Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Dans les contes de mon pays il y a souvent trois fées qui se penchent sur le berceau du bébé pour lui prédire son destin, lui prodiguent des talents, lui souhaitent une vie de telle ou telle couleur, sous de bons auspices ou au contraire pleine d’embûches. À quoi cela tient-il ? À leur bonne humeur ? Elles-mêmes disposent- elles d'un contingent d'offrandes décidées au préalable et qu'elles ont pour mission de distribuer ?
Nous sommes le 21 août 1988, à Paris. Ana vient de passer quelques jours en France, envoyée par ses parents en colonie de vacances. Cette colonie organisée par le Parti communiste tchécoslovaque, permet à des adolescents bien encadrés, de découvrir d'autres pays. Mais au moment du départ à la gare de l'Est, Ana refuse de monter dans le train pour Prague où sa famille l'attend...Elle a juste 18 ans ce jour-là et peut décider désormais de sa vie et, ce qu'elle veut, c'est ne pas rentrer au pays.
Le train va donc se mettre en route sans elle.
Seule dans cette gare immense, elle va devoir affronter son destin. Elle commence par marcher au hasard des rues et ses pas l'emmènent au cimetière du Père Lachaise. Alors qu'elle s'est arrêté sur la tombe de Modigliani, une mystérieuse femme s'adresse à elle, c'est Grofka. Celle-ci décide de l'emmener dans un bar, celui de Bernard, où Ana va pouvoir se poser, s'installer dans une chambre, en échange d'un petit travail. Elle va y faire d'étranges rencontres. Le lecteur apprendra que Grofka l'a en fait suivi depuis la gare de l'Est, qu'elle est elle-même arrivée de Tchécoslovaquie quinze ans auparavant...et depuis elle a aidé ainsi de nombreuses personnes nouvellement arrivées en France.
La jeune Ana qui est tout d'abord mutique (et cache aux autres qu'elle comprend tout et parle très bien le français) va découvrir un monde inconnu, des personnes libres et attachantes. Derrière la porte de sa petite chambre, elle écoute les conversations qui ont lieu à l'intérieur du café, puis peu à peu elle va sortir de sa réserve, se détacher de son passé, de ses souvenirs d'enfance, de ses parents et de tout ce qu'on lui a inculqué jusqu'à présent, pour évoluer et grandir.
Elle va devenir le modèle puis la muse d'Albert, un peintre du quartier.
Ana va se poser beaucoup de questions sur ce quelle voit, sur les gens, sur l'art, sur l'exil, sur la politique et sur la notion de liberté.
Un an après, elle sera prête à faire un choix de vie qui sera le sien. Entre temps le monde extérieur a beaucoup évolué et le mur de Berlin est désormais sur le point de tomber...
L'oeillet concentre tous les symboles de la doctrine communiste, et en offrir passait presque pour un acte de résistance ou un trait d'humour. On les détestait tous, les rouges en particulier...
Là, dans l'atelier d'Albert, je me rends compte qu'ils ne m'apprenaient pas à voir l'oeuvre d'art, ils n'évoquaient pas la sensibilité, la beauté, l'émotion ou le message de telle ou telle chose. Non, ils m'apprenaient à douter, à traverser les apparences dans un pays où il y avait des réponses toutes faites sur tout et aucune possibilité de poser des questions.
La gare, ce lieu de nulle part, j'en sors à peine. C'est un endroit où on n'est pas encore tout à fait arrivé, ni encore reparti vers n'importe quelle destination. Comme si elle n'appartenait à aucun pays. à la lisère du dehors et du dedans. La gare palpite, possède son rythme propre, ses règles, son odeur et sa sonorité.
Voilà un roman à la fois initiatique et historique qui m'a agréablement surprise car je n'avais jamais rien lu de cette autrice et son écriture poétique toute en délicatesse m'a beaucoup plu, ainsi que la manière pudique avec laquelle elle nous décrit la personnalité de ses personnages.
Le roman est découpé en trois parties distinctes qui correspondent à l'évolution d'Ana : Au commencement il y avait le silence / La saison des fleurs / Le recommencement.
