Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Assise sur la souche détrempée du banc de sable, je me demandais pourquoi on m'avait posée là, en plein mois de février. Nathalie et les Amis de la Roselière étaient sûrs d'eux : " C'est aux heures des embrasements du ciel d'hiver que tu l'entendras. Aussi sûrement que nous l'avons vu." Je doutais que le butor étoilé pût lancer son appel à l'amour si loin du printemps....
Le protocole d'observation était toujours aussi clair, je devais me tenir immobile jusqu'au crépuscule, l'oreille tendue au souffle du butor. Si un seul individu était de retour sur les rives de l'étang, cela signifierait que le monde tournait rond.
La narratrice est aux aguets. Là, au crépuscule, postée au coeur de la roselière, tout près de l'étang de Berre, en Provence, elle attend...et elle espère. Elle tend l'oreille mais ce n'est pas le butor étoilé, cet oiseau rare que tous espèrent entendre qui se manifeste, c'est un petit duc.
Elle fait partie d'un groupe de trois naturalistes qui viennent ainsi dans la nuit, estimer la richesse écologique du lieu, écouter la vie de ce petit coin de Provence en train de renaître et espérer entendre le butor étoilé, ce héron rarissime qui vit encore en Camargue, que l'on entend mais que l'on ne voit presque jamais. Pourtant, il est le témoin du bon équilibre écologique d'un lieu.
Mais la narratrice ce soir-là n'est pas concentrée, et elle laisse son esprit divaguer. Elle pense à la petite Dedou, 11 ans, disparue depuis quelques jours et que tout le village recherche, au loup qui a traversé la région mais dont on ignore s'il se trouve encore ou pas dans les parages (est-il le coupable ?), à son amour perdu (Marc) et qu'elle aimerait bien retrouver, à qui elle écrit des lettres mais qui ne lui répond jamais, et à l'envie terrible que quelqu'un l'embrasse...elle se sent si seule.
Elle imagine la petite Dedou réincarnée dans une jolie couleuvre. Les lettres qu'elle écrit à Marc qui n'habite plus là, ce qu'elle ne sait pas, ne lui seront jamais transmises mais seront lues par un autre homme, Damien, qui se sent seul lui-aussi malgré sa famille, et tombe inévitablement amoureux d'elle.
"Les mots nous transforment quand on les reçoit" dit Damien à son père Kader qui lui reproche de garder ces lettres pour lui, alors qu'elles sont destinées à un autre homme dont il connait l'adresse. Mais Damien ne l'écoute pas et en effet, il sort de ses lectures transformé...
Et pendant ce temps les enquêteurs cherchent inlassablement Dedou, tandis qu'Hélène, sa mère, cherche des réponses à la disparition silencieuse et mystérieuse de sa fille, cette fille qu'elle était allée chercher toute petite sur son île là-bas...
Fleurs de courgette à l'oreille ou fleur de fenouil sauvage à la bouche, les hommes qui vont ainsi sont toujours innocents, forcément innocents...
Je m'étais tu sur ce que le brave philosophe avait pu conseiller à Dedou quand elle lui avait demandé son chemin : " Le monde, c'est droit devant, en suivant les canaux d'irrigation".
- Le chant d'amour du butor étoilé est grave, m'avait-elle dit.
- Grave à quel point ?
- Entonné par un être découragé.
- Qui d'emblée se sait perdu ?
- C'est bien ça, et d'une telle rareté.
- Oh, cela me plaît...
C'est un roman qui est qualifié dans la presse d'éco-poétique. Je ne connaissais pas le terme et je n'aime pas vraiment ces mots "à la mode".
C'est avant tout pour moi un roman très poétique et empli de mystère. Il nous parle de la difficulté de vivre heureux, de communiquer avec légèreté et de faire correspondre nos rêves avec la réalité de la vie. Il nous propose de nous immerger dans la nature. Elle seule ne ment jamais, elle nous permet de nous retrouver face à nous-même, de garder nos sens en éveil, de s'émerveiller d'un rien.
C'est aussi un roman écologique qui nous parle de biodiversité, de la fragilité de ce milieu particulier que constitue l'Etang de Berre, un milieu que je connais bien puisque près de chez moi en Provence et que l'autrice connait bien aussi puisqu'elle vit sur ses rives.
L'écriture toute en douceur et légèreté a un côté envoûtant. Elle nous invite au calme, à la lenteur, à l'écoute de tout ce qui nous entoure. L'amour est présent à chaque page et la nature et les hommes apparaissent comme un tout inséparable, les uns s'appuyant sur les autres.
Le roman s'ouvre sur divers questionnements qui passent du réel à l'intime. Il faut lâcher prise, se laisser aller dès les premières pages, se laisser emporter par les mots et les descriptions poétiques, les sons et les images de la nature, les pensées, les désirs enfouis qui resurgissent.
L'attente, le manque, les désirs, les rêves, les drames et la solitude des hommes, bien ancrés dans la réalité, se dessinent en parallèle avec ceux de la nature qui voit son équilibre bouleversé, puis s'entremêlent, se rencontrent et se répondent.
Le lecteur se perd avec délice dans les différents lieux et les histoires intimes des personnages, puis il cherche avec eux, un chemin au cœur de la sansouïre...car chacune de ses histoires aura une fin, pas forcément celle que le lecteur attendait d'ailleurs soit dit en passant, comme dans la vraie vie.
Le roman est parsemé de lettres, de descriptions poétiques, de pensées intimes et parfois impudiques mais jamais dérangeantes et empreint d'une philosophie de vie tout à fait particulière. L'autrice crée un monde nouveau où le destin est en marche et où rien n'est inutile, même les souffrances.
Quand on sait par quoi elle est passée dans sa propre vie (elle est rescapée de l'attentat perpétré contre Charlie hebdo en janvier 2015, journal où elle était chroniqueuse judiciaire) son message prend tout son sens.
J'ai eu la chance de faire sa connaissance lors d'une rencontre d'auteur vraiment très émouvante qui a eu lieu dans ma région. J'ai aimé tout ce qu'elle a dit au public présent, sa sincérité quant à son vécu, et à sa nouvelle vie. Les personnes présentes étaient suspendues à ses lèvres dans un silence édifiant. Les extraits lus ce soir-là par Michèle Sebastia, une comédienne qui anime des ateliers théâtre, étaient minutieusement choisis. Sigolène Vinson est une belle personne, simple et modeste...et c'est donc dans ce contexte particulier que j'ai aimé découvrir son roman et le lire tranquillement pendant les vacances à un moment où j'ai pu le savourer et l'apprécier pleinement.
De Sigolène Vinson, j'ai lu et présenté ICI sur mon blog, "Courir après les ombres". Je n'avais plus rien lu d'elle depuis. Il faudra sérieusement que j'y remédie. Mais comme elle le dit si bien au début de son roman "Rien ne presse"...
Un soir, alors que Dedou et moi étions assises au bord de l'étang à nous frotter la peau de lavande pour éloigner les moustiques, elle m'avait demandé : "Pourquoi es-tu comme ça ?".
- Comment, comme ça ?
- A nager au milieu des méduses en croyant être une des leurs, à guetter les hippocampes et les syngnathes comme si ta vie dépendait d'eux, à parler aux sternes naines comme si elles te comprenaient.
- Je fais ça, moi ?
- Oui, tu fais ça. Et plus encore.
- Si tu le dis.
- Un drame ? Parce que c'est forcément un drame qui te fait parler aux petits oiseaux.