Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Tous, à présent, voulaient vivre en ville. La ville les envahissait, pensée abstraite et obsessionnelle, la ville dont bien souvent ils ne savaient rien. Elle progressait, comme une bête rampante, comme une menace. Chaque semaine, elle paraissait plus proche et ses lumières mangeaient la campagne. La ville était vivante. Elle palpitait, elle avançait et charriait les rumeurs et les rêves malfaisants. Il semblait parfois à Amine qu'un monde était en train de disparaître, ou du moins une façon de voir le monde. Même les fermiers voulaient être des bourgeois...
Nous sommes désormais en 1968 et nous retrouvons avec plaisir la famille Belhadj. Nous avions laissé la famille dix ans auparavant lors des combats pour l'indépendance. Désormais le Maroc est libéré du protectorat français mais le pays n'est qu'en apparence plus calme même s'il a retrouvé un semblant de sérénité et il est désormais gouverné par un roi.
Amine, à force de travail et de ténacité a rendu son domaine prospère et la famille appartient désormais à la bourgeoisie locale, s'amuse, fait la fête avec les français, anciens colons, restés au pays. Ils font désormais parti du Rotary Club. Mais en suspens, il flotte tout de même dans leurs relations quelques restes de l'ancienne suprématie des colons. Amine a peur de perdre ce qu'il a durement conquis à la sueur de son front. Mathilde elle, est rempli d'amertume et de ressentiment sur le temps qui passe trop vite et sa jeunesse qui s'en est allée à cause de ce pays si dur pour les femmes. Leur fierté à tous les deux réside cependant dans la réussite d'Aïcha leur fille qui poursuit ses études de médecine en France.
Depuis peu, Amine a cédé aux désirs de Mathilde et a fait creuser une piscine. Elle est heureuse de sa nouvelle vie mais se doute qu'Amine profite de ses nouveaux atouts en allant rencontrer d'autres femmes, maintenant qu'elle-même a vieilli trop prématurément. Amine en effet se raccroche à des valeurs anciennes, l'attachement à la terre, le travail, la propriété, la famille et donc la soumission des femmes qui appartiennent aux hommes, tout en profitant pleinement de la vie.
Omar le frère d'Amine est désormais devenu agent des services de renseignements, lui qui s'est battu pendant des années contre les français (voir le premier tome ICI). Selma, leur soeur est partie vivre en ville mais malgré la distance qu'elle a pris avec la famille, elle s'en prend toujours autant à sa fille, Sabah, par qui tout son malheur est arrivé. La jeune fille est malheureuse et "encombre" les adultes de la famille, seul son cousin Selim lui manifeste un quelconque intérêt en se confiant à elle...tous deux n'ont-ils pas été abandonnés par les personnes qu'ils aimaient le plus.
Mais l'actualité politique n'est pas pour autant facile. Le pays, dégagé à présent du joug français, peine à trouver ses repères, et à fonder sa propre identité, car il reste coincé entre des traditions dépassées et l'envie de mener la même vie qu'en Occident, une vie faite de diverses tentations. Le pays reste divisé en deux, avec d'un côté les privilégiés et de l'autre, le peuple, pauvre et illettré.
Le roi Hassan II en profite pour durcir le régime, bloquer les contestations des opposants politiques (à balles réelles), brider l'énergie de toute la jeunesse en réduisant au silence toute velléité d'insubordination et toute manifestation. La population sidérée assiste aux exécutions...à la TV.
Et les femmes au milieu de tout cela, peinent à s'émanciper. Elles sont toujours autant dominées par les hommes.
C'est d'autant plus difficile pour les jeunes générations comme cela l'est aussi pour Aïcha, même si elle vit désormais à Strasbourg dans la région natale de sa mère. Elle subit le racisme de sa logeuse, a du mal à se lier avec ces camarades de promotion car elle reste en retrait, très réservée et consacre tout son temps à ses études. A l'occasion d'un de ses retours au pays pour les vacances, elle renoue avec son amie d'enfance, et rencontre un jeune homme surnommé "Karl Marx". Il s'appelle Medhi et tout deux vont s'attirer, se chercher et se retrouver avec bonheur.
Sélim, son frère, qui est terriblement jaloux de la réussite de sa sœur et de l'amour que lui portent ses parents, va carrément choisir de couper les ponts avec la famille, alors qu'il aurait pu mener une carrière sportive en tant que nageur, une discipline dans laquelle il excelle davantage que pour ses études.
Il faut dire aussi que jeune ado timide, il est tombé sous le charme de sa tante, Selma, laquelle veut tellement revivre sa jeunesse perdue qu'elle ne réalise pas le mal qu'elle lui fait. A la place, il décide donc de suivre une bande de hippies nouvellement arrivés dans le pays qui se rendent à Essaouira, puis de partir vivre en Amérique... sans donner aucunes nouvelles à sa famille, au grand désespoir de Mathilde.
Ce second tome suit de très près cette nouvelle génération, emportée par le vent de liberté venant d'Europe et qui lors de ces années post coloniales a des difficultés à trouver sa place dans ce Maroc écartelé entre tradition et modernité.