Le personnage principal Ana est tout d'abord mutique mais elle va se livrer peu à peu et le lecteur va découvrir alors son enfance, dans un pays communiste, avec ses défilés obligatoires, ses fêtes particulières qui n'en sont pas, et les valeurs que ses parents lui ont inculquées. Le lecteur saura à la fin ce que ses parents lui ont chuchoté à l'oreille lors de son départ pour la France.
Si Ana n'a pas connu certaines pages d'Histoire de son pays c'est parce qu'elle n'était pas née mais le "Printemps de Prague" et le carnage perpétré par les chars russes en 1968 sont restés dans la mémoire familiale...et l'ont marqué malgré elle.
Il y a aussi Grofka la mystérieuse "fée" qui va jouer un rôle très important en protégeant Ana_et le lecteur saura qu'elle a elle-même vécue, avec moins de chance, la même chose que la jeune fille. Son personnage nous donne parfois l'impression d'être dans un conte et non pas dans la réalité.
Les Jakubs (contraction des deux prénoms_Jacob et Yacoub, un juif et un algérien tous deux d'Algérie) sont très attachants. Bien installés dans le bar, ils commentent tous les jours la météo locale entendue à la TV, mais comme ils ne regardent pas la même chaine, ils ne sont jamais d'accord, puis ensuite ils s'accordent sur celle de leurs pays natal, avec ses couleurs, sa lumière. Ils vivent dans le passé mais, par leur présence, ils rendent la vie de toute cette petite communauté très agréable et tellement plus humaine...
Il y a Albert le peintre qui a eu deux muses dans sa vie, ce que le lecteur comprend au fil des pages : Grofka, la "fée" et Ana mais il va les abandonner toutes les deux...et puis il y a Etienne son ami dévoué qui ne le quitte jamais et le suit comme son ombre.
Enfin Bernard qui est communiste tout en sachant que le communisme en France n'a rien à voir avec celui de l'Est, et toutes les autres personnes qui gravitent dans son bar...comme par exemple Marie-Pierre qui a changé de nom pour oublier qu'elle aussi a vécu sous une terrible dictature, ont tous une grande importance pour parfaire le tableau de ce quartier de Paris.
Il y a de l'humour lors des petits matins autour d'un café chez Bernard, mais aussi quand Ana se souvient de ses parents (le passage où elle raconte comment sa mère a fait taire le chien des voisins lorsque la famille se rend au jardin potager par exemple).
Il y a des pages magnifiques et très sensuelles lorsque Ana découvre, dans les miroirs de l'atelier, son corps et son visage en détails alors qu'elle ne s'est jamais regardé/vu dans un miroir auparavant.
Il y a de l'amitié, de la tendresse et beaucoup d'amour et de tolérance dans les relations qui unissent les différents personnages de ce roman.
Et il y a aussi beaucoup de lumière et une ouverture vers la beauté, l'art, la poésie, les couleurs, le ciel et l'avenir à travers cette "verrière" celle de la gare de l'Est, celle de l'atelier d'Albert et celle du prisme à travers lequel Ana redécouvre son passé en le comparant à la vie qu'elle vit depuis son arrivée à Paris.
Ce roman a reçu le Prix Littéraire de la Francophonie en 2019.
Lire d'autres avis sur Babelio ICI et chez Aifelle (sur son ancien blog ICI)
La lecture de ce roman me permet de participer (enfin !! désolée pour le retard...) au challenge "Une Rentrée à l'Est" chez Sacha auquel je vais consacrer encore deux de mes lectures en début de semaine prochaine.
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Et comme il se déroule à Paris, et en montre une facette tout à fait originale à travers la vie d'artiste d'une part et grâce au regard neuf de notre héroïne sur les gens et le quartier où elle s'installe, je pense qu'il a aussi toute sa place dans le challenge d'Ingannmic "Sous les Pavés, les pages" qui a débuté il y a quelques jours déjà.
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Mon père se prenait pour un fonctionnaire créatif qui affirmait que l'on peut tout dire, même dans notre société, mais à la seule condition de savoir bien s'y prendre. Il disait que l'on ne peut pas tout interdire, il faut laisser un filet, aussi mince soit-il pour faire ruisseler la pensée...