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Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

Akiko Yosano, "poétesse de la passion"

Akiko Yosano, "poétesse de la passion"

Qui était Akiko Yosano ?

 

Akiko Yosano (Akiko est son prénom, Yosano est son nom d'épouse mais au Japon nous devrions écrire son nom à l'envers car le nom patrimonial précède le prénom, donc Yosano Akiko) est le nom de plume d'une écrivaine  japonaise, poètesse et essayiste qui a été pionnière en tant que femme dans son pays non seulement par l'audace de son écriture mais aussi grâce à son engagement pour la cause des femmes japonaises. Féministe pacifiste, elle a été très active dans son pays.

Elle est considérée comme la plus grande femme poète du Japon moderne, la plus célèbre, mais aussi une des plus controversée.

 

 

Née le 7 décembre 1878, elle s'est éteinte le 29 mai 1942 en pleine Guerre du Pacifique, ce qui explique que sa mort accidentelle soit (presque) passée inaperçue.

 

Akiko Yosano est née dans une famille de commerçants à Sakai, près d'Osaka. Son père possédait une confiserie prospère.

Mais à l'âge de 10 ans, elle doit travailler dans le magasin familial pour remplacer sa soeur aînée qui vient de se marier, la seconde étant souvent malade. Elle est souvent absente de l'école, mais elle a la chance, ses parents étant riches, de pouvoir la fréquenter...

Elle se passionne dès l'enfance pour la lecture d'oeuvres littéraires classiques et pioche la plupart de ses lectures dans la bibliothèque familiale. Grâce à l'influence de son frère aîné, elle lit aussi des revues littéraires.

 

Elle quitte définitivement l'école à 16 ans et travaille dans l'entreprise familiale tout en écrivant des wakas, qu'elle envoie à des revues.

 

[le waka est une forme de poésie japonaise qui comprend deux genres : le tanka (poème court de 31 syllabes) et le chôka (poème long)].

 

C'est le soir dès la fermeture du magasin et avant l'extinction des feux qu'elle lit ses classiques ou écrits ses poèmes.

 

 

Lors d'une compétition de poésie, elle rencontre Tekkan Yosano, un poète venu faire des conférences qui deviendra son mari (après son divorce) et avec qui elle aura douze enfants (dont un qui mourra peu après la naissance). Amoureux, le couple s'installe à Tokyo mais ne peut se marier qu'en 1901.

 

Son premier recueil publié en 1901 "Cheveux emmêlés" (Midaregami) est très bien accueilli par la critique et propulse sa carrière littéraire. Elle y parle dans les 399 poèmes qui le composent de l'amour qu'elle éprouve pour son mari. Elle confirme dans cette oeuvre romantique, sensuelle et érotique, son statut de pionnière d'une nouvelle identité féminine qui servira de modèle à toute une génration de poète.

 

Extrait de "Cheveux emmêlés"

 

Court est le printemps,

Qu'y a-t-il dans la vie

Qui soit immortel?

Et j'autorisai sa main

Sur la rondeur de mes seins

Ignorant la Voie

Insouciants de l'avenir

Méprisant la gloire,

Seuls ici s'aimant d'amour

Toi et moi nos deux regards


 

Son mari Tekkan est aussi un poète, mais il se rend vite compte que les capacités de sa femme sont beaucoup plus grandes que les siennes et il l'accepte.

Pendant la guerre russo-japonaise, en 1904, elle publie un poème dédié à son frère : "Ne donne pas ta vie", un poème qui devient célèbre. Son frère en effet est jeune marié et sa femme est enceinte.

Ce poème est devenu le symbole de la protestation anti-guerre... car elle y dénonce le danger lié à l'idée de nationalisme qui incite les hommes "à accepter de mourir en obéissant".

 

 

 

Extrait de « Ne donne pas ta vie »

 

Oh, mon frère, je pleure pour toi
Ne donne pas ta vie
Le dernier enfant parmi nous
Tu es le plus bien-aimé par mes parents
T'ont-ils fait empoigner l'épée
Et enseigné de tuer?
T'ont-ils élevé jusqu'à 24 ans
En disant de tuer et mourir?

