Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

L'été circulaire / Marion Brunet

Albin Michel, 2018

Albin Michel, 2018

Il sent bien le reproche, dans le silence du vieux. L'enfant de salaud qui a mis la belle Séverine en cloque il y a dix-sept ans, c'était lui. Mais s'il avait refusé de l'épouser, le vieux aurait sorti le fusil...personne n'a jamais eu de doute là-dessus.
Alors la haine remonte, et les soupçons avec, le rongeant comme les capricornes s'attaquent aux poutres.
Sa fille, sa fille chérie, si prometteuse par sa beauté- un reflet de sa mère en mieux. Il la regarde repousser les mèches sur son front, sa grande. La question prend forme en images, et la rage monte d'un cran, à imaginer ce petit bâtard de Saïd faire des trucs à Céline...

Nous sommes dans une petite ville du sud de la France au pied du Luberon dans le Vaucluse. Les ados s'ennuient et tournent en rond, quand ils vivent ainsi à la périphérie d'une petite ville et lorsque seulement quelques balades dans la garrigue ou des baignades dans la Durance les occupent pendant les vacances. Bien entendu, il y a la fête foraine qu'ils attendent tous,  les jobs d'été et la musique. Et il y a aussi l'intrusion possible bien qu'interdite dans les propriétés inoccupées des riches étrangers (ou parisiens), pour se baigner le temps d'une soirée dans la piscine délaissée. Il fait si chaud et les maisons ne sont ouvertes qu'un mois par an, c'est vraiment trop tentant !

Céline et Johanna (Jo), seize et quinze ans s'ennuient elles-aussi. Elles partagent la même chambre, les mêmes copains et presque tout le reste. Elles partagent aussi les mêmes rêves de fuite vers un avenir meilleur, loin du lotissement et de leurs parents. Le père, Manuel, fils d'immigré espagnol, est maçon. Il est d'un naturel violent et travaille beaucoup pour améliorer l'ordinaire de la famille et rembourser son beau-père qui leur a prêté de l'argent pour acheter la maison. Ce dernier lors du repas dominical ne rate jamais une occasion de lui rappeler sa dette et de le diminuer aux yeux de tous, lui qui a une propriété viticole hérité de sa famille. Séverine, la mère des deux ados, est devenue mère trop tôt et vit dans le regret de sa jeunesse envolée à jamais. Elle-aussi rêve d'un autre avenir que celui de travailler dans l'école où elle s'occupe pourtant avec dévouement des enfants pendant les récréations et le temps de la cantine. 

L'histoire se répète quand Céline tombe enceinte, comme sa mère avant elle, et surtout, qu'elle ne veut pas dire qui est le père. Tout le monde la connait et sait à quel point elle est jolie et plait aux garçons. Même le père en était fier et lui en a fait le compliment. C'est différent pour Jo car elle est plus distante, moins sensuelle et son physique un peu étrange (elle a les yeux vairons) lui assure plus d'indépendance et de tranquillité. 

Quand Manuel apprend la grossesse de Céline lors de la fête foraine, qu'il voit que la date est largement dépassée pour qu'elle se fasse avorter, il ne se maîtrise plus, il est fou de colère de la voir réduire à néant les rêves qu'il avait eu pour elle et il la bat violemment. Au fur et à mesure que la nouvelle circule dans le quartier, puis dans le village dans lequel tout le monde se connait, sa colère devient de la rage.  Il se met en tête que le père ne peut qu'être leur jeune voisin Saïd, âgé de 18 ans, qui est l'ami d'enfance de ses deux filles...

Saïd c'est pourtant l'ami fidèle, celui qui attend avec patience que son amoureuse (Jo) soit prête. Il tente de se sortir de sa condition sociale en multipliant petits boulots et combines...mais voilà le problème c'est que Saïd c'est "l'arabe" du quartier. 

Malgré le fait qu'il assure Manuel de son innocence, la tension entre eux monte, d'autant plus que Manuel traficote avec le jeune homme et qu'il a l'impression que ce dernier cherche à l'arnaquer.

Le drame, prévisible, éclate... 

Il s'en foutait, lui, de l'Espagne, et de cette guerre dont on lui parlait sans cesse. Il aurait préféré que cela n'est jamais existé. D'ailleurs, il n'a jamais voulu apprendre la langue, ça rendait son père fou de rage...
Y en avait marre du grand-père, et son rêve libertaire agonisant sous les balles franquistes...
Y en avait marre d'être petit-fils d'étranger, et pauvre. Et de devoir en être fier. C'était ça surtout qui le rendait fou.

