Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
C'était une solitude avec laquelle elle était née. Une solitude qui ne s'éteint jamais, mais soulage et apaise. Il n'y avait que sur les collines qu'elle n'en souffrait plus. Elle ne se sentait à sa place nulle part ailleurs. Elle n'y était pas jugée pour ce qu'elle disait ou pour ses émotions. En dehors du Bosquet, elle était toujours en décalage.
Le Bosquet, c'est un îlot dans une mer de collines. Sans autre horizon que ces trois sommets qui occupent tout l'espace. Il fallait descendre dans la vallée si on voulait plus de liberté. Le Bosquet était exigu, peu étendu et habité par une seule famille. Trois personnes, comme les collines. Il y avait la pitchotte, la petite, l'estela, l'étoile et le tabamard, la brute. La pitchotte, étonnamment, dépassait les deux autres, et de loin. C'était celle que préférait sa grand-mère. Les jours où rien ne va, disait-elle, il faut se réfugier en haut de la pitchotte pour s'apaiser.
Depuis sa naissance et le départ définitif de sa mère, Malu (prononcer Malou) vit seule avec son père et sa grand-mère dans une ferme isolée au coeur de l'Aveyron.
Malu est la première élève que le car de ramassage scolaire vient chercher tôt le matin et la dernière qu'il ramène le soir. Elle n'aime pas vraiment l'école, car elle se sent différente des autres, plutôt en décalage. Elle n'est pas victime de harcèlement mais elle est solitaire et délaissée par ses camarades de classe. Elle ne se sent en sécurité et protégée qu'une fois revenue chez elle, dans sa famille, au Bosquet. C'est pourtant une simple ferme avec ses dépendances, installée-là au milieu de trois collines, sur un plateau isolé caillouteux et aride. La terre est pauvre, rien n'y pousse et les brebis peinent à trouver de quoi manger.
La grand-mère apporte un peu de tendresse dans ce rude univers. Elle s'occupe de Malu, l'entoure de sa présence rassurante et lui raconte des histoires. Mais il y a des sujets tabous qu'il vaut mieux ne pas aborder comme celui par exemple, du départ de la mère...
Le père est doux et aime profondément sa fille mais il est taiseux, cache ses soucis financiers et travaille toute la journée pour un résultat plus que médiocre. De plus, la canicule, précoce cette année-là, entraine beaucoup de maladies chez ses brebis en particulier des mammites et le lait devient alors impropre à la consommation. Les jeunes agneaux sont de plus en plus nombreux à mourir en bas âge ce que Malu ne supporte pas. Il faut dire qu'elle les aime ces agneaux, parfois elle a aidé le père à les mettre au monde avec ses petites mains.
Les adultes enterrent leurs soucis au fond d'eux-mêmes et se taisent pensant épargner la jeune fille qui depuis sa tendre enfance comprend tout et encore davantage cette année là qu'elle a grandi.
Malu a elle- aussi des secrets : elle cache des escargots sous son lit, se baigne dans l'eau glacée de la rivière et décide d'enterrer le plus grand nombre de petits cadavres d'agneaux sur la colline en cachette de son père et avant qu'il fasse venir l'équarisseur comme il en a l'obligation. Quand le roman démarre, elle est d'ailleurs en train de creuser la terre pour enterrer un agneau, ce que le lecteur comprendra plus tard. Mais dans la terre, elle ensevelit aussi ses angoisses, sa colère, son impuissance, sous les yeux attentifs de sa chienne Sola qui ne la quitte jamais.
Maintenant qu'elle a douze ans, Malu brave aussi les interdits et fouille dans les affaires personnelles de sa grand-mère, découvrant des photos, mais aussi des habits qui ne semblent pas lui appartenir.
Lorsqu'elle remarque que sa grand-mère perd de plus en plus souvent ses repères, qu'elle "s'absente" en quelque sorte, Malu fait tout pour le cacher à son père. Elle prend soin d'elle et non l'inverse et a alors des responsabilités qui la dépassent, craignant que son père ne décide de se séparer prématurément de la vieille femme en la plaçant en maison de retraite.
Mais la vie est ainsi faite que lorsqu'on vieillit tout peut arriver...
Malu pouvait retracer les journées de sa grand-mère à la seconde près, les yeux bandés s'il le fallait. Elle savait quel bol elle choisirait pour le petit déjeuner (le beige avec des rayures bleues parce que les pois ne lui ont jamais porté chance et que le bleu est présage de beau temps), le tablier qu'elle porterait...l'heure à laquelle elle irait chercher le pain...
Sa grand-mère c'était tout cela à la fois. La sécurité de savoir où elle était à tel moment et ce qu'elle ferait la minute d'après.
Malu ne savait trop quoi faire de toutes ces histoires du passé que sa grand-mère lui racontait de plus en plus. Elle ne parvenait pas à faire de la place à ces êtres qui ne lui avaient laissé qu'un souvenir flou. C'était comme ouvrir une porte sur le monde et la refermer aussitôt. Il n'y avait pas assez de place au Bosquet. C'était un petit monde étroit qui n'appartenait qu'à trois personnes.
Elle avait toujours regardé les troupeaux avec envie. Chaque personnalité trouvait sa place sans empiéter sur les autres. Des tensions survenaient mais elles étaient ponctuelles. Le troupeau était un ensemble qui avançait d'un même corps...