Parmi les nombreux magasins à Sakai
Notre famille a un des plus grands
Tu vas en être propriétaire
Ne donne pas ta vie
Que le fort de Ryojun soit détruit ou pas détruit,
quelle est la différence?
Tu ne sauras pas qu'il n'y a pas de telles règles
Chez nous, les commerçants…

 

**************

 

En 1911, elle accepte de parrainer la première revue littéraire entièrement écrite et éditée par des femmes, qui deviendra une revue féministe, "les bas bleus" (Seitö). Elle y annonce le prochain avènement des femmes dans des vers intitulés "Voici venu le jour où les montagnes grondent".

 

En 1912 dans son dixième recueil, elle parle librement de la maternité et de l'accouchement enfreignant sans aucune inquiétude les tabous à ce sujet...

 

Extrait de "Douleurs de l'accouchement"

 

Je suis malade aujourd'hui,
malade dans mon corps,
les yeux grands ouverts, silencieux,
Je m'allonge sur le lit de l'accouchement.

[...]

Il y a une seule vérité.
Je vais donner naissance à un enfant,
la vérité conduite vers l'extérieur de mon intériorité.
Ni bon ni mauvais, réel, sans imposture à ce sujet.

Avec les premières douleurs de l'enfantement,
tout d'un coup le soleil pâlit.
Le monde indifférent va étrangement calme.
Je suis seul(e).
Il est seul, je suis.

 

A cette date, mère de sept enfants et auteur de dix recueils de poèmes, elle rejoint à Paris, son mari qui lui manque trop. Sans délaisser pour autant  sa carrière de poète, elle va d'adonner au journalisme en écrivant sur "la question des femmes", un sujet de société qui intéresse la presse.

 

Elle rédige durant son voyage un recueil de poèmes "De l’été à l’automne" et ses  impressions de voyage qui sont publiées dans une revue, puis regroupées dans un recueil "De Paris", en 1914. Elle en terminera l'écriture à son retour. Dans ce dernier texte, elle livre les descriptions des lieux et des activités qu'elle a aimés, ou au contraire peu appréciés, avec bien sûr son regard et sa culture orientale.

 

Son séjour ne durera que cinq mois, car prise d'un irrépressible mal du pays et de l'envie de voir ses enfants, confiés à la jeune soeur de son mari, elle rentre au Japon.

 

A son retour dès 1914, elle s'engage davantage : elle revendique la liberté concernant l'éducation des filles...elle prône l'éducation égalitaire ainsi que le droit de vote.

Elle collabore au "Journal de Paris" dans lequel elle écrit sur la condition des femmes, faisant par de ses réflexions suite aux observations qu'elle a pu effectuer non seulement à Paris mais à Londres.

Deux thèmes sont récurrents : d'abord la différence physique entre la physionomie des Français et des Japonais : elle a pris conscience de sa propre étrangeté ; ensuite, la condition des femmes et l'état du féminisme en Occident mais aussi au Japon.

 

Sa vision est un peu réductrice  et sera très critiquée car elle a vu de nombreuses prostituées à Paris...et pas du tout à Londres.

"Il me semble étrange que ne naisse pas en France, parmi les hommes et les femmes éduqués, un mouvement luttant contre l’augmentation de ces prostituées. Les Français ne peuvent attirer les touristes avec ce libertinage. La France ne possède-t-elle pas les arts, le savoir, les sciences et de merveilleux paysages pour séduire les visiteurs ? Certains disent que c’est cela la liberté française, mais je ne crois pas que la liberté puisse avoir pour autre nom celui d’immoralité." […]


Les poèmes de son mari se vendant mal, elle doit par elle-même gagner davantage sa vie (elle a de nombreux enfants). Il lui faut écrire encore plus. Elle peut percevoir des avances sur ses recueils de poèmes, donne des conférences  et se met à enseigner aux femmes.


En 1919, elle obtient un poste à l'Université.

En 1921, elle fonde "l'Institut de la Culture" (le Bunka Gakuin) à Surufadai avec Isaku Nishimura, architecte, Hakutei Ishii, peintre, et Tekkan, son mari.