Immergée dans la garrigue, elle arpente et cherche l'ombre trop rare des petits pins gluants de sève, jette des cailloux devant elle, s'emmerde un peu. Elle connait bien : ici l'ennui est un art, presque un art de vivre et son ennui à elle pue l'attente...
Jo cherche des issues. Il faut qu'elle soit patiente et elle n'a pas l'âge de la patience, ni le tempérament. C'est d'explosions dont elle rêve, d'évènements grandioses, de guerre nucléaire. Elle n'est qu'attente pernicieuse, grêlée d'angoisse.

Elle voudrait s'en foutre, comme elle se fout des bourges, d'habitude...
Et elle pointe soudain ce malaise incertain, la déchirure qui laisse entrevoir que le fric ouvre un autre monde que celui des bagnoles de luxe et des vacances à l'étranger. C'est pas la première fois mais ça s'incarne soudain.

Je découvre ce roman noir de Marion Brunet (je ne sais plus qui m'avait donné envie de le lire dans la blogo) alors qu'elle nous livre ici son premier roman pour adultes. Je n'ai jamais eu l'occasion de lire un de ses romans jeunesse mais je le ferai.

En tous les cas, ce roman est une réussite. Son écriture simple m'a conquise. Ses phrases sont courtes, les chapitres aussi, le ton est incisif et poignant mais jamais froid.

Les situations décrites sans fioriture, sont très cinématographiques et très réalistes. Le côté sombre du roman est compensé par la fraicheur de ces jeunes qui découvrent l'injustice du monde et savent au fond d'eux que le déterminisme social est en marche et qu'ils ne pourront pas en sortir. 

La vie est finalement plutôt tranquille dans ce lotissement sans histoire et l'autrice nous décrit une situation plutôt banale, mais là est sa force. Les voisins s'entendent bien, boivent l'apéro ensemble, les enfants sont tous copains. Le lecteur ressent la chaleur de l'été, cette moiteur et ce manque d'air qui donnent envie d'aller immédiatement se baigner. Il entend le chant assourdissant des cigales. Mais un événement inattendu surprend tout le monde, fait éclater la famille et les relations apaisées entre voisins et amis. 

Le lecteur ressent aussi l'ennui profond des jeunes qui vivent dans leurs rêves plutôt que dans la réalité. Ce ressenti donne immédiatement une profondeur aux personnages et une atmosphère particulière.  

J'ai aimé les deux jeunes filles pour des raisons différentes mais le personnage que j'ai préféré est Jo, pour son originalité, son franc-parler, sa manière de se sortir de là en douceur. Elle va aller voir une pièce de théâtre lors du Festival d'Avignon et va faire connaissance avec une jeune fille d'un autre milieu social...qui l'invitera à une fête. mais chut je ne vais pas vous raconter comment se passe la soirée. 

Les hommes et même les jeunes hommes ne sont pas montrés sous leur meilleur jour qu'il s'agisse du beau-père, raciste et cruel, qui exploite les ouvriers agricoles sur son domaine, emploie des sans-papiers puis les dénoncent pour ne pas avoir à les payer. Qu'il s'agisse de Manuel, le père des filles, rancunier et violent et qui pourtant par sa maladresse et sa fierté, ses sentiments pour ses filles qui le dépassent a su me toucher. Il en veut à la terre entière d'être fils d'immigrés et de sa situation de maçon non respecté par les riches du coin qui le font pourtant travailler. Ou bien, qu'il s'agisse de Patrick son meilleur ami qui ne fait rien pour éviter le drame pour des raisons que je ne dévoilerai pas ou alors aussi, des jeunes gens du quartier ou des milieux aisés que l'on croise dans le roman...

C'est un roman noir bien rythmé, sans temps mort, qui aborde avec beaucoup de finesse, plusieurs thèmes graves comme le racisme, la différence sociale, la peur des autres et de l'inconnu, l'injustice, le poids du "qu'en-dira-t-on", la famille et ses non-dits, la frustration, la jalousie, l'alcool et ses méfaits, et la fatalité...

Ce qui pour moi est le plus marquant c'est le côté "circulaire" bien mis en avant dans le titre. Ce cercle social qui se referme sur les personnages avec cette impression de ne pas pouvoir en sortir...

Ce roman noir a obtenu le Grand Prix de littérature policière en 2018 et le Prix des libraires du Livre de Poche 2019, puis le Prix SNCF du polar en 2020.

Il me permet donc de participer encore une fois au challenge d'Alexandra, (je lis, je blogue), "Un hiver polar", voir le récapitulatif des lectures ICI. 

