Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Commence alors son long voyage en solitaire vers un territoire inconnu des confins duquel elle ramènera son enfant. Courageuse, elle vogue sur l'océan tumultueux des contractions, vagues successives qui lui arrachent des plaintes rauques. Durant les pauses qui lui semblent de plus en plus courtes, elle s'allonge par terre, frissonnante, tâche de ne pas penser au prochain spasme qui sera peut-être encore plus long et douloureux. Elle supplie mentalement son bientôt-né de participer avec elle à l'enfantement, de faire sa part en se laissant porter par chaque élan, de ne pas résister aux pressions mais de les prendre pour guide afin de quitter son abri devenu inhospitalier et de venir au monde...
Nous voici dans un petit village rural français que l'autrice ne situe ni dans l'espace (on y boit du cidre !) ni dans le temps (au XIXe siècle sans doute). Nous savons simplement vu le contexte que nous ne sommes pas dans une histoire contemporaine. Les gens circulent à pied ou en charrette et le monde rural est très isolé, car il faut au moins deux jours de charrette pour rejoindre la ville.
En ce temps- là, une des richesses des campagnes était le lait des nourrices. Les femmes sont exploitées par leur propre mari, et sous la coupe du "meneur" qui dispose à son aise du corps_ enfin je devrai dire du lait_ de leur femme. C'est en effet aux maris que l'argent de la transaction est remis. Elles, elles ne sont rien, et ne sont là que pour donner leur lait : elles sont considérées à peine mieux que du bétail. Pour savoir si elles seront de bonnes nourrices, leurs seins sont dénudés, palpés et pressés sans ménagement, et le verdict sonne comme une condamnation. C'est le drame pour celles qui ne seront pas retenues, le drame pour celles qui vont devenir nourrices en ville, car elles doivent laisser au village leur propre bébé, ou pour celles qui ne recevront que de maigres indemnités si on leur confie un enfant orphelin, au lieu d'un enfant de bourgeois. En ce temps là, il n'était pas bien vu chez les bourgeois de nourrir les enfants au sein et d'ailleurs il faut noter que les femmes n'avaient pas plus le choix qu'ailleurs. C'est leur mari qui décidait de mettre l'enfant à peine né en nourrice ou d'entretenir une nourrice à domicile. Le "meneur" avait donc tous les pouvoirs, il s'enrichissait au passage, et les hommes du village ou de la ville lui faisaient entièrement confiance. Beaucoup de bébés mourraient prématurément, y compris pendant le long voyage qui séparait la ville de la campagne...
C'est dans ce contexte que Sylvaine, l'héroïne du roman, est devenue elle-aussi nourrice. Elle a déjà un petit Jehan, qui sera bientôt sevré et a accueilli depuis peu, avant que son lait ne soit tari, une petite Gladie, enfant fragile venue de la ville pour être nourrie à la campagne. Comme pour beaucoup de femmes de la campagne, le peu d'argent qu'elle touche pour ainsi "offrir" son lait à un enfant, lui permet d'améliorer la vie quotidienne. Andoche, son mari, travaille pourtant dur, il est bûcheron mais lui à l'inverse de certains hommes du village, respecte sa femme...
Une nuit de pleine lune, elle est étrangement attirée jusqu'à la clairière et découvre une nouvelle-née, posée dans la mousse. Elle décide de l'emmener chez elle pour la nourrir. Près d'elle un cahier que Sylvaine ne peut pas lire car elle ne sait tout simplement pas lire. Elle est tout de suite comme rattachée à ce bébé, reliée par un fil invisible. Elle est certaine d'avoir été "appelée" pour la trouver.
Son mari ne veut pas qu'elle la garde et propose de la déposer en ville, "au Tour", là où on recueille les orphelins et les enfants abandonnés, mais le problème se résout tout seul quand la petite Gladie qui n'était pas bien vaillante meurt dans son sommeil. Ils décident d'un commun accord d'échanger les deux bébés pour pouvoir continuer à toucher la maigre indemnité, sans songer aux conséquences de leur geste.
