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Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

Le coeur est un chasseur solitaire / Carson McCullers

Le Livre de poche 2020

Le Livre de poche 2020

Cinq minutes après, Mick se redressa de toute sa hauteur et ouvrit les bras comme des ailes. Chacun brûlait d'envie de se hisser là-haut. Au sommet. Mais ils étaient rares, les enfants qui en étaient capables. La plupart avait peur, parce que, si on lâchait prise, et qu'on passait par-dessus bord, on se tuait. Autour d'elle, s'étendaient les toits des maisons environnantes et les cimes vertes des arbres. A l'autre bout de la ville, se dessinaient les clochers des églises et les cheminées des usines.

Nous voici aujourd'hui dans une petite ville du sud des États-Unis dans les années 30... Le lecteur découvre avec réalisme la société sudiste des États-Unis pendant la Grande Dépression. 

John Singer et Spiros Antonopoulos, tous deux sourds et muets, vivent ensemble depuis dix ans.

Ils ont vécu des jours heureux, le premier travaillant chez un bijoutier, le second dans un magasin de fruits et légumes jusqu'au jour où Antonopoulos est interné par sa famille dans un hôpital psychiatrique. Singer quitte alors leur petit deux pièces pour s'installer dans une pension, celle de la famille Kelly.

Singer est un personnage qui intrigue beaucoup de monde car il ne peut communiquer véritablement qu'avec la langue des signes que personne ne parle autour de lui. Son caractère calme et posé le rend encore plus mystérieux aux yeux des autres qui mettent du temps à découvrir sa surdité. Mais comme il fuit la solitude et l'angoisse, liées à l'absence de son ami,  il va se rapprocher peu à peu des autres.  

Le roman suit alors différents personnages que Singer va croiser lors de ses déambulations solitaires à travers la ville ou lorsqu'il s'attable pour prendre ses repas dans le bar proche de son logement. 

Il y a tout d'abord le propriétaire du café, Biff Brannon, qui passe beaucoup de temps à observer les autres et cherche à comprendre leur tourment. Mais lui aussi est un être compliqué qui est en décalage constant avec ceux qui l'entourent. C'est un être plutôt généreux qui a besoin d'être aimé et beaucoup de clients du café ont une ardoise chez lui qu'ils ne règleront jamais.

Jake Blount, par exemple est un alcoolique qu'il prend en pitié. Blount est un communiste passionné et révolté en permanence par ce qui l'entoure. Il ne comprend pas que les gens autour de lui ne manifestent pas plus souvent leur colère.

Le docteur Copeland est un médecin afro américain qui lutte tous les jours contre le racisme et l'injustice. Son idéalisme poussé à l'extrême et son engagement auprès de ses patients de couleur, provoquent des conflits incessants avec ses enfants qui le déçoivent.

Et puis il y  a la petite Mick, qui  a 14 ans au début du roman. Elle vit dans une famille pauvre et elle va au fil du roman se sentir de plus en plus seule. C'est une adolescente rêveuse et rebelle qui a du mal à accepter la situation sociale de sa famille et qui voudrait grandir plus vite pour pouvoir réaliser ses rêves. Bien qu'intelligente et réussissant bien en classe, elle va devoir abandonner le lycée pour aller travailler ce qui l'oblige aussi à abandonner ses rêves de devenir un jour musicienne.

Peu à peu les destins de ses différents personnages s'entrecroisent, et des relations se tissent entre eux. 

Malgré sa surdité, John Singer semble les comprendre et leur manifeste beaucoup d'attention à défaut de leur prêter une oreille attentive. Ils viennent tous, les uns après les autres, se confier à lui, lui parler de leurs rêves, de leurs révoltes, de leurs déceptions. Se livrer ainsi les apaisent, les réconfortent, les aident à trouver un sens à leur vie. Et Singer qui ne peut les entendre et ne comprend pas toujours de quoi ils lui parlent _même en essayant de lire sur leurs lèvres, découvre que eux se libèrent, mais eux, tellement centrés sur eux-mêmes ne se rendent pas compte que leur interlocuteur se sent encore plus démuni qu'eux face à la vie car lui-même se sent très seul, car éloigné de son ami qu'il ne peut aller voir que tous les six mois. 

Ce que le généreux Singer ignore c'est qu'en devenant leur confident, il transformera durablement leur vie...

La souffrance désespérée de son peuple le rendait fou, éveillant en lui un sauvage et malfaisant sentiment de destruction. Parfois, il buvait de l'alcool et se cognait la tête contre le sol. Son coeur renfermait une violence farouche...

"Karl Marx était un sage. Il étudiait et il comprenait le monde qui l'entourait. Il disait que le monde était divisé en deux classes, les pauvres et les riches, avec, pour chaque riche, mille pauvres qui travaillaient à l'enrichir. Il ne partageait pas le monde en nègres et Blancs ou Chinois..."

