Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d'avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd'hui.
Cette femme, c'est moi.
Alors qu'elle habite Bordeaux, Natacha Appanah apprend, en 2021, le meurtre de Chahinez Daoud, une mère de famille brûlée vive dans la rue par son mari, à Mérignac. Ce n'est pas un fait divers comme un autre pour elle, c'est un féminicide effroyable et révoltant qui va faire ressurgir un passé douloureux, un passé qu'elle croyait enfoui et dont elle ne réalisait pas la gravité.
En effet, lorsqu'elle vivait encore à l'île Maurice, et qu'elle était une toute jeune fille de 17 ans, l'autrice elle-même a vécu avec un homme de trente ans son ainé, H.C., poète et écrivain, qu'elle admirait beaucoup. Elle était fascinée par leurs échanges, se sentait flattée par son intérêt pour ses écrits (elle venait d'avoir un prix littéraire), et le croyait naïvement quand il disait qu'avec sa femme, c'était terminé et que c'était elle qu'il aimait. Il s'avère en fait qu'elle est sous son emprise. Il est jaloux et la surveille sans cesse, il la harcèle, la culpabilise et la rabaisse ce qui lui fait perdre confiance en elle. Il l'enferme et l'isole. Elle met alors six longues années à se libérer et à avoir le courage de reprendre contact avec sa famille avec qui elle avait coupé les ponts. Six années... avant qu'elle comprenne qu'elle mettait sa propre vie en danger et qu'il pouvait aller jusqu'au meurtre pour la garder sous son emprise, six années... comme un trou dans sa vie qu'elle a désiré occulter, pour oublier mais qui est là, tapi dans l'ombre de ses nuits.
L'horrible féminicide de la jeune Chahinez agit sur elle comme une révélation. Elle doit parler de ce qu'elle-même a vécu puisque elle est la seule à être encore en vie.
Mais elle doit parler aussi de sa cousine éloignée, Emma, mères de trois enfants qui a subi elle aussi des violences terribles avant d'être poursuivie et écrasée sous les roues de son mari, alors que ce matin-là, elle était partie faire son jogging habituel. Mais sur l'île Maurice, ce drame est très vite passé sous silence, y compris dans la famille de l'autrice qui en a très peu entendu parler. Emma avait apporté la honte à la famille, les rumeurs qui ont entouré le drame ont fait le reste.
Les trois histoires s'entremêlent...
HC m'a retournée comme un gant et dans ma chute, à mesure que je sombrais dans ses bras, molle et attendrie, je devenais indifférente à ma famille, je me désensibilisais au monde en surface, à mes amis, à mes études, à mes ambitions, et bientôt, l'échelle même de ma morale en fut restructurée. Où était le bien ? Où était le mal ? Il m'avait lavée de moi-même.
Entre cette première fois et la dernière fois, l'esprit, le coeur et le corps s'effritent morceau après morceau et peut-être que si toutes ces années pouvaient être reconstituées tel un grand linge raccommodé, alors je ramasserais chaque bout abandonné de moi-même en suivant une chronologie des années, des humiliations, des maisons, des sentiments et je découvrirais à nouveau ce à quoi je pensais, les rêves auxquels j'aspirais, la femme que je voulais devenir.
C'est étrange comment la peur_ celle que j'aurais dû avoir à ce moment-là, dans cet appartement-là _ me saisit maintenant, plus de trente ans après. C'est étrange comment après la peur vient la colère après celle que j'ai été. Où est passée l'éducation que j'ai reçue, où est passée ma capacité à réfléchir et à penser ?
L'autrice (qui est la narratrice) nous décrit le vécu de ses trois femmes, y compris sa vie à elle, cette parenthèse de six longues années dans sa vie durant lesquelles elle a eu l'impression d'être dans un trou, isolée du monde et de ceux qu'elle aimait. Ce faisant, elle se questionne sans cesse sur sa légitimité.
Est-ce bien à elle qui est en vie, de parler à la place des autres qui ne sont plus là ?
Que sait- elle de la peur de mourir qui s'insinue dans tous les actes de la vie ?
Quels blocages l'empêchent de révéler toute la vérité ?
L'histoire commence avec la présentation de trois hommes, cachés derrière leurs initiales, trois hommes anonymes donc, mais dont nous allons faire connaissance. Il y a un poète H.C., un maçon M.B. et un chauffeur privé dans un ministère important. R (B).D. L'autrice les isole dans une pièce imaginaire afin de donner la parole aux victimes avant de les entendre, eux et avant que la censure sociale n'intervienne.