A Mathilde, il disait sèchement :"Tu ne mesures pas la jalousie des gens"...Par sa fille, par son enfant, il devenait quelqu'un d'autre. Elle l'élevait, elle l'arrachait à la misère et à la médiocrité. Quand il pensait à elle, une intense émotion l'étreignait, comme une brûlure dans le torse qui l'obligeait à ouvrir grande la bouche et à prendre une inspiration. Aïcha était la première de cette famille à faire des études...
Il [Selim] avait été enfant et à présent, il ne l'était plus, aussi brutalement que cela, sans que rien ne soit expliqué. Il avait été éjecté du monde des caresses, des paroles douces, du monde de l'indulgence pour être jeté sans ménagement, sans explication, dans la vie des hommes. Dans ce pays, l'adolescence n'existait pas. Il n'y avait pas de temps, pas d'espace pour les atermoiements de cet âge flottant, cet entre-deux obscur et indécis. Cette société haïssait toute forme d'ambiguïté et elle regardait ces adultes en devenir avec méfiance...
C'est avec plaisir que j'ai poursuivi la découverte de cette fresque familiale émouvante en trois tomes. Celui-ci est le second et fait suite à "Le pays des autres : la guerre, la guerre, la guerre", présenté ICI sur le blog. Je rappelle que l'autrice s'est inspirée dans cette série, de la propre vie de sa famille.
L'autrice ancre toujours son histoire dans le contexte social et politique d'un Maroc qui se cherche une nouvelle identité. Ce sont "les années de plomb", qui ont suivi la fin du protectorat français qui sont racontées au fil de ces pages. Si vous voulez en savoir davantage, sur la répression en ce temps-là au Maroc comme dans d'autres pays, vous trouverez de nombreux articles sur Internet, mais j'ai trouvé particulièrement intéressant celui de Rajaa Berrada qui parle des femmes, intitulé, "La mémoire féminine des années de plomb", voir ICI.
Il est étonnant de voir la relation ambigüe entre Amine et ses enfants. Il a du mal à se positionner en tant que père et à trouver le juste milieu entre tradition et vie moderne, lui qui en profite pourtant pleinement. Ainsi il ne va pas reconnaître Aïcha lorsqu'il va l'attendre à l'aéroport...la prenant pour une jeune femme pleine de charme qu'il pourrait draguer, mais sera en colère quand il découvrira la longueur de sa jupe. Il ignore son fils et lui reproche de ne pas vouloir prendre sa suite dans le domaine comme la tradition l'exige.
Quant à Mathilde, je vous laisse découvrir quelle est sa place dans le cœur et la vie d'Amine, et la nature de leur relation. Elle a heureusement du caractère et sait se battre pour faire évoluer son mari.
C'est un roman riche en informations sur l'histoire du pays, qui démontre à quel point la société est toujours divisée en deux et le pays tiraillé. "Ce qui ne se voit pas, n'existe pas"...Ainsi les bidonvilles sont cachés derrière de hauts murs, construits par les habitants eux-mêmes, sous prétexte de protéger les enfants des dangers de la route, puis à l'inverse on diffuse des exécutions en direct à la TV, et des télés sont distribuées par le roi gratuitement et installées dans tous les bars afin que la population entière en profite.
Il est riche aussi en événements et l'autrice du coup se disperse un peu. Il est émouvant, bien que j'ai été moins touchée que lors de la lecture du premier opus. Le récit est cependant toujours proche des personnages et bien ancré dans l'histoire intime de la famille.
Il y a quelques scènes éprouvantes, comme celle qui raconte l'accouchement secret d'une jeune femme, qui mettra au monde un enfant mort-né avec l'aide d'Aïcha qui n'a jamais fait cela puisqu'elle est encore étudiante. Ces scènes sont heureusement entrecoupées de scènes plus légères, des retrouvailles heureuses, des scènes d'amour emplies de sensualité, des instants suspendus où tout se ralentit pour que chacun savoure l'instant.
J'ai également trouvé un peu long les passages sur les hippies qui s'installent à Essaouira. Mais il était peut-être nécessaire que l'autrice s'appesantisse sur ce phénomène des années 70...peu connu des jeunes d'aujourd'hui qui liront sans nul doute cette trilogie.
Malgré ces bémols, les propos sont toujours d'une grande justesse, l'autrice ne prend pas partie, elle expose des faits avec une sérénité étonnante et un recul certain, et elle nous offre un roman lumineux et sombre à la fois mais dont nous ne sortons qu'avec une seule envie, celle d'en apprendre davantage sur ce pays et de poursuivre la lecture de la trilogie...
Lire aussi l'avis de Tania ICI et de Kathel ICI.
La lecture de ce second opus de la trilogie me permet de participer à nouveau au challenge de Philippe "Trilogies et séries de l'été".
Si vous voulez participer, il faut mettre les liens de vos lectures ICI pour un récapitulatif plus aisé.
Il [Medhi] pensa alors qu'il l'avait toujours connue. Cette petite fille-là ne lui était pas étrangère, comme ne lui était pas étrangère l'adolescence qu'elle avait ensuite été. Une adolescente austère, sérieuse, concentrée sur le dur métier de grandir. Toujours, elle avait été son âme soeur et toutes les années vécues sans elle lui semblèrent des années perdues, inutiles et gâchées. Non seulement il était amoureux d'elle, la femme qu'il connaissait, mais aussi de toutes celles qu'elle avait été et de toutes celles qu'elle deviendrait.