Nous ne possédons que nos corps. Et nous vendons nos corps chaque jour de notre existence. Nous les vendons quand nous partons travailler le matin et que nous peinons toute la journée... Nous sommes obligés de vendre nos corps pour manger et pour vivre. Et le prix qu'on nous paie est juste suffisant pour que nous ayons la force de continuer à peiner et à accroitre les profits d'autrui. Aujourd’hui, nous ne sommes plus exposés sur les estrades et vendus sur la place publique. Mais nous sommes obligés de vendre notre force, notre temps, notre âme durant presque chaque heure de notre vie. Nous avons été libérés d'un genre d’esclavage pour être livrés à un autre. Est-ce cela la liberté ? Sommes-nous des hommes libres à présent ?

...ce fut la seconde partie de la symphonie qu'elle aima le mieux - joyeuse, et comme si les plus grands hommes du monde couraient et bondissaient librement. Rien ne pouvait être plus douloureux que cette musique splendide. Cette symphonie contenait le monde entier et Mick n'arrivait pas à l'absorber toute.

En lisant ce roman et en faisant connaissance avec la plume de Carson Mc Cullers pour la première fois (traduction Frédérique Nathan), je me suis demandée pourquoi je n'avais jamais lu cette autrice auparavant et comment j'avais fait pour passer à côté de sa plume...C'est ainsi ! 

C'est un roman marquant qui nous parle avant tout de la condition humaine et explore le cœur de ses personnages d'une manière intimiste et émouvante. 

La toile de fond de ce roman est bien la petite ville du sud qui est un personnage à part entière tant elle participe à l'ambiance et au mystère qui entoure les personnages. Il faut noter que l'autrice a elle-même vécue dans le sud des États-Unis. Il n'est donc pas étonnant qu'elle nous parle de discrimination raciale, de la pauvreté et des inégalités sociales avec autant de réalisme. 

Les thèmes principaux du roman sont la solitude et la difficulté d'aimer les autres tels qu'ils sont, la quête d'identité et la recherche d'un sens à l'existence, la difficulté de communiquer et la fragilité des relations humaines. Mais c'est aussi l'espoir qui à chaque étape, renait au coeur de chacun des personnages quels que soient les drames vécus par eux ou leur famille. Ils rechercheront toujours du réconfort dans l'amitié et les relations avec les autres. C'est un roman intimiste plutôt sombre mais d'une grande profondeur tant il nous invite à réfléchir sur la difficulté de tisser de véritables liens avec les autres (d'où le titre). Il n'a pas pris une ride au fil du temps.

La plume de l'autrice est  incroyable de maturité quand on pense qu'elle n'avait que 23 ans quand elle a écrit ce roman qui a été dès sa sortie, en 1940, considéré comme un chef-d'œuvre et qui est classé à la 17ème place des cent premiers romans anglophones du 20e siècle. 

Elle nous décrit avec beaucoup de psychologie, de réalisme mais aussi d'humanité des personnages complexes qui ont du mal à comprendre leurs émotions et à accepter la réalité qui les entoure (pauvreté, racisme, solitude, incapacité à communiquer...). Ils ont du mal à admettre que ce qu'ils rêvaient de devenir ou ce qu'ils rêvaient que leurs proches deviennent, ne se réalise pas. Le lecteur les découvre dans leur vie personnelle, en proie le plus souvent à des pensées et des émotions qui les dépassent. Parfois le même évènement est raconté par plusieurs personnages ce qui permet d'avoir le point de vue de chacun.

Le style est à la fois littéraire et simple car il y a beaucoup de "vrais" dialogues permettant de mieux comprendre les pensées des différents personnages.  J'ai apprécié par exemple ceux qui se déroulent entre Benedict Copeland, le médecin afro américain et sa fille Portia. J'ai également aimé le discours qu'il prononce devant ses pairs de couleur, les incitant à la révolte, quel courage pour l'autrice de s'engager à travers de tels propos à cette époque, dans une Amérique aussi raciste.

N'oublions pas qu'en parallèle en Europe... c'est la montée du fascisme. 

J'ai également apprécié l'ambiance au sein du café tenu par Biff Brannon. Tous les personnages s'y croisent...mais je ne vous en dirai pas davantage à ce sujet. 

A noter qu'un film éponyme est sorti en 1968, peut-être l'avez vous vu ? Il a été réalisé par Robert Ellis Miller. 

Ce roman qui fait plus de 500 pages dans sa version poche me permet de participer une dernière fois au challenge de Sibylline, voir ICI le récapitulatif des lecturesMerci à elle de l'avoir organisé. 

Dans quelle mesure son discours avait-il été compris ? De quelle utilité cela serait-il ? Il se rappela les termes qu'il avait employés, et ils semblaient s'affadir et perdre leur force. Le non-dit pesait plus lourd dans son cœur, refluait vers ses lèvres et les faisait trembler. Les visages souffrants de ses congénères se dressaient en une masse croissante devant ses yeux. Et, tout en conduisant lentement, il sentait son cœur se soulever d'un amour furieux, inapaisable.

Bonne Lecture et bon weekend !

Bonne Lecture et bon weekend !

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