Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
La fillette plongea sa tête dans le fût de bière glacée. Ses boucles châtain flottèrent en effiloches sur la masse d'épaisse écume et elle eut la nausée. Elle ouvrit plusieurs fois la bouche et s'amusa à avaler des goulées de l'amer breuvage. Ce n'était pas la première fois que l'alcool lui rafraîchissait ou lui brûlait le gosier. Elle ne put s'empêcher d'en absorber par le nez quand elle décida de jouer à mourir. Elle se retint de respirer, le sillon entre ses seins naissants se creusa encore davantage...
Vers 1698, Ann n'est qu'une jeune adolescente âgée d'à peine 13 ans lorsque, suite à un drame, elle doit quitter ses parents. Déshéritée par son père, elle embarque pour les Bahamas et rejoint l'île de la Nouvelle-Providence. Là-bas elle se réfugie dans un lupanar...c'est là qu'elle va rencontrer James Bonny, un marin, pirate et contrebandier qui décide de l'épouser. Elle n'a que 18 ans mais sait déjà ce qu'elle veut faire de sa vie et, elle ne compte pas un instant l'attendre à terre en s'occupant de la maison, pendant que lui prendra la mer. Elle décide donc de s'habiller en marin pour le suivre à bord.
Pendant ce temps-là à Londres en 1690, vit une famille pauvre. Le père John est marin et passe des mois en mer. La mère, Margaret Jane Carlton, est une femme magnifique et comme elle se languit, elle finit par prendre des amants (elle en prendra neuf). Mary est son second enfant.
Lorsque John Carlton rentre, il fait son compte et comprend que Mary n'est pas de lui. Il quitte donc le domicile familial et demande à sa mère de verser une pension à Margaret afin que son fils Billy ne manque de rien. Mais Billy est en mauvaise santé... Quand il meurt, Margaret décide d'habiller Mary en garçon et elle devient Billy Carlton, ainsi elles continueront à toucher l'argent de la belle-famille. Mary va donc pendant des années être élevée comme un garçon. Un jour, elle embarque sous les ordres du commandant Roc Morris qui va tomber amoureux d'elle sans jamais deviner qu'elle est une femme. Pour le fuir et ne pas être démasquée, Mary décide alors de quitter son rôle de moussaillon et de s'engager dans l'armée.
Pendant ce temps, James Bonny fait séquestrer Ann par des pirates et repart en mer. Elle découvre alors que son mari l'a trahie et n'aura de cesse que de se venger.
C'est avec Calicot Jack (Rachham le rouge pour les amoureux de Tintin) qu'elle deviendra une vraie femme et une véritable pirate...elle se battra à ses côtés sur le Kingston tout en faisant quelques escales en Jamaïque pour échanger des esclaves ou cacher quelques coffres emplis d'or.
Bien entendu, vous vous en doutez, un jour le destin va permettre à ces deux jeunes femmes exceptionnellement en avance sur leur temps, de se rencontrer. Avec Calicot Jack, elles vont former un trio apparemment indestructible...
L'avantage d'être un homme, se dit Mary, c'est qu'on peut faire tout ce qu'on veut sans jouer constamment la comédie, s'asseoir n'importe comment, jambes écartées, ou chercher querelle au premier venu, et plus on se bagarre, plus on se forge une réputation, on peut manier toutes les armes du monde, bavarder jusqu'à des heures indues avec qui l'on veut, se soûler et brailler aux étoiles et cela aussi : fixer un type droit devant sans baisser les yeux et sans rougir de honte.
Comme elle [Ann] s'était accoutumée à vivre en verrouillant ses sentiments, elle n'avait jamais prétendu qu'on mourût d'amour pour elle, et elle désirait moins encore mourir d'amour pour personne. Il y avait quelque chose d'excitant dans ce refus et, en répandant à son insu la crainte d'un caractère trempé, capable de vengeance, elle avait forgé un mythe.
Personne n'osait aimer Ann Bonny.
