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Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

L'ignorance de Milan Kundera

Gallimard, 2003 / folio 2005
Gallimard, 2003 / folio 2005

Gallimard, 2003 / folio 2005

Elle avait toujours considéré comme une évidence que son émigration était un malheur. Mais, se demande-t-elle en cet instant, n'était-ce pas plutôt une illusion de malheur, une illusion suggérée par la façon dont tout le monde perçoit un émigré ? Ne lisait- elle pas sa propre vie d'après un mode d'emploi que les autres lui avaient glissé entre les mains ? Et elle se dit que son émigration, bien qu'imposée de l'extérieur, contre sa volonté, était peut-être à son insu, la meilleure issue de sa vie.

Le lecteur suit Irina, d'origine tchèque, qui a quitté son pays en 1969 et s'est exilée à Paris. Personne n'a compris parmi ses proches pourquoi elle n'est pas revenue au pays depuis vingt ans. Elle, qui a toujours vécue sous l'emprise de sa mère, puis celle de Martin, son premier mari, choisi par sa mère d'ailleurs, puis enfin celle de son deuxième compagnon, Gustav, un ami du premier...a peur de ce retour au pays.

Le seul instant  où elle s'est sentie libre de choisir sa vie c'est lorsque, devenue veuve, elle s'est retrouvée seule avec ses deux petite filles, obligées de chercher du travail, et de ne compter que sur elle. Elle n'ose pas dire que ce sont les moments les plus heureux qu'elle a pu vivre.

Mais voilà que Gustaf, son compagnon, ouvre à Prague, une agence pour sa firme parisienne. Il décide de s'installer à cheval sur les deux villes. Irina est bien obligée de retourner dans son pays pour quelques mois. 

Même ses amies parisiennes qui l'aimaient aussi (et surtout comprend-elle) parce qu'elle était une "immigrée", ne comprennent pas son point de vue et la poussent à reprendre contact avec son pays.

A Prague, elle croise une ancienne connaissance, Josef. Lui aussi effectue son grand retour mais pour quelques jours seulement. Il vient de perdre sa femme, il redécouvre sa famille, ses amis, sa ville.

Tous deux en parallèle vont parler de leurs déceptions, de leurs attentes, de leurs vies  ailleurs dont personne ne leur parle comme si les vingt dernières années n'existaient pas pour eux.

Tous deux vont décider de se revoir à partir d'un malentendu. Irina a l'impression de vivre une relation inachevée quelques vingt ans auparavant et dont elle a gardé beaucoup de regrets. Elle a toujours conservé le cendrier que Josef lui avait offert. Lui, il l'a complètement oublié et ne se rappelle même pas son nom mais ne le lui avouera pas...

Les Français, tu sais, ils n'ont pas besoin d'expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l'expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n'avaient pas besoin d'informations. Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l'émigration est une tragédie. Ils ne s'intéressaient pas à ce que nous pensions, ils s'intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de ce qu'ils pensaient, eux.

Celle qu'elle voyait n'était pas elle, c'était une autre ou, quand elle se regarda plus longuement dans sa nouvelle robe, c'était elle mais vivant une autre vie, la vie qu'elle aurait eue si elle était restée au pays. Cette femme n'était pas antipathique, elle était même touchante, mais un peu trop touchante, touchante à pleurer, pitoyable, pauvre, faible, soumise.

Car la notion même de patrie, dans le sens noble et sentimental de ce mot, est liée à la relative brièveté de notre vie qui nous procure trop peu de temps pour que nous nous attachions à un autre pays, à d'autres pays, à d'autres langues.

J'imagine l'émotion de deux êtres qui se revoient après des années. Jadis, ils se sont fréquentés et pensent donc être liés par la même expérience, par les mêmes souvenirs. Les mêmes souvenirs ? C'est là que le malentendu commence : ils n'ont pas les mêmes souvenirs ; tous deux gardent de leurs rencontres deux ou trois petites situations, mais chacun a les siennes ; leurs souvenirs ne se ressemblent pas ; ne se recoupent pas ; et même quantitativement, ils ne sont pas comparables : l'un se souvient de l'autre plus que celui-ci ne se souvient de lui...

Voilà un livre de Kundera que je ne connaissais pas du tout. L'auteur introduit le roman par une sorte d'"essai" linguistique sur la notion de nostalgie...Tenez bon si vous n'êtes pas littéraire (ou si vous êtes lycéens) car la suite en vaut la peine et éclairera les propos. Tous les êtres humains ont la nostalgie de leur passé, quel qu'il soit...

Que deviendrions- nous sans passé ? Kundera aime les questions existentielles et ses romans sont prétextes à vous aider à y voir plus clair.

L'auteur compare l'odyssée de ses deux protagonistes à celle d'Ulysse... et décortique leurs sentiments et leurs motivations en profondeur, tout en nous parlant de rapport humain, familiaux ou amicaux.

Il nous parle de la douleur de l'exil, de la solitude, de la peur de l'inconnu mais aussi de celle du retour. Il nous parle d'amour, des attaches et de la nostalgie. 

Dans un style simple et sans détour l'auteur nous parle des difficultés d'être migrants, du poids du passé et de la nécessité d'avoir avec les autres un passé commun pour pouvoir communiquer car le monde change vite et le retour même attendu est souvent décevant pour les deux parties, ceux qui sont restés comme ceux qui sont partis. 

Avec beaucoup de malice, il offre au lecteur maints retournements de l'histoire...et le lecteur se laisse surprendre avec grand plaisir. 

Après un début étonnant (je croyais que c'était un essai sur la nostalgie), j'ai eu du plaisir à lire ce roman (et à le relire en 2026, ce qui m'a donné l'occasion de mettre dans cette chronique quelques citations). Au delà de la simple histoire,  il nous donne l'occasion d'aller beaucoup beaucoup plus loin dans nos réflexions.

Cela fait dix ans que je n'avais plus rien lu de Milan Kundera et cela me donne envie de relire ses autres titres et d'en découvrir de nouveaux.

Le gigantesque balai invisible qui transforme, défigure, efface des paysages est au travail depuis des millénaires, mais ses mouvements, jadis lents, à peine perceptibles, se sont tellement accélérés que je me demande : "L'Odyssée", aujourd'hui, serait-elle concevable ? Le matin, quand il se réveillera sur la rive d'Ithaque, Ulysse aurait-il pu entendre en extase la musique du Grand Retour si le vieil olivier avait été abattu et s'il n'avait rien pu reconnaître autour de lui ?

Sur l’avenir, tout le monde se trompe.
L’homme ne peut être sûr que du moment présent. Mais est-ce bien vrai ? Peut-il vraiment le connaître, le présent ? Est-il capable de le juger ? Bien sûr que non. Car comment celui qui ne connaît pas l’avenir pourrait-il comprendre le sens du présent ? Si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine ?

Plus vaste est le temps que nous avons laissé derrière nous, plus irrésistible est la voix qui nous invite au retour. Cette sentence a l’air d’une évidence, et pourtant elle est fausse. L’homme vieillit, la fin approche, chaque moment devient de plus en plus cher et Il n’y a plus de temps à perdre avec des souvenirs. Il faut comprendre le paradoxe mathématiques de la nostalgie : elle est le plus puissante dans la première jeunesse quand le volume de la vie passée tout à fait insignifiant.

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E
Bonjour Manou. Je ne crois pas avoir lu de romans de cet auteur. Bisous
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