Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
La liberté finit toujours par triompher, déclara-t-il. Maintenant que le mur est tombé, il n'y a plus qu'à attendre...Il lui prédit un monde où la paix serait rétablie et où la démocratie s'étendrait sur tous les continents. "Aucun mur ne peut résister aux rêves de la jeunesse". Ce soir-là, Mia...s'imagina un monde où il n'y aurait plus de murs, mais seulement des tunnels.
Aïcha est devenue une gynécologue renommée qui prend le temps d'écouter les femmes et de les aider. Elle lutte avant tout pour les aider à se libérer du joug masculin et à disposer de leur corps en toute liberté.
Elle a épousé Medhi qui lui est devenu un banquier respecté. Il est désormais à la tête du Crédit Commercial du Maroc, un organisme spécialisé dans l'immobilier et le tourisme, après avoir travaillé un temps au ministère de l'Industrie. Dur en affaire, persuadé qu'il peut faire reculer la corruption qui sévit dans le pays, en changeant les choses de l'intérieur, c'est un président respecté.
Ils ont deux filles, Mia, née pendant un match de foot puis Inès la cadette. Les filles grandissent. Elles sont gâtées et très entourées par une mère aimante mais toujours anxieuse qui les élèvent dans un cocon certes, mais sans pour autant leur cacher la réalité du pays.
Mia doute toujours d'elle-même alors qu'elle est brillante en classe. Non seulement elle est intelligente mais elle est vive, curieuse des autres et très observatrice. Par exemple, elle voit tout de suite que d'autres enfants sont plus malheureux qu'elle, parce qu'ils ne vont pas à l'école ou qu'ils n'ont rien pour jouer. Elle aime lire, poussée par son père qui l'abreuve de lecture.
Inès est moins douée et plus centrée sur elle-même. Elle rend folle de jalousie sa grande sœur tant elle est belle, et réussit tout ce qu'elle entreprend tout en charmant son entourage : les autres lui pardonnent tout et elle en joue. L'histoire des fratries se répète à chaque génération...
Leur adolescence n'est pas facile car elles sont entourées de femmes fortes, Mathilde leur grand-mère, Aïcha leur mère, engagée dans la défense des droits des femmes et Selma, leur grand-tante, qui vit seule et assume sa liberté et son indépendance.
Très vite, Mia se sent différente des autres (elle deviendra homosexuelle). Elle expérimente les joints, fumés en cachette, l'alcool et l'amour non réciproque. Elle va réussir à entrer à HEC et partira poursuivre ses études à Paris.
Inès, elle, découvre l'amour avec un de ses enseignants beaucoup plus âgé qu'elle. Elle le quittera quand elle comprendra que leur relation n'a aucun avenir. Elle suivra les traces de sa mère en étudiant la médecine mais ce n'est pas la gynécologie qu'elle choisira mais la cardiologie, car les tracas du cœur l'ont toujours fascinée. En France, toutes les deux sont confrontés au racisme alors qu'elles sont complètement intégrées, qu'elles ont été élevées à la française et parlent très mal l'arabe. Elles découvrent qu'on les considère comme des marocaines alors qu'au Maroc elles faisaient partie d'une élite, ont fréquenté des lycées français et ne parlaient jamais l'arabe.
Sélim le frère d'Aïcha n'est jamais revenu au pays. Il est allé vivre à New York où il est devenu un photographe célèbre. Resté célibataire, il vit là-bas heureux et entouré d'amis mais cela ne l'empêchera pas de subir l'égocentrisme américain. Il va inviter ses parents lors de l'inauguration d'une de ses expositions et ils vivront là-bas une expérience complètement décalée, surtout qu'Amine y est allé uniquement pour le persuader de revenir au Maroc s'occuper de son futur héritage : le domaine auquel Sélim ne s'est pourtant jamais intéressé.
Selma, sa tante qui garde des contacts avec lui, a toujours une vie libre comme elle aime, mais cela a des conséquences sur sa vie et son avenir.