Zoé Valdés est d'origine cubaine mais vit à Paris. Je ne suis donc pas étonnée qu'elle ait eu envie de raconter l'histoire "vraie" de ces deux femmes pirates incroyables qui ont sévi dans les Caraïbes durant le XVIIIe siècle, tout en y mêlant certains éléments historiques. Car ce livre n'est pas qu'un roman, Ann Bonny et Mary Read ont réellement existé et l'autrice s'est documenté sérieusement sur leurs vies et le contexte de l'époque avant de l'écrire.
C'est à la fois une biographie et un roman d'aventure maritime qui nous permet d'embarquer à bord avec des pirates dont nous partageons la vie quotidienne. L'autrice décrit en détails leur mode de vie et leur état d'esprit avec tout ce qu'ils comportent de clichés et de fantasmes. En attendant de croiser la route d'un bateau empli de richesse, les marins s'ennuient et jouent aux cartes ou boivent trop.
L'ambiance est avant tout masculine, les propos échangés vulgaires et très crus. La vie n'était pas rose pour des femmes sur ces navires !
L'autrice au passage nous parle aussi des conditions particulières de détention des esclaves. Hélas, personne en ce temps-là ne trouvait choquante la manière dont ils étaient traités et nous savons très bien que les bateaux n'auraient jamais pu parcourir les mers sans leurs bras.
Elle nous livre aussi deux beaux portraits de femmes libres et sensuelles. Ann et Mary sont cruelles, bagarreuses, et calculatrices. Elles savent obtenir ce qu'elles veulent sans attendre, qu'il s'agisse de cadeaux ou d'amour. Il y a beaucoup de violence et de passion dans leurs relations amoureuses. Ce ne sont pas les deux femmes pirates les plus célèbres pour rien !
J'ai été surprise au départ par le style de l'autrice, à moins que cela vienne de la traduction. Le ton est cru et direct, souvent vulgaire mais teinté d'un humour certain, que ce soit pour étudier le comportement des deux femmes ou bien celui des hommes de leur entourage, ou alors pour décrire leurs relations.
Il y a des passages étonnants et même exaltants dans lesquels j'ai été submergée par l'ambiance, l'aventure, la sensation de liberté. D'autres passages sont d'une grand violence (gratuite ?) comme la description détaillée des massacres lorsque les pirates prennent d'assaut un des bateaux pour voler la cargaison.
D'autres enfin n'apportent rien à l'histoire générale, comme par exemple les descriptions très réalistes des scènes de sexe. D'un autre côté, elles font partie intégrante de la personnalité de ces femmes pirates et répondent aux fantasmes qu'elles suscitent chez les hommes. Je pense que le traducteur (ce roman a été traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan) a dû bien s'amuser pour trouver le vocabulaire adéquat pour les décrire car elles ne manquent pas d'une certaine "poésie".
Parmi certains des personnages ayant réellement existé, le lecteur retrouvera le capitaine Charles Johnson qui serait en réalité Daniel Defoe. Il aurait embarqué sur de nombreux navires, afin d'aller voir de plus près le comportement des pirates, et aurait maitrisé parfaitement le vocabulaire marin dans le but d'écrire ensuite un ouvrage de référence sur la piraterie, paru en 1724 et intitulé "Histoire générale des vols et des meurtres des pirates les plus notoires". Les historiens et biographes sont partagés à ce sujet par absence de preuve.
C'est un roman à découvrir si vous aimez les histoires de piraterie et les aventures maritimes. Ce roman me permet de participer une nouvelle fois au Book Trip en mer 2026 de Fanja.
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Ce sera une fille, confia Vidapura la sage-femme, noire comme du cirage...après avoir soumis la pirate à l'épreuve des ciseaux.
Elle avait disposé deux chaises avec des ciseaux ouverts sur la première, et fermés sur la seconde, puis cachant les instruments de couture sous deux couvertures de grosse laine, elle avait demandé à la future mère de s'asseoir sur l'une de ces deux chaises. Et Ann avait choisi la première.