, née trop tôt dans le siècle pour voir ses désirs devenir des réalités, l'autrice nous dresse le portrait de toute une génération de femme sacrifiée, pourtant avide d'émancipation mais coincée entre modernité et traditions par la société, la religion, mais aussi par leur parents. Les femmes sont encore une fois celles qui en souffrent le plus. Elles doivent supporter d'être des êtres subalternes et privés de choix et de liberté.

Cela nous fait réfléchir sur l'intolérance qui règne dans certains pays, et dans le notre aussi, ne nous voilons pas la face. C'est trop facile de considérer que celui qui s'écarte du chemin tracé et décidé par les autres_ celui qui est différent donc, ou pense différemment_ ne mérite pas de faire partie intégrante de notre société. 

Les différents chapitres sont entrecoupés de chapitres plus courts, écrits en italique, qui évoquent tous une conversation fictive entre un des personnages du livre et l'autrice. Cette intrusion de l'autrice au cœur de la fiction lui permet de s'interroger sur les actes, sur les désirs, sur les choix de ses personnages, et donc de ses ancêtres, et de les pousser plus avant dans leurs croyances, leurs convictions, une manière bien à elle_ mais que j'ai trouvé particulièrement émouvante_ d'avoir des réponses à ses questions. Le destin de Myriam et d'Ahmed aurait pu être tout autre si leur famille et la société toute entière s'étaient montrées davantage tolérantes et avaient accepté que l'amour prime sur la religion et les traditions. 

L'histoire de la Bulgarie est bien entendu présente en toile de fond. Le pays n'a accédé à l'indépendance qu'en 1908 après cinq siècles de domination ottomane. Au départ le pays était une mosaïque de peuples tous différents car à côté des chrétiens subsistaient des minorités juives et musulmanes. Mais l'autrice montre que l'intolérance entre les différentes religions était bien présente et le couple la retrouvera à Istanbul devenu capitale de la Turquie. Il deviendra de plus en plus difficile aux différentes communautés de vivre ensemble et à chacune de trouver sa juste place. 

C'est un roman poignant, voire par moment déchirant, sans aucun doute ma plus belle découverte de toutes mes lectures d'été et un coup de coeur pour moi, comme je n'en ai pas souvent. Il est très bien écrit, traduit par Marie Vrinat, et l'autrice nous raconte donc l'histoire de sa famille avec passion et sans aucune complaisance pour ses ancêtres avec qui par moment elle règle ses comptes tout en leur pardonnant ce qu'ils ont fait.

Retrouver l'avis de Sacha ICIcelui d'Ingannmic ICI ainsi que chez Je lis, je blogue ICI. 

Ce roman me permet de participer à au challenge  de Sacha "Une rentrée à l'Est" sur le thème de la Bulgarie

Chaque histoire a plusieurs visages même si elle est racontée par la même personne, parce que ses visages à elle aussi changent avec les années...

Bonne lecture  et Bonne semaine à tous !

Bonne lecture et Bonne semaine à tous !

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
Bonjour Manou. Tu m'as donné envie de lire ce roman qui semble original et émouvant. Bonne journée et bisous
Répondre
A
Les avis semblent assez partagés sur ce roman ; pour l'instant je ne suis pas trop partante, mais on ne sait jamais .. j'aurais voulu participer au mois bulgare, mais trop d'engagements déjà pris pour ce mois de septembre.
Répondre
G
A priori, un peu trop dramatique pour me donner envie. Je recherche un peu plus de légèreté si possible, sans y parvenir à chaque fois !!!
Répondre
M
Rien qu'a te lire j'ai de suite envie de le lire aussi ,c'est fait je l'ai noté 😉 <br /> Gros bisous et bonne journée<br /> Mitou
Répondre
F
J'avais failli sélectionner ce roman pour le rendez-vous bulgare mais le temps m'a fait défaut. A la lecture du billet d'Ingannmic, je pensais que j'avais bien fait d'opter pour un autre livre, mais le tien éveille à nouveau ma curiosité ! Un coup de coeur carrément !
Répondre
P
Je me méfie des biographies, mais apparemment, celle-ci vaut vraiment le détour !
Répondre
B
Un ouvrage qui mérite d'être lu.
Répondre
T
Je note ce coup de cœur pour un récit qu'on voudrait éloigné des réalités d'aujourd'hui où l'intolérance semble regagner du terrain.
Répondre
C
bonjour<br /> ce type d'intolérance n'est pas près de voir la fin, au contraire !! j'aime tes mots sur les odeurs, les arômes de ce safran...<br /> bisous
Répondre
M
Bonjour Manou,<br /> Ce livre m'a tentée, je viens de le télécharger.<br /> Bisous.<br /> Bon après-midi,<br /> Mo
Répondre
L
Ton analyse est bien triste. Bisous
Répondre
M
Comment peux-t-on à ce point renier et blesser sa famille sous prétexte de racisme, de religion, ces personnages doivent être attachants, pour certains...A lire.<br /> Bisous Manou
Répondre
I
Je suis ravie qu'il t'ait autant plu... malgré le rendez-vous manqué en ce qui me concerne :)
Répondre
B
Un livre poignant, déchirant que tu nous as magnifiquement présenté.<br /> Je le note car j'ai très envie de le lire<br /> C'est terrible l'intolérance...<br /> Bisous Manou et bon lundi
Répondre
M
Je crois que je vais mettre ce livre en tête de liste surtout si il est édité en livre de poche! Merci encore
Répondre
S
Je suis très contente que ta patience ait été récompensée avec un coup de coeur ❤️ ! Et j'apprends au passage que le roman est sorti en poche, c'est une excellente nouvelle ! Le dialogue entre l'autrice et ses personnages/ancêtres est d'autant plus touchant qu'on peut se dire que si Maria Kassimiva-Moisset est aujourd'hui écrivaine, c'est sans doute grâce à la pugnacité et au courage de Miriam qui ont sûrement rejaillis sur son éducation. Les vies difficiles de nos ancêtres nous ont ouvert des voies plus heureuses, et on ne peut que leur rendre hommage !
Répondre
D
Un livre qui doit âtre passionnant .<br /> <br /> Belle journée<br /> <br /> Bises <br /> <br /> Den
Répondre
A
Une lecture qui me tente de plus en plus. Merci pour ton avis.
Répondre
B
bonjour Manou , merci pour tes coms +++++ et tes inspirations pour la lecture ... gros bisous belle journée a+
Répondre
V
Triste histoire, les religions effacent l'amour...Gros bisous Manou. cathy
Répondre