Ils ont tous en commun leur jalousie maladive, le fait d'être persuadés qu'ils sont trompés et que leur femme est une "pute", leur incapacité à accepter une séparation, la violence comme seul moyen d'expression ce qui leur permet de dominer leur partenaire par la peur, et de les coupant des autres parce qu'elles ont honte et se croient responsables de ce qui leur arrive.
Ce livre n'est pas qu'un livre sur le féminicide, c'est un livre qui parle de violences invisibles, de celles que l'on ne pouvait pas voir, de ces hommes qui n'ont pas l'air d'hommes violents. Il nous décrit les jours avant les faits, l'engrenage, l'incompréhension, les hauts et les bas...
Puis c'est l'histoire de Chahinez qui va prendre toute la place au fur et à mesure qu'on avance dans le récit car l'autrice va mener sa propre enquête pour tenter de comprendre, raconter la tragédie, parler avec ses proches.
En faisant cette enquête, Natacha Appanah essaie de comprendre pourquoi les hommes peuvent avoir une telle emprise psychologique sur les femmes au point que la violence quotidienne devienne acceptable alors que la relation est devenue depuis longtemps toxique. Elle revient donc sur sa propre expérience et sur la fascination qui l'a conduite à son propre reniement. Mais elle ne dira pas tout de cette "nuit au coeur", cette terrible nuit qu'elle a encore du mal à évoquer, et à nommer.
C'est un récit terrible et magnifique à la fois qui dénonce les violences faites au femme, avec pudeur et délicatesse. Il en faut du courage pour raconter cette violence ! C'est une lecture indispensable que je ne regrette pas d'avoir faite et c'est la première fois que l'autrice parle de ses années de jeunesse volées par un homme que tout le monde appréciait et admirait.
C'est un récit qui dénonce aussi les services sociaux souvent débordés et trop lents même quand il y a des signalements.
Son contenu est bouleversant, et son écriture magnifique et ce n'est pas étonnant que le livre ait obtenu le Prix Fémina et le Prix Renaudot des Lycéens en 2025.
C'est un livre inoubliable entre témoignage, récit autobiographique et reportage dans lequel la narratrice parle au présent comme si les événements qu'elle décrit, étaient en train de se produire. J'ai été longtemps hantée par la vision de ces femmes en train de courir, courir à perdre haleine dans la nuit, pour échapper à leur bourreau sans que personne ne fasse rien pour elles.
Lu il y a quelques semaines déjà, j'ai attendu l'approche de la date 8 mars, Journée internationale du Droit des femmes, pour vous le présenter sur mon blog. Une manière de rendre un hommage à toutes celles qui ont vécu sous le joug d'un homme, ont connu sa violence physique ou psychologique et à celles qui ne sont plus là pour en témoigner et qui ont laissé souvent derrière elles des enfants et une famille traumatisés.
D'autres avis ICI sur le blog Tours et culture, ICI chez Alex,
A noter au coeur des pages, l'autrice inscrit une échelle des violences. Ce "violentomètre" dont je ne connaissais pas l'existence permet à tout lecteur et lectrice de mesurer le degré de toxicité de sa propre relation conjugale.
Moi je ne suis pas vraiment là. Je suis recroquevillée à l'intérieur de moi-même, dans un endroit où il ne peut plus me toucher. La fille qu'il connaissait n'est plus, en réalité. Elle est éparpillée, dans cette nuit, au cours de ces années de vie avec lui, elle est bouche cousue par la promesse intime de vivre autre chose.
Peut-être que si le récit pouvait s’écrire dans une vérité entière, sans oublier la complexité, le contexte, les points de vue, il offrirait une encyclopédie de perspectives sur la violence et l’emprise dans un couple, mais ici n’est pas le lieu des archives, de la statistique, de la clairvoyance, de la justice. Ici est un monde de morceaux, de bribes, de mémoire, de souvenirs, d’affects. Ici subsistent le souffle des rêves, le grain des peaux, le sel des larmes, l’épaisseur des nuits et le goût du temps. Ici se côtoient la vie et la mort, le passé et l’avenir, le possible et l’inimaginable, les fantômes et les vivants. Mis bout à bout, cela forme un artefact.