C'est la première école mixte au Japon : elle devient doyenne et professeur en chef.

 

 

Dans les années qui suivent, elle apporte toute son énergie à la traduction du  "Dit du Genji" (Genji Monogatari Shinyaku), à l'écriture de poèmes et aux critiques.

Elle restera très engagée pour défendre les droits des femmes en particulier le droit à l'éducation, jusqu'à sa mort accidentelle en 1942.

Par son action, elle a aidé de nombreux auteurs à émerger dans le monde littéraire.

 

Elle a écrit près de 50 000 Tankas regroupés et édités dans des recueils.

Elle a traduit des classiques japonais en langue japonaise moderne. Sa dernière œuvre traduite, "Shin Man-yôshû" (qui signifie approximativement "Collection des dix mille feuilles"), une des premières anthologies nationales de waka datant de 760 et composé de 4496 poèmes.

Cette oeuvre gigantesque a été rebaptisée "New Man'yôshû" et traduite entre 1937 et 1939.

 

Certains de ses poèmes ont été mis en musique et en chansons.

Son tanka "Cheveux emmêlés" a donné lieu à un montage théâtral et chorégraphique, joué par la Compagnie Seraph. (Théâtre de femmes franco-japonais).

 

Yosano décède accidentellement d'un accident vasculaire cérébral en 1942, à l'âge de 63 ans. Elle repose au cimetière Tama Reien, à Tokyo.

Le politicien japonais Kaoru Yosano est l'un de ses petits-fils

 

 

Petite Sitographie

 

- le site de Clio revues offre des extraits de textes "Le séjour à Paris d'une Japonaise" et une analyse de l'oeuvre, proposés par Claire Dodane (Maître de conférences au Département Japonais de la Faculté des langues / Université Lyon 3). A noter Claire Dodane a rédigé sa thèse "Yosano Akiko, poète de la passion et figure de proue du féminisme japonais", sur Akiko Yosano, ouvrage paru en 2000 et récompensé par le prix Shibusawa-Claudel (en 2000). Elle est actuellement chargée de cours à l'Université et spécialiste des femmes écrivains du Japon moderne.

 

- l'article de Wikipedia sur la poétesse japonaise.

 

- L'article du site "Culture japonaise." Site francophone de François Tamon.

- Info presse : Des poèmes de Yosano Akiko, jamais publiés ont été retrouvés dans un restaurant (juin 2014) !

Le couple Yosano et leurs enfants en 1912 date à laquelle elle rejoint son mari à Paris

Le couple Yosano et leurs enfants en 1912 date à laquelle elle rejoint son mari à Paris

Entends le poème !
Qui oserait nier le rouge
Des fleurs dans les champs ?
Savoureuse jeune fille
Coupable dans le printemps

Quand à l’eau je livre
Mes cheveux longs de cinq pieds
Combien sont-ils doux !
Mais mon coeur de jeune fille
Secret je veux le garder

La couleur pourpre,
A qui donc la raconter ?
Tremblements de sang,
Pensées émues de printemps,
En pleine floraison la vie !

Il est temps, je pars,
Et au revoir me dit-il
Ce dieu de la nuit
Dont la manche m’effleura,
Mes cheveux mouillés de larmes

Les cheveux dénoués
Dans la douceur de la pièce
Le parfum des lis
Je crains qu’ils ne disparaissent
Rouges pâles dans la nuit

Toi qui n’as jamais
Touché une peau douce
Où coule un sang chaud,
Ne te sens-tu pas triste,
Et seul, à prêcher la Voie ?

D’un rouge profond
Les deux pétales de rose
Qui forment tes lèvres
Que tu ne chantes un poème
Sans parfum de noblesse !

Frêles d’apparence
Sont les fleurs de l’été
Mais rouges écarlates
Qui comme cet amour d’enfant
Rient au soleil de midi !

 

"Cheveux emmêlés", Traduit du japonais par Claire Dodane, Les Belles Lettres, coll. "Japon", série "Fiction".

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