 

 

Et il se remémore les nuits d'avant, quand tout avait du sens, que l'avenir était à lui. Il y pense comme s'il s'agissait d'un autre, se regarde avoir été.

Ses contacts lui ont toujours dit, pourtant : fais pas le malin, profil bas et ça ira bien. Faut pas changer les habitudes, surtout dans un bled. Les gens aiment pas qu'on sorte des cases, ça leur rappelle qu'ils sont dedans.

Elle observe une ondée de pipistrelles qui rasent la cime des cerisiers, s’engouffrent sous les toits des maisons émiettées le long des champs. On dirait le vol des cendres au-dessus d’un brasier de papiers. Jo aime bien, ça la rend un peu triste sans qu’elle sache pourquoi, et sans que ce soit désagréable. Un espace de douleur et de plénitude – la beauté lui fait souvent cet effet-là. Elle est encore jeune : il lui faudra du temps avant d’identifier l’indicible, ces îlots de sublime au milieu du chaos, ces fugacités qui sauvent.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Encore une fois tu me donnes envie de lire ce livre... Mais je n'arriverai jamais à lire tous les livres sur ma longue liste en attente...
Répondre
F
Eh bien, on voit que tu as été véritablement conquise. Je ne connaissais pas cette autrice, mais visiblement, elle vaut le détour. Quel grand écart des livres jeunesse au roman noir, tout de même !:)
Répondre
P
Je connais l'auteure de nom, mais je pense que je ne l'ai jamais lue.
Répondre
A
Je note le nom de cette auteure. Merci. Bises
Répondre
M
Tu es vraiment douée pour les présentations de livres ! Oui, celui-ci a l'air très séduisant, mais sur fond triste malheureusement....
Répondre
A
J'ai déjà vu passer le nom de l'autrice mais pas au rayon adulte. Son incursion dans le roman noir et social semble plus que réussi. On arrive à imaginer sans peine la stagnation de ces jeunes et le poids, entre autres, du déterminisme social, en plus de la force des différents thèmes abordés. L'autrice semble avoir réussi à éviter l'écueil de l'écriture clinique et celui tout aussi préjudiciable du pathos.
Répondre
M
Bonjour Manou,<br /> je l'ai sur ma liseuse mais pas encore lu...<br /> Bisous.<br /> Bon après-midi,<br /> Mo
Répondre
L
Tu en parles très bien et tu en restitues l ambiance. Bisous
Répondre
M
Ces fugacités qui sauvent, c'est très bien dit .<br /> Une histoire vraie si souvent revécue !<br /> Merci Manou et bisous
Répondre
D
Ce roman noir social semble bien montrer l'enfermement social et l'ennui des jeunes. Je n'ai lu que des titres jeunesse de Marion Brunet, je découvre grâce à toi un titre pour adultes. Merci pour la découverte.
Répondre
B
J’ai un bon souvenir de cette lecture
Répondre
I
J'ai beaucoup aimé ce titre moi aussi, Marion Brunet a du talent pour nous installer dans une ambiance et un environnement, et dérouler l'implacable mécanique de son intrigue... j'avais également beaucoup aimé Vanda.
Répondre
B
Un livre bien présenté encore une fois. Un roman noir qu'il me plairait de découvrir !<br /> Bisous Manou et belle journée
Répondre
C
une analyse bien menée d'après tes écrits d'une société qui partout pourrait se rencontrer, familles, classes sociales, racisme, tout nous ramène à la vie tout court !<br /> j'en prend note<br /> amitié .
Répondre
D
Un roman d'actualité avec tous les thèmes développés. Il ne me tente pas . J'ai trop besoin d'évasion dans mes lectures .<br /> <br /> Bises
Répondre
C
Merci Manou pour ton partage et ressenti sur ce livre un peu trop sombre pour moi.<br /> Bon mercredi, gros bisous<br /> Lili
Répondre
V
Il ne me tente pas ce roman. Gros bisous Manou. cathy
Répondre
R
Merci pour tout ce que tu nous en dis , mais les policiers et moi ça fait deux 🤣🤣Bonne journée Manou<br /> Rose
Répondre
E
Bonjour Manou. Ce roman doit être très prenant et devrait me plaire. Bonne journée et bisous
Répondre
K
Jamais lu l'auteure... En fait, j'ai du mal à me projeter avec ces ados de quelle époque au fait?
Répondre
M
C'est contemporain cela peut aussi bien se passer autour de l'an 2000 qu'hier...sauf que les maisons riches ont désormais des caméras et des alarmes.