Peu à peu les femmes de la famille s'affirment, expriment haut et fort ce qu'elles pensent, cessent de chuchoter dans l'ombre des hommes. Mais elles vont bientôt se retrouver seules, car peu à peu tous les hommes de la famille les abandonnent. Amine le premier, meurt subitement et ses funérailles vont avoir lieu en plein attentats du 11 novembre. Puis c'est au tour de Mehdi, qui avait perdu son emploi, suite à une dénonciation, et avait été accusé à tort et emprisonné dans les geôles du roi, de disparaitre peu de temps après sa libération. Il avait été brisé par son séjour en prison...
Mia, va-t’en et ne rentre pas...
Ne reviens pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu...
Mon amour, ne transige pas avec la liberté...
Mehdi répète que je ne m’impose pas , tu ne sais pas dire non, ni à tes filles, ni à tes patientes, ni à personne ( …) c’est la résolution que je prends maintenant que je vais avoir quarante ans, dire non, m’imposer.
Medhi avait beau répéter à ses filles qu'il ne fallait pas être esclave de l'opinion des autres, que seul comptait ce que l'on était vraiment, à l'intérieur, il savait que c'étaient des foutaises. Nous n'étions jamais rien d'autres que ce que les autres percevaient, ce que nous leur donnions à voir. Les secrets du coeur, les qualités cachées de l'âme, les bonnes intentions, tout ça ne comptait pas dans le vrai monde.
"ça ne va pas de dire des choses pareilles ?" chuchota-t-elle, comme si la pièce était truffée de micros ou qu'un espion se cachait derrière le bar. Selim comprit alors que ses parents avaient peur. Leurs corps même, leurs gestes étaient empreints de crainte. Ils ne savaient pas ce que c'était que d'être libre. De parler tout haut, de dire ce qu'on pensait. "La liberté", songea-t-il est une mémoire du corps, des muscles, un mouvement"...
Voici la suite de la trilogie de Leïla Slimani intitulée "Le Pays des autres" commencée ICI, cette semaine, avec le premier opus "la guerre, la guerre, la guerre" et ICI avec le second Opus "Regardez-nous danser". Pour ceux qui se posent la question, je ne les ai pas lu cette semaine !! J'ai lu le premier opus en mars dernier, le second en mai et le troisième en juin et je le répète encore...et encore...tous mes articles du blog sont programmés souvent 15 jours à l'avance !
Revenons à notre opus du jour...
Avec ce titre, Leïla Slimani termine sa trilogie en beauté, une trilogie qui je le rappelle s'inspire de sa propre histoire familiale. Elle avait commencé le récit avec l'histoire de Mathilde sa grand-mère, qui avait quitté son Alsace natale en 1944 pour épouser Amine et venir vivre avec lui au Maroc.
Après les décennies entre les années 40 et 70, la colonisation et l'indépendance du pays, l'autrice aborde les années 1980 et l'histoire s'étale dans ce tome entre les années 1980 et 2021. Les événements sociaux et politiques sont comme dans chacun des opus, racontés en toile de fond : La chute du mur de Berlin en 1989 ; l'invasion du Koweit par Sadam Hussein en 1990 ; les attentats du 11 septembre en 2001.
C'est à présent la troisième génération de la famille Belhaj qui va être mise en avant. L'autrice nous parle surtout des filles d'Aïcha et de Medhi, Mia et Inès, de leur petite enfance à leur vie d'adulte.
Le roman s'ouvre d'ailleurs sur un monologue de Mia, l'ainée. Elle est devenue écrivaine et parce qu'elle est dépressive son médecin lui conseille de chercher sa "madeleine" qui comme celle de Proust doit lui permettre de retrouver ses racines et d'aller mieux.
Elevée sans soucis financiers par des parents évolués et qui ne leur refusent rien, les filles devenues adultes auront tout de même du mal à trouver leur place dans la société. Partagées entre deux pays, deux cultures, il leur faudra du courage pour trouver leur voie et leur voix pour s'exprimer au dehors alors qu'elles ont vécu entre deux mondes, le dedans ouvert et l'extérieur dont il faut avoir peur. Comme leur grand-mère Matilde avant elles et leur tante Selma, mais aussi comme Aïcha leur mère, elles auront du mal à se sentir libres même dans un autre pays, car l'exil, le mal du pays, le regard des autres, les préjugés les enfermeront à leur tour dans une vie qui n'est pas celle qu'elles désiraient.