Mais bien entendu les choses se compliquent lorsque les parents de la petite Gladie viennent la récupérer, mais aussi pour Sylvaine lorsque après la naissance de son second fils, la tempête fait rage et lui prend son Antoche adoré...
L'argent, elles savaient bien qu'elles en verraient pas la couleur et que c'est leur mari qui empocherait tout après que le maître se soit servi. On faisait mine de rester concentrées sur notre ouvrage...Les hommes, eux, buvaient du cidre en se réjouissant à l'avance de cette aubaine qui leur coûterait rien. On disait mot, mais je suis sûre qu'on pensait toutes la même chose : qu'il faudrait peut-être nous demander notre avis, vu qu'on était quand même les premières concernées.
Je vais te dire une astuce pour être choisie par les bons. Quand les pères arrivent au bureau, regarde leurs mains avant leur figure. Si elles sont marquées par le travail, lève les yeux et essaie d'accrocher leur regard. Tire bien sur ton corsage pour que ça ait l'air énorme. ça les rassure même si ça veut rien dire. Vaut mieux des patrons qui triment tout le jour et qui te laisseront tranquille que des riches qui te surveilleront comme le lait sur le feu, crois-moi.
"Te voilà de nouveau grosse ! C'est une bonne et une mauvaise nouvelle, ça. Bonne parce que tu auras bientôt un lait tout jeune qui se vendra à un bon prix. Mauvaise parce qu'il va falloir prévenir les parents et qu'ils baisseront tes gages"...
Au tressaillement de la jeune femme, La Chicane comprend qu'il la tient. Il s'interrompt de nouveau, autant pour savourer ce moment de puissance où il sent son ascendant monter sur sa proie, que pour laisser à la nourrice le temps de mesurer l'ampleur des conséquences de son état. Il ajoute plus bas :" On peut toujours s'arranger tu sais"...
"J'en prendrai plus, qu'elle [La Pelletier_ huit enfants en tout] a dit à son homme. Je peux jamais m'arrêter. Toute cette marmaille, il faut la nourrir, la laver et l'habiller. J'ai pas une minute de repos...
Sitôt que les mères reviendront de la Ville, je leur rendrai leurs petits et on se débrouillera sans les salaires.
C'est ce qu'on verra, a répondu son mari. Tu te laisses marcher sur les pieds par des mioches qui ont rien à dire. Je vais te montrer, moi, comment on les éduque. Et il a mis une volée à toute la ribambelle d'enfants qui en était toute sonnée."
Voilà un premier roman dont on va entendre parler à cette rentrée littéraire j'en suis bien certaine.
L'autrice nous révèle les rouages de cette industrie particulière plus que lucrative qui a pendant des décennies voire des siècles, exploitée les femmes, les hommes (et leurs maris) ne leur demandant aucunement leur avis sur la question alors qu'elles étaient les premières concernées.
Nous en avions tous entendu parler sans en connaître les détails. On voit bien qu'elle s'est documenté pour pouvoir en parler (faute de témoignages). Mais elle nous en parle avec beaucoup de respect, nous invitant à entrer dans l'histoire de ces femmes de la campagne qui sont le plus souvent restées "invisibles" face à celles de la ville qui pourtant n'hésitaient pas à venir quémander leurs services.
Les personnages féminins sont incroyables et c'est à travers ces femmes fortes et tellement humaines que nous découvrons les différentes étapes mises en place par les meneurs pour arriver à leur fin, mais aussi, les trahisons et les complots, les chantages...tout cela afin qu'ils puissent garder le pouvoir sur les gens de la campagne.
Si l'héroïne principale est bien Sylvaine, nous découvrons aussi en parallèle l'histoire de la mère de la petite fille trouvée dans la forêt et nous saurons par qui et pourquoi elle a été déposée- là car le contenu du carnet est peu à peu dévoilé. La vie des autres nourrices forme comme une toile de fond animée en permanence par leurs forces et leur pugnacité inépuisables.