Quand on perd la tête, nos mains prennent le relais. Elles sont les chroniques de notre vie. Si notre cerveau oublie, elles se souviennent. Elles portent les cicatrices du passé et les plaies du présent...Les mains de sa grand-mère étaient ridées de souvenirs, mais rosées d'espoir. Elles la reliaient à la vie, à la cave, à elle, au Bosquet. A tout ce qui reste, quand ce qui était n'est plus.
Voilà un roman plutôt inclassable tant il est un mélange de poésie, de philosophie, de vie familiale et de ruralité. Les descriptions des paysages sont très belles. Le ton sonne juste et la jeune Malu est une héroïne très attachante.
Le roman est original aussi par le fait que l'autrice nous raconte l'histoire de cette famille à travers le regard d'une toute jeune fille qui, le temps de quelques mois, va devoir sortir de l'enfance, évoluer et grandir d'un coup. Un lien très fort la relie à la terre qu'elle creuse à la main pour mieux la sentir sous ses paumes et en sentir l'odeur. Il y a des passages magnifiques dans lesquels le lecteur pressent que Malu ne pourra jamais quitter cet endroit, qu'elle prendra le relais de son père et de sa grand-mère et deviendra la troisième génération à vivre- là... sans pouvoir trouver le bonheur ailleurs.
C'est cependant un roman que j'ai trouvé plutôt triste et noir car la vie ne fait pas de cadeaux à Malu, tant elle grandit dans le mal-être, au milieu des non-dits et que le huis-clos familial est étouffant.
Non seulement elle vit au milieu d'une famille de taiseux, mais personne n'agit quand elle se fait du mal ni pour lui tendre la main, ni pour lui demander des explications même lorsque le directeur de l'école tente d'en parler car les enseignants ont vu qu'elle se scarifiait et réactivait ses plaies à peine cicatrisées.
Son père se décidera à lui parler de sa mère et de son départ alors qu'elle était toute petite, lorsqu'il n'aura pas d'autres choix alors qu'il aurait pu le faire avant.
Mais ce n'est pourtant pas un milieu maltraitant. En fait personne ne sait comment aborder le problème en face. Le père est maladroit et la grand-mère a toujours pensé qu'un jour Malu poserait des questions ce qu'elle n'a jamais fait. Bien entendu, quand la grand-mère à laquelle elle est très attachée, tombe malade, l'environnement de la jeune fille s'enfonce encore davantage dans le drame et les soucis qui la dépassent.
Dans ce premier roman, l'autrice nous plonge dans cette région de France qu'elle aime particulièrement et qu'elle connait bien, l'Aveyron. Au delà des difficultés propres à la rudesse de leur métier, les éleveurs sont tributaires d'une météo qui devient de plus en plus difficile à gérer, car caniculaire ou tempétueuse, et pouvant tourner rapidement à la catastrophe pour ceux qui travaillent la terre et essaient d'en vivre.
L'autrice aborde les thèmes de l'abandon, de la différence, de l'adolescence quand on n'a pas de modèle adulte devant soi. Elle nous parle aussi de l'ambivalence des choses, un lieu qu'on apprécie, peut aussi nous rendre malheureux, pareil pour les gens qu'on aime qui nous font du mal en pensant nous faire du bien ou parce qu'un jour on ne les reconnait plus comme c'est le cas de la grand-mère atteinte de la maladie d'Alzheimer.
L'autrice nous dit avoir voulu faire de Malu une Antigone moderne, qui honore les morts en disant des prières sur les tombes de ses agneaux, veut contrer l'avancée du temps et le vieillissement de ses proches et qui veut avant tout faire de la résistance face aux événements de la vie.
J'avoue que je n'y ai pas du tout pensé en lisant le roman ! J'ai tout simplement trouvé que Malu était une jeune fille attachante, secrète et solitaire mais très courageuse pour affronter tout ce qu'elle endure cet été- là. Elle fait preuve de beaucoup de maturité pour comprendre les autres et est déjà d'une grande sagesse, c'est ce que j'ai aimé chez elle. Mon seul bémol est que j'aurai aimé savoir comment elle s'en sortait et surtout si elle allait mieux, car le roman se termine sur un nouveau drame dont je ne vous dirai rien, mais qui ne laisse rien présager de bon. Cependant, ce que le lecteur sait d'elle à présent, de sa force, de sa détermination peut nous faire penser qu'elle arrivera à le surmonter.
Merci à Babelio et à l'Editeur de m'avoir permis de lire ce roman en avant-première grâce à une Masse Critique exceptionnelle. Il ne paraîtra que fin août lors de la Rentrée littéraire 2025.
A noter : tous les mots et expressions en patois rouergat, employés dans le livre, sont traduits à la fin du roman dans un petit lexique.
La douleur physique reste la meilleure des distractions quand les pensées deviennent trop envahissantes.
Nous sommes des invités de cette terre. De simples passagers, lui rappelait régulièrement son père.
Cette terre ne voulait plus d'eux. Les humains s'étaient approprié tous ses dons, sans jamais rien lui offrir en retour. Elle rompait le pacte de confiance qu'elle avait signé avec eux. Elle n'offrait que résistance. Il n'y avait plus de retour en arrière.