Le roman s'articule autour de leur père Medhi et de leur mère Aïcha, de leur vie et des valeurs transmises à leurs filles, de leur culpabilité, de leur incapacité à eux aussi se fondre dans le nouvel ordre social.
Ce roman nous questionne en effet sur l'importance des racines, sont-elles un frein ou au contraire un moteur pour l'émancipation et l'évolution personnelle ? L'exemple de Medhi leur père, qui a renié ses origines pauvres et ne voit plus jamais sa famille (que ses filles ne connaissent pas), est édifiant. En effet, malgré toute son énergie, son courage pour arriver dans les hautes sphères et devenir un grand banquier, il sera déchu et emprisonné pour avoir simplement osé réussir.
L'exil ne peut tout faire oublier...celui qui part emporte avec lui sa part d'héritage : le feu qui brûle encore en lui, ce feu qui correspond à la part de soi qu'on abandonne en quittant les siens mais qui est toujours là, près à renaître des braises.
Pour devenir libre, il faut être capable de couper ses racines mais accepter de rester un étranger où que l'on vivre et où que l'on aille.
Tout en nous décrivant la vie de la jeune génération et en faisant intervenir les autres personnages ponctuellement, l'autrice pose aussi, avec une certaine distance, un regard personnel sur le Maroc des trois dernières décennies.
Elle n'oublie pas de nous rappeler non sans une certaine nostalgie, la difficulté de découvrir sa propre identité et de préserver ses liens familiaux quand on se sent autant étrangère en son pays natal que dans celui d'adoption.
A cela elle ajoute l'importance de ne jamais céder quand il s'agit du droit des femmes et de la liberté individuelle de penser mais aussi de s'exprimer.
J'ai aimé retrouver la plume sensible et réaliste de l'autrice même si ce dernier opus m'a semblé un peu plus décousu que les précédents, et que j'aurais aimé passer plus de temps avec chacun des personnages, il nous apporte un message essentiel dans la période agitée que nous vivons.
Voir la chronique de Tania ICI.
La lecture de ce dernier opus de la trilogie me permet de participer à nouveau au challenge de Philippe "Trilogies et séries de l'été".
Sa mère voulait qu’elle soit heureuse. Sa mère ne croyait pas à son bonheur. Elle a peur, pensait Mia, que je sois bizarre, travestie, sidaïque, marginale. Elle me préférerait mille fois conformiste et banale. Elle m’aime, se répétait-elle, mais s’aimer ça n’a rien à voir avec les mots. S’aimer, c’était ne pas poser de questions, ne pas ouvrir les placards que l’autre avait pris soin de fermer à clé. Ne pas s’acharner à déterrer des secrets. S’aimer, c’était faire silence, ensemble, laisser flotter dans l’air des questions sans réponses et se rendre compte que ça n’a aucune importance. Aimer et savoir étaient deux choses bien différentes.
Au Maroc, on n'enfermait pas les vieux dans des maisons de retraite, on ne les abandonnait pas dans des hospices, aux mains d'inconnus qui n'avaient pour eux ni considération ni tendresse. Pour une femme, vieillir était la meilleure des vengeances car on se faisait enfin respecter. Les gens vous embrassaient l'épaule et vous bénissaient...
Au crépuscule de votre vie, on finissait par reconnaitre que oui, vous aviez beaucoup donné...
Derrière ces grands mots, ses parents étaient peureux, conformistes, coincés. Mia avait fini par comprendre qu’elle vivait entre deux mondes. Celui de la maison, où ses parents se montraient modernes, soucieux de la réussite de leurs filles et de leur émancipation. Et le monde du dehors, dangereux et incompréhensible. À la maison, on pouvait critiquer le voile, le fanatisme, s’emporter contre ces horribles barbus qui menaçaient l’écrivain Salman Rushdie. « Mais ça ne marche pas comme ça ici. » Dehors, il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. Ses parents étaient des hypocrites et Mia se sentait humiliée en constatant qu’ils n’étaient pas libres.