L'autrice décrit avec beaucoup d'humanité et de réalisme leur vie quotidienne, le fil qui les relie, car la solidarité est bien présente. Elles se soutiennent, se comprennent, font face au "meneur" ou à leur mari et vont peu à peu se révolter, s'organiser pour que les choses changent après avoir été exploitées, violentées et mises plus bas que terre.
J'ai énormément aimé certains passages. Celui que j'ai trouvé le plus fort car c'est lui qui illustre le plus la solidarité entre les femmes, est celui où Sylvaine, refusée par le "meneur" alors qu'elle est à présent veuve et veut prendre un nouvel enfant, suit à pied la charrette qui emmène les autres nourrices à la ville. Pendant deux jours, alors qu'elle peine à la suivre, ses consoeurs vont tout faire pour le ralentir, jusqu'à descendre de la charrette, l'une après l'autre en chantant (pour que Sylvaine ne se perde pas dans la forêt). En faisant cela elles obligent le '"meneur" à ralentir pour les attendre car il ne peut arriver en ville tout seul ! C'est une formidable chaine humaine qui se met en place, pour soutenir celle qui a été injustement maltraitée (vous découvrirez en lisant le roman pourquoi).
Le sujet est émouvant et rarement traité dans la littérature. En donnant la parole à ces femmes, l'autrice ne nous cache pourtant rien ni des violences, ni des viols, ni des humiliations subies, des silences et des cris de douleur. Mais malgré cela, j'ai lu ce roman d'une seule traite, car il est écrit dans une langue très poétique et emplie de sensualité. La maternité, même non désirée, a toujours permis aux femmes de découvrir leur corps. Le lien qui les relie aux enfants est réel et c'est un lien particulier dont peu de femmes par pudeur, osent parler.
Le roman est divisé en trois "parties" : deux parties qui racontent l'histoire familiale de Sylvaine et la vie des autres nourrices dans ce village rural et, en parallèle, en alternance dans les pages, une partie écrite en italique qui nous révèle peu à peu le contenu du carnet déposé dans la clairière près du bébé (sa jeune mère y raconte sa vie, et les événements qui entourent sa naissance ainsi que les raisons de son abandon).
Mon seul bémol est pour la couverture que j'ai trouvé très jolie et pleine de douceur et de sensualité, mais pas du tout adaptée au contenu du roman.
Ce roman que j'ai beaucoup aimé a été sélectionné parmi les 30 titres en lice pour le Prix du Roman FNAC 2025. Il a également été sélectionné pour le Prix Première Plume.
Merci à Babelio et à l'éditeur de m'avoir permis lors d'une Masse Critique exceptionnelle de le lire en avant première car il ne sortira que le 21 août 2025.
"Je regrette pas ce que j'ai fait. Je pouvais pas faire autrement. Mais je regrette d'avoir dû le faire. De pas avoir eu d'autres choix. Cette fille, je pouvais pas la sauver. Le bébé non plus. Ils reviennent me hanter tous les deux dans mes cauchemars pour me punir. Elle hurle, enfermée dans une cage avec le cadavre gris du petit noyé à ses pieds".
Elle comprend que Margot a raison, que ce secret des origines devra être dévoilé un jour à Gladie, qu'il explique le lien unique qui les relie, mère et fille non de sang mais de lait. L'enfant devenue adulte devra pouvoir lire le livre qui est sien.
La vieillarde ajoute : " La pire chose, c'est le non-dit, le tu. Même si on veut le dissimuler, l'enterrer soigneusement, le secret suinte, s'écoule de toutes parts comme une eau impossible à retenir dans un poing fermé. Tout individu trahi sait, au fond de lui, que quelque chose lui est caché. C'est un fardeau immense à porter, un de ces fardeaux qui vous écrasent au point de vous empêcher d'avancer. La plupart des hommes craignent la vérité, croient qu'elle va les empêcher de vivre. Au contraire, c'est le mensonge et le secret qui tuent."