Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Je n'ai pas dit non, je n'ai pas dit oui...
Chaque fois, nous allions un peu plus loin. Chaque fois nous avions un peu peur, de franchir l'interdit, de nous faire surprendre. J'aimais ses mains sur mon dos, ses lèvres sur mes cheveux, me sentir contre lui. Je me croyais protégée.
Nous sommes en Irak sur les berges du Tigre.
Une jeune fille dont on ne connaitra jamais le nom a cédé aux avances de son fiancé juste avant que celui-ci parte à la guerre. Elle se retrouve enceinte et quand elle le comprend c'est bien trop tard. Mohammed a été tué sous les bombes.
Elle qui porte la vie, sait qu'elle va mourir, il ne peut en être autrement dans son pays. Son frère aîné, porteur de la responsabilité familiale va le faire. Il va laver l'honneur de la famille en la faisant disparaitre.
Mais avant ce soir fatidique où son destin semble scellé de manière immuable, chacun des membres de la famille s'exprime sur ce qu'il ressent.
Il y a bien sûr la voix d'Amir, son frère aîné qui commettra le crime d'honneur, mais ça il ne le sait pas encore. Il y a sa femme, Baneen, l'épouse parfaite, qui attend un enfant qu'elle a conçu, elle, dans le cadre du mariage et qui ne peut qu'être d'accord en tous points avec son époux. Il y a la mère qui se tait et l'autre frère, Ali qui lui est contre les conventions mais qui ne pourra pas empêcher la tragédie de se produire, et puis il y a le petit frère Hassan, devant lequel les femmes n'ont pas encore besoin de se voiler et qui ne comprend pas tout ce qui se joue autour de lui. Layla, qui est elle-aussi bien trop petite pour comprendre, pleurera sa soeur qu'elle aimait tant, tout en sachant qu'elle n'aura plus jamais le droit de prononcer son nom.
Ainsi en ont décidé la société irakienne et les hommes de la famille.
Je suis le frère, celui par qui la mort arrive. Je suis l'homme de la famille, l'aîné, le dépositaire de l'autorité masculine_ la seule qui vaille, qui ait jamais valu. Je suis le frère qui a pris le rôle du père. Je règne sur les femmes.
Je suis l'assassin. Je vais tuer tout à l'heure et je l'ignore encore. Que ferais-je si je le savais ? Ferais-je demi-tour dans l'année poussiéreuse ? ...
Ce n'est pas moi qui tuerai, mais la rue, le quartier, la ville. Le pays.
Je suis le lâche, celui qui désapprouve en silence. Je suis la majorité inerte, je suis l'homme banal et désolé de l'être. Je suis le frère de ma soeur qui aime et qui comprend. Je suis le frère de mon frère qui respecte l'autorité de l'aîné. Je suis celui qui condamne les règles mais ne les défie pas. Je suis le complice par faiblesse.
Je suis vieille et le monde de mes enfants m'est étranger. J'ai consciencieusement appliqué à mes filles les règles qui m'avaient été imposées. J'ai bâti autour d'elles la même prison que pour moi. J'ai justifié mon monde en le reconduisant...
Ai-je rêvé d'autre chose un Jour ?
Ce court roman de 79 pages à peine a obtenu le Goncourt du premier roman en 2021. Il plonge le lecteur au coeur d'une famille qui doit laver son honneur.
L'autrice que je ne connaissais pas, connait bien l'Irak. Elle a voulu à travers ce roman nous permettre de comprendre de l'intérieur les drames de la société irakienne, régentée par le code de l'honneur et l'autorité masculine.
La condition des femmes est tout simplement horrible et ce livre est encore davantage bouleversant quand on sait que son intitulé de "roman" cache en fait une réalité qui touche toutes les femmes. Il aurait pu être un récit. Il ne m'a rien appris que je ne sache déjà mais sa lecture reste troublante car l'autrice a choisi de donner la parole à chaque membre de la famille. Peu à peu, la voix de la jeune femme qui est pourtant la principale intéressée, s'éloigne pour ne plus être qu'un murmure...
Tout se joue dans l'écriture car l'autrice va droit au but sans fioriture, nous décrit la douleur et le ressenti de chacun avec beaucoup de justesse. C'est cela qui fait de ce roman un texte très fort mais aussi le fait que la guerre est là, bien présente en toile de fond, à chaque page.
L'autrice intercale en italique, entre deux voix, celle du Tigre, ce fleuve qui par sa présence dans la ville, devient le témoin des crimes commis par les hommes et donc le symbole du sang qui s'écoule, transportant au loin les horreurs de la guerre. Elle met aussi sur le devant de la scène un héros de la Mésopotamie, Gilgamesh dont je ne connaissais pas l'importance dans l'histoire de l'Irak, mais si j'ai bien compris, il représente la mémoire du pays et celle des hommes.
Un roman fort et bouleversant à découvrir absolument même si le sujet est très difficile.
Sa lecture me permet de participer encore une fois aux "Gravillons de l'hiver" que j'ai un peu laissé tomber. Voir le récapitulatif des lectures ICI .
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Je n'oublie pas non plus que le 8 mars prochain est la Journée internationale des droits des femmes. Voilà pourquoi cette semaine, je ne vous présente que des romans dont les héroïnes sont des femmes.
Enfants, dans la cour de la maison, mes frères attrapaient des lézards et nous leur coupions la queue dans l'espoir toujours déçu de la voir repousser. Aujourd'hui les enfants de mon pays demandent à leur mère si leur bras va repousser. Nous sommes un pays de mutilés, d'ensanglantés, un pays d'ombre et de fantômes.