Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Première Edition chez Gallimard, Collection Série Noire en 1995 / puis en 2002 et Gallimard, Collection Folio Policier 2001
Marseille n'est pas une ville pour touristes. Il n'y a rien à voir. Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage. Ici, il faut prendre partie. Se passionner. Être pour, être contre. Être, violemment. Alors seulement ce qui est à voir se donne à voir. Et là trop tard, on est en plein drame. Un drame antique où le héros c'est la mort. À Marseille, même pour perdre il faut savoir se battre.
C'était ça, l'histoire de Marseille. Son éternité. Une utopie. L'unique utopie du monde. Un lieu où n'importe qui, de n'importe quelle couleur, pouvait descendre d'un bateau, ou d'un train, sa valise à la main, sans un sou en poche, et se fondre dans le flot des autres hommes. Une ville où, à peine le pied posé sur le sol, cet homme pouvait dire : "C'est ici. Je suis chez moi."
Durant leur jeunesse, Fabio, Manu et Ugo étaient les meilleurs amis du monde. Fils d'immigrés, ils passaient toutes leurs journées en plein cœur du quartier du panier à Marseille même Fabio, né là, mais qui avait vécu ensuite avec ses parents à la Capelette.
Et puis leurs chemins se sont séparés. Manu est devenu un petit voyou et s'est installé avec Lole, la belle gitane, celle qui les réunissait tous car ils en étaient tous les trois amoureux. Ensuite, Ugo est parti loin de Marseille et a fait le tour du monde en solitaire, tandis que Fabio se rangeait et devenait flic mais un drôle de flic, plus proche des éducateurs que les autres, ce qui lui a valu la confiance des jeunes dans les quartiers difficiles mais en contrepartie beaucoup de critiques dans sa profession.
Lorsque Manu sort de prison, il replonge et se fait abattre par un motard. Le roman débute alors qu'Ugo revient à Marseille pour le venger. Il reprend des contacts et tue Zucca celui qu'il pense être l'investigateur de ce règlement de compte, mais il va se faire tuer à son tour... Avant, il a assuré le départ de Lole pour la mettre en sécurité.
Fabio Montale se retrouve chargé de l'enquête. Chaque avancée le replonge brutalement dans le passé, l'oblige à se remettre en question. Il se sent seul malgré la présence d'Honorine qui le couve comme une mère, vu qu'elle le connait depuis qu'il est tout petit, mais aussi de deux amies, Babette, la journaliste et Marie Lou, une jeune prostituée qui rêve de quitter son mac. Je vous laisse découvrir leurs histoires personnelles plus en détails dans le roman.
Ce que veut Fabio avant tout, c'est comprendre pourquoi ses deux amis ont été assassinés. C'est alors que Leïla, une jeune étudiante faisant partie des ses amies disparait à son tour...et elle est retrouvée morte elle-aussi. Elle a été violée et torturée.
Tous ces meurtres sont-ils liés à des règlements de compte ?
Quel rôle joue la Mafia dans l'assassinat de Leïla ?
Ma mission n'était pas de comprendre, mais de réprimer. J'étais là pour faire régner l'ordre. La Justice, c'était aux juges de l'appliquer...j'avais failli à ma mission...
"On n'est pas des assistantes sociales !" avait hurlé le Grand Chef. La prévention, la dissuasion par la présence et le contact, l'îlotage même, c'est du pipeau ! Vous comprenez, Montale!".
J'avais compris. On préférait souffler sur les braises. Politiquement, ça payait mieux aujourd'hui.
Gamins, nous venions souvent à la Belle de Mai. Pour nous battre. A cause des filles, souvent. Presque toujours. Il y avait toujours une bagarre dans l'air. et un stade ou un terrain vague pour se foutre sur la gueule...
On se battait pour le sourire des filles, pas pour la couleur des peaux. Ça créait des amitiés pas des haines.
Les livres, c'est Antonin un vieux bouquiniste anar du Cours Julien, qui nous en donna le goût. On taillait la classe pour aller le voir. Il nous racontait des histoires d'aventuriers, de pirates. La mer des Caraïbes. La mer Rouge. Les mers du Sud...Parfois, il s'arrêtait, se saisissait d'un livre et nous en lisait un passage. Pour preuve de ce qu'il avançait. Puis il nous en faisait cadeau.
Voilà le premier opus de la trilogie marseillaise écrite par Jean-Claude Izzo, un auteur trop tôt disparu. L'auteur était journaliste au quotidien "La Marseillaise" puis il est devenu écrivain, romancier et poète. Je voulais le relire depuis fort longtemps. Il suffisait pour cela que je sorte cette trilogie de ma bibliothèque personnelle, ce que j'ai fait durant l'été. Ce roman qui est à la fois un polar, un roman noir et un roman social a obtenu le trophée 813 du meilleur roman francophone en 1995.
Je me suis demandée pourquoi j'ai tant aimé renouer avec cette trilogie et la réponse est simple, parce que l'auteur disparu depuis l'an 2000, a érigé en héroïne, sa ville, Marseille, cette ville portuaire cosmopolite qu'il nous fait découvrir à sa manière, de l'intérieur mais sans concession, ne nous cachant rien de ses contradictions, ni de sa situation sociale et des tensions qui y montent en puissance.
