Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
A Marseille, les galères, on connaissait bien. Nul besoin d'avoir tué père et mère pour s'y retrouver, comme il y a deux siècles. Non, aujourd'hui, il suffisait seulement d'être jeune, immigré ou pas.
Nous retrouvons avec plaisir dans ce second opus de la trilogie de Jean-Claude Izzo, Fabio Montale qui a été contraint de démissionner mais qui va, je vous rassure, reprendre du service.
Depuis que son amie Lole a quitté Marseille, pour se rendre en Espagne dans sa famille pour une durée indéterminée, Fabio vit en ermite (ou presque) dans son petit cabanon, situé au cœur d'une des superbes calanques marseillaises. Il part à la pêche sur son bateau, prend le temps de réfléchir sur sa vie et sur ses nombreux échecs mais passe des soirées dans le bar de son ami Fonfon, en buvant du rosé, et profite de la présence d'Honorine qui veille toujours sur lui et lui mijote de bons petits plats pour lui remonter le moral.
Mais voilà que sa cousine Gélou (Angèle), qu'il n'a pas revu depuis qu'elle est partie s'installer à Gap avec son second mari, arrive sur les lieux. Elle est folle d'inquiétude, son fils Guitou a quitté la maison sans la prévenir et elle n'a aucune nouvelle depuis. Elle est persuadée qu'il a fugué à Marseille, pour retrouver Naïma, sa petite copine. Fabio découvre très vite que le jeune ado, fou amoureux, devait en effet passer la soirée avec elle mais la jeune fille est elle aussi introuvable.
Où sont passés les deux ados alors que la rentrée des classes approche ?
L'enquête est compliquée car Fabio adore sa cousine dont il était amoureux quand il était ado. Difficile de faire la part des choses quand l'enquête et les sentiments sont mêlés. Il découvre hélas très vite que le jeune ado a été assassiné (ce que le lecteur sait déjà car la scène est décrite dans le prologue...) et que, dans le même immeuble, un historien algérien qui se cachait là, car menacé de mort en Algérie, a lui aussi été tué. Quel lien existe-t-il entre eux ? Dans quelle histoire était mêlé le jeune adolescent ? Quel rôle joue là-dedans le propriétaire de l'immeuble qui est architecte ?
Fabio a heureusement gardé des contacts parmi ses anciens collègues, enfin parmi ceux en qui il a confiance et qui ne jouent pas de la gâchette pour un oui ou pour un non dans les cités, car bien trop contents de se débarrasser des problèmes sans chercher à les comprendre. En se rendant dans la cité de la jeune Naïma il voit Serge, un éducateur avec qui il a travaillé dans le passé, se faire assassiné sous ses yeux...
Ce que va découvrir Fabio ne met pas à l'honneur sa belle ville qu'il aime tant et va impliquer des personnes auxquelles il n'aurait pas pensé en priorité. Il va être en particulier obligé de se rapprocher des milieux islamistes.
Voilà donc dans ce roman une nouvelle enquête sur fond de corruption, de violence et de peur...dans la ville de Marseille.
...je me garais à la mode de chez nous, où c'était interdit, devant l'entrée d'un petit immeuble, ma roue droite tout contre la marche d'entrée. Il y avait bien une place de l'autre côté, mais je voulais que mon suiveur ait le sentiment que si je ne faisais pas de créneau, c'est parce que je n'allais pas m'absenter longtemps. On est comme ça ici. Parfois, même pour un petit quart d'heure, le double file, avec les warning, c'était ce qui se faisait de mieux.
Les quartiers nord, avec leurs milliers de fenêtres éclairées, ressemblaient à des bateaux. Des navires perdus. Des vaisseaux fantômes. C'était l'heure la pire. Celle où l'on rentre. Celle où, dans les blocs de béton, on sait que l'on est vraiment loin de tout. Et oubliés.
Dans ce second opus, on retrouve l'ambiance que j'ai décrite lorsque je vous ai présenté le premier "Total Khéops" voir ICI. Le roman est dédié à la mémoire d'Ibrahim Ali, abattu le 24 février 1995 dans les quartiers nord de Marseille, par des colleurs d'affiches du Front national.
Je ne vais donc pas reprendre en détails le contexte de l'enquête. La ville de Marseille est toujours l'héroïne principale du roman. Le roman alterne les descriptions violentes et les odeurs, les saveurs, les recettes de cuisine, le bruit de la mer. C'est tout cela qui rend la ville si attirante, ce contraste, cette poésie, cet art de vivre.
Mais la ville est en crise. Un nouveau port se construit à Fos. La vie dans les quartiers a changé, les différentes communautés qui vivaient jusque là en harmonie, sont maintenant divisées. Trop de malheur, trop de chômage, trop de galères quotidiennes... C'est la chiourme, la galère donc d'où le titre "Chourmo" du roman qui bien entendu fait référence aux anciens galériens qui se retrouvaient tous dans le même bateau et ramaient à la même cadence. Mais dans ce mot, il y a aussi une notion de partage, car la galère on ne la vit pas tout seuls...
S'il est question de corruption dans ce roman, de flics ripoux, de blanchiment d'argent sale, du FN qui enflamme les quartiers, de chômage, de drogue, de racisme, de la Mafia et de la montée des intégrismes, il est aussi question d'amitié, de loyauté, heureusement bien que Fabio Montale apparaisse de plus en plus nostalgique et pessimiste au fil du roman. Mais aussi de plus en plus attachant...même s'il boit trop, vraiment trop.
Parmi les personnages, tous décrits avec beaucoup de réalisme, mon seul bémol est celui de Serge, l'éducateur qui a aidé beaucoup de jeunes des banlieues mais aurait, d'après les dires d'un des policiers également abusé d'eux, chose que Fabio Montale n'arrive pas à croire, ce qui lui fait tenir des propos plus que dérangeants...dont je n'avais, je l'avoue, gardé aucun souvenir lors de ma lecture durant mes jeunes années.
C'est un roman qui sonne juste et semble étrangement d'actualité. La peur et la détresse des habitants des banlieues, abandonnés des pouvoirs publics, nous touchent en plein cœur, tout comme cette génération de jeunes sacrifiés alors qu'ils auraient pu avoir une autre vie...
Même si par moment on est dégoûté de découvrir tout ce que l'auteur dévoile sur sa ville, il sait le faire avec lucidité et non sans une certaine tendresse, et encore une fois, il nous donne envie de le suivre dans son enquête pour rétablir la justice, même s'il n'y croit plus et nous pas beaucoup plus...
Bien entendu, je vous présenterai très vite le troisième opus dès la fin de la semaine puisque j'ai lu la trilogie pendant les vacances.
Lire l'avis d'Ingannmic ICI et d'autres avis sur Babelio ICI.
Cette lecture me permet de participer au challenge d'Ingannmic "Sous les pavés les pages".
Les Goudes, à une demi-heure à peine du centre ville, n'était, passé l'été, qu'un village de six cents personnes...
Impossible de croire, à qui n'est pas venu un jour jusqu'ici, dans ce petit port usé par le soleil, qu'on se trouve dans un arrondissement de Marseille...
On est là au bout du monde.