Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Chère Anna,
Tu me demandes dans ta dernière lettre ce qui m'a poussé à peindre et qui ont été mes maîtres. C'est une longue histoire et si nous nous retrouvons un jour, peut-être que je te la raconterai. Comme toutes les histoires qui construisent une vie, elle est faite de détails, de petits riens et de grands événements qui ne concernent que moi. Tu sais bien de quoi je veux parler : la couleur d'un ciel ou celle d'une jupe, les voix caressantes de ceux qui vous ont aimés, le goût incomparable d'une tarte aux abricots et légèrement caramélisée. Les grandes pertes...les minuscules émois. Le goût amer de la déception et celui plus vague de la tristesse...
Nous voilà en mer dès la couverture, un voilier semble perdu au milieu des icebergs.
Nous sommes à la fin du XIXe siècle. Un peintre français, Jules Toulet (peintre fictif) écrit à Anna, la femme qu'il aime, qui voyage sans lui car elle a choisit de parcourir le monde en bateau.
Il lui raconte qui il est vraiment, quelle a été son enfance d'enfant aimé, son amour pour sa mère, mutique qui ne parlait pas depuis qu'elle avait perdu accidentellement un premier enfant, ce que Jules apprendra très tard dans sa vie. Il lui parle de son père, instituteur et du statut que cela lui conférait à l'école, puis de ce qu'il lui a apporté. Jules aura un frère adoptif, un enfant orphelin, qu'il n'acceptera pas au départ mais qu'il finira par aimer.
A Paris, où il est parti pour mettre de la distance entre lui et sa famille, il rencontre Ammôn Kasacz, un peintre fabuleux, qui l'accepte dans son atelier et avec qui il apprend à peindre. Il devient son mentor et puis finalement son ami, car ils partagent tout, l'amour de la peinture, leurs lectures et leurs rêves. Ils continueront à correspondre même lorsque la vie les séparera et que Jules prendra la mer pour partir vers d'autres aventures en homme libre. Il lui faut désormais peindre ce qu'il voit en réalité et vivre son art dans la nature et non plus dans un atelier.
Sur ce bateau où il est accepté en tant que passager, il observe le monde qui l'entoure, dessine et peint beaucoup, et un jour, Jules rencontre Anna...
Il est ébloui et ne cessera jamais de l'aimer !
Les vrais lecteurs et les vrais voyageurs me comprendront sans doute : ouvrir un livre, prendre un bateau... c'est la même chose.
On s'enfonce petit à petit, on se déplace vers un endroit, et cet endroit, on n'avait pas imaginé qu'il existait. Les mots s'agencent de mille manières et donnent naissance à des montagnes. Quand on marche, quand on navigue ou chemine, on imagine ce qui va apparaître devant nous, et toujours notre imagination est plus faible que le réel. C'est la même chose avec les mots : ils sont des chemins qui nous mènent vers un lieu qu'on n'avait pas cru possible.
La littérature est une source éternelle d'inspiration à laquelle je suis sans cesse venu puiser. Celle qui m'a fait connaitre la splendeur et la misère profonde des hommes. Elle est mon deuxième maître et indissociable de la figure de mon père, ce géant doux qui m'a appris à lire et à vénérer les livres à l'instar des dieux.
Après "Les Voyages d'Anna" que je n'ai toujours pas réussi à emprunter en médiathèque, et "Les Voyages d'Ulysse", présenté ICI, Emmanuel Lepage, René Follet et Sophie Michel signent un troisième opus magnifique, qui clôt leur trilogie. Le lecteur retrouve Jules qui était déjà le héros du premier opus et Ammôn Kasacz qui était présent dans le second opus.
Il s'agit d'un album style "carnet de voyage" ou "journal imaginaire" que j'ai beaucoup aimé tant il est poétique et magnifiquement illustré. Malgré les apparences et le format, ce n'est pas une BD. C'est bien un roman graphique.
Il s'agit d'un journal rédigé entre 1885 et 1932 par un peintre qui n'a existé que dans l'imagination des auteurs, Jules Toulet. Celui-ci s'adresse donc à Anna, celle qu'il aime, sa muse vénitienne qu'il a perdu.
Les illustrations pleine page ou non, sont d'une grande beauté. Elles alternent avec des pages manuscrites (écrites dans plusieurs styles d'écriture) ce qui nous donne l'impression que l'histoire a été écrite rien que pour nous, sur le livre que nous tenons en main. Ce sont des peintures à la gouache, à l'acrylique ou à l'aquarelle, des dessins ou des esquisses inachevées. Il y a de nombreux portraits des personnes aimées ou rencontrées, des dessins illustrant des scènes tout droit sorties de ses souvenirs et de ses lectures d'enfance comme : l'Odyssée d'Homère, mais aussi Moby Dick, le Vieil homme et la mer, Robinson Crusoé et bien d'autres.
Le texte est à la fois une superbe histoire d'amour et d'aventure, un récit de voyage en mer et un récit de vie.
Le papier de l'album est lui- aussi très beau, mat et comme vieilli comme le serait du papier à dessin jauni ce qui donne encore davantage de charme à ce beau livre.
Mon seul bémol c'est que j'ai eu du mal à lire certaines pages manuscrites à la lumière artificielle car écrites sur papier trop foncé, pourtant j'y vois bien. J'ai pensé que cela venait du fait que l'écriture manuscrite est parfois fatigante à déchiffrer. Je ne suis pas la seule lectrice à avoir trouvé cela dommage. Mais pour le lire dans le jardin, aucun problème !
Il me reste donc à découvrir la première étape de la trilogie.
Et comme vous vous en doutez, cette lecture me permet de participer encore une fois au Booktrip en mer de Fanja saison 3.
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Le maître ne parle pas. Il pointe du doigt ce qui ne va pas sur votre dessin et attend que vous preniez conscience vous-même de l'erreur. S'il ne dit rien c'est bon signe. J'ai mis du temps à le comprendre.