Tout ce qu'il décrit dans ses romans, démontre son amour viscéral pour la ville et en particulier pour les quartiers populaires. J'ai aimé "revoir" tous les lieux dans lesquels se déroulent les romans : les Goudes, le Vieux Port, l'Estaque, le boulevard d'Athènes et les escaliers qui descendent de la gare Saint-Charles vers le centre et la Canebière, la Belle de mai où j'ai habité et...les Calanques tout cela, presque tels que je les ai connus dix ans avant l'époque où se déroule le roman, lorsque j'étais étudiante et que je découvrais la ville. Bon je vous rassure tout de même tout ce qu'il nous raconte de la Mafia locale je l'ai découvert à travers les médias...et il n'était pas vraiment recommandé à cette époque de traverser le quartier du Panier de nuit en ce temps là.
Le roman aborde aussi les multiples visages de la ville qui a connu plusieurs vagues d'immigration. Les différents quartiers ont su jusque là réunir les différentes idéologies jusqu'à ce qu'émergent les courants d'extrême droite.
Après Marseille donc, et sa Mafia bien implantée dans la ville, le second héros du livre est bien entendu Fabio Montale, ce flic à la dérive qui a été lui aussi un petit voyou dans sa jeunesse. Du coup, il reste très humain et proche des jeunes. Il préfère faire de la prévention plutôt que des expéditions punitives, d'autant plus qu'il exerce dans les quartiers Nord de la ville et qu'il veut rester fidèle à ses amis d'enfance. Le voilà donc bien coincé entre la loi qu'il incarne et sa loyauté.
Dans ce premier roman, il va perdre ses amis les plus proches mais aussi pas mal de ses illusions car le passé le rattrape. D'un naturel déprimé, car il pense avoir raté tout ce qu'il entreprend, par exemple être passé à côté de l'amour alors qu'il était à sa portée, Fabio nous est tout de suite sympathique. Il nous touche quand il laisse émerger ses souvenirs de jeunesse, les jeux avec ses camarades, les baignades dans le port, les bagarres, les lectures partagées, les filles...Il sait aussi profiter des petits riens de la vie. L'auteur dit s'être inspiré du poète italien Eugenio Montale pour choisir le nom de son héros.
Vous l'aurez compris l'intrigue vient bien après tout cela, mais aussi après la pêche, la cuisine à l'huile d'olive et le partage d'une bonne bouillabaisse, ou de la soupe de poissons d'Honorine avec sa rouille, après un bon rosé frais, ou le pastis, après le soleil, la mer et le ciel bleu...après la musique, le jazz, et après les femmes.
Le titre "Total Khéops" signifie "bordel/ chaos immense" et généralisé dont on ne peut pas sortir...Ce terme de l'argot local fait référence à une expression utilisée par Akhenaton dans une des chansons du groupe IAM à ses débuts. Il y a bien d'autres clins d'oeil à d'autres groupes de RAP, ou d'autres "clichés" provençaux, mais aussi des références à des poètes, à des auteurs de romans. L'auteur n'hésite pas à citer certains extraits au fil des pages.
L'auteur aborde donc dans ce roman le thème de l'amitié mais aussi celui de la trahison et donc de la vengeance, tout cela avec son écriture simple et fluide. Il nous parle aussi de la Justice et de son utilité dans un monde où les inégalités dominent et où l'argent devient plus important que l'humain.
En cela, il nous offre un roman très engagé politiquement.
Les phrases sont courtes et les propos vont droit au but, et pourront en choquer certains par leur crudité. Les mots d'argot sont souvent employés, tout comme les expressions locales populaires, tellement vivantes. Les scènes de violence sont nombreuses mais sonnent juste et elles alternent avec d'autres qui rendent l'ambiance plus légère, comme ses descriptions poétiques, odorantes, chaleureuses. Les titres des chapitres nous mettent déjà dans l'ambiance "Où même sans solution, parier c'est encore espérer" ; "Où ne pas dormir, ne résout pas les questions" ; "Où il y a des choses qu'on ne peut pas laisser passer"....
Ce premier opus a obtenu le Prix du festival de Saint-Nazaire en 1996.
Il a été adapté pour la TV en 2001 (une adaptation très controversée à cause du choix de l'acteur qui joue Fabio, Alain Delon, qui est en tout son opposé...), et au cinéma en 2002. Bizarrement je n'ai jamais eu l'occasion de voir l'une ou l'autre de ces deux versions.
Lire l'avis d'Ingannmic ICI et sur Babelio ICI.
Il est trop tard au point de vue des dates pour que j'intègre cette lecture dans les "trilogies et séries de l'été" de Philippe, mais pas trop tard pour que je l'intègre dans "Sous les pavés, les pages" organisé par Ingannmic ICI.
Je vous présente les autres opus de la trilogie cette semaine !
Il vaut mieux exprimer ce que l'on éprouve. Bien sûr. Je savais écouter, mais je n'avais jamais su me confier. Au dernier moment, je me repliais dans le silence. Toujours prêt à mentir, plutôt que de raconter ce qui n'allait pas. Ma vie aurait sans doute pu être différente...
Avec les femmes, j'allais jusqu'à l'incompréhension et je souffrais de les voir s'éloigner...Quand je tendais la main, qu'enfin, j'ouvrais la bouche pour m'expliquer, il était trop tard...
Je ne faisais pas confiance. Pas assez. Pas suffisamment pour mettre ma vie, mes sentiments entre les mains de quelqu'un. Et je m'usais à essayer de tout résoudre par moi-même.
Dehors, je pris le soleil en pleine gueule. L'impression de revenir à la vie. La vraie vie. Où le bonheur est une accumulation de petits riens insignifiants. Un rayon de soleil, un sourire, du linge qui sèche à une fenêtre, un gamin faisant un dribble avec une boîte de conserve, un air de Vincent Scotto, un léger coup de vent sous la jupe d'une femme...