Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Il était autrefois un enfant, un enfant indien en pays indien, puis les siens l'avaient mis dans un train pour qu'il aille à l'école, puis l'école l'avait conduit au-delà de celui qu'il était et l'avait abandonné quelque part, de telle sorte qu'il ne pourrait jamais retrouver son chemin.
Le roman commence par la description bouleversante du massacre de Sand Creek en 1864. Le lecteur découvre le jeune Bird, alors adolescent. Grâce à l'aide de sa grand-mère qui ne survivra pas au massacre, il réussit à s'enfuir. Il sera arrêté quelques temps après et emprisonné pendant trois ans dans la prison de Fort Marion en Floride. Comme tous les indiens, il y est soumis à une discipline de fer et sera obligé de se convertir au christianisme, d'apprendre l'anglais et de changer de nom. Il devient Jude Star.
Ce processus d'assimilation qui passe par la nécessité de vivre comme les Blancs pour rester en vie et en liberté, est le fait d'un seul homme Richard Henri Pratt, un ancien soldat. Il a eu l'idée de créer la Carliste Indian School et ses internats dans lesquels les jeunes indiens étaient "enfermés" pour y être "éduqués". Sa devise était simple : "Tuez l'indien, sauvez l'homme" et autant dire qu'il croyait dur comme fer que son institution faisait oeuvre d'utilité publique alors que c'était d'une grande violence psychologique pour les indiens.
Tous les parents qui s'opposaient pour leurs enfants à cet internement forcé, étaient déportés à Alcatraz.
Des années plus tard, le lecteur retrouve le fils de Jude Star, Charles. Lui aussi a été scolarisé à Carliste mais a réussi à s'enfuir. Enfant, il a joué avec Opal Viola, la fille de Bear Field et bien qu'elle soit plus âgée que lui, les deux jeunes adolescents rêvent de bâtir leur avenir ensemble. Mais ont-ils seulement le droit d'espérer être un jour libre et heureux ?
Quand il meurt, il ne sait pas qu'Opal porte en elle une petite fille, Victoria qui elle-même mettra au monde deux filles de pères différents : Opal Viola Victoria Bear Shield qui restera toute sa vie convaincue que la culture est toujours en eux et peut se transmettre à leur descendance et qui sera en cela le pilier de la famille, et Jacquie, dont les trois petits-enfants Orvil, Lony et Loother Red Feather seront élevés par Opal à la mort de Jamie, leur mère, Jacquie étant à cause de ses addictions dans l'impossibilité de s'en occuper.
Opal fera tout pour les aider à lutter contre leurs addictions et surtout leur mal-être...mais c'est lorsque Jacquie viendra vivre avec eux qu'ensemble ils formeront une véritable famille et que les deux demi-soeurs auront alors le pouvoir de les rendre plus heureux et de leur transmettre un peu de ce qui leur reste de leur culture.
Mais qu'est ce qu'être indien aujourd'hui quand on vous a tout volé ?
Mon arrière-grand-père Jude a survécu au massacre de Sand Creek, et son fils aux pensionnats, et sa fille, ma mère, à la mort de la sienne et au fait d'être élevée par des Blancs. Et elle nous a éduqués malgré tout pour que nous sachions qui nous étions...
La culture chante. La culture danse. Elle continue de nous raconter des histoires qui nous emportent, nous emmènent loin de notre vie pour faire de nous de meilleures personnes...
C'est une chose d'être reconnaissante à l'égard de mes ancêtres, c'en est une autre de les connaître à travers un témoignage. J'ai toujours eu l'impression qu'on ne s'en est pas assez bien sortis. Que notre lignée familiale est faible, d'une certaine façon. Affaiblie par les effets du passé, de la colonisation, du traumatisme intergénérationnel. Mais aussi pas suffisamment forte pour transmettre avec succès la langue ou ses traditions. Parce qu'il nous manque quelque chose.
Je me faisais une véritable joie de poursuivre la découverte de Tommy Orange car j'avais beaucoup aimé lire son premier roman "Ici n'est plus ici" présenté sur mon blog ICI, bien que ce soit une lecture exigeante.
Son dernier roman est une sorte de préquel, car il nous parle des événements qui se sont déroulés avant "Ici n'est plus ici", mais c'est aussi une suite puisqu'on retrouve certains personnages rencontrés dans le précédent roman. A noter qu'il n'est pas du tout indispensable d'avoir lu le premier pour découvrir "Les étoiles errantes".
J'ai trouvé cette lecture à nouveau très exigeante, car on suit différents personnages de la même famille sur plusieurs générations, passant de l'une à l'autre et avec de nombreux retours en arrière et de fréquentes digressions. Parfois je n'ai compris le chapitre que je venais de lire, qu'après avoir lu le suivant. Heureusement, il y a un arbre généalogique proposé au début du roman mais malgré cela et le fait que je m'y sois référé à plusieurs reprises, j'ai tout de même eu du mal à suivre car les noms des personnages féminins sont très proches et j'ai sans doute mal choisi mon moment pour le lire (la fin d'année !) Ce n'est donc guère étonnant que j'ai eu du mal à entrer dans l'histoire car j'ai dû faire un effort de concentration important, ce qui a forcément nui à mon ressenti.
Malgré ce bémol, beaucoup de points positifs sont à noter.
Tout d'abord, les thèmes soulevés par Tommy Orange sont très intéressants pour ne pas dire incontournables. Il nous parle en effet de la violence perpétrée contre son peuple, les Cheyennes (et tous les peuples autochtones), de l'éradication pure et simple de leur culture et de leur identité amérindienne, et des conséquences et traumatismes qui touchent encore aujourd'hui des décennies après, leurs descendants.
Ensuite, le roman est découpé en différentes parties bien identifiables. Il débute par un prologue bouleversant dans lequel l'auteur retrace les principaux événements que les indiens ont eu à subir, et les conditions mises en place pour les prisonniers. Il évoque la déportation des opposants sur l'île d'Alcatraz pendant des mois en guise de châtiment supplémentaire, ce que j'ignorai.
La première partie appelée "Origines" comporte quatre saisons et suit plusieurs membres de la même famille de 1864 à 1924 ; Jude Star, l'ancêtre rescapé du massacre de Sand Creek (hiver) ; Charles Star, le fils de Jude (Printemps) et sa "rencontre" avec Richard Henry Pratt, le créateur des internats pour indiens ; Opal Viola Bear Shield, la fiancée de Charles (Été) ; et Victoria Bear Shield, leur fille (Automne).
Cette partie est très intéressante car elle replace pour nous qui ne maîtrisons pas tout, des faits historiques précis dans un contexte social et plus intime. Elle suit la généalogie des familles Bear Shield et Red Feather. Mon bémol comme je l'ai déjà dit, c'est que je me suis un peu perdue car l'auteur passe d'un personnage à l'autre et il m'a fallu un peu de temps à chaque chapitre pour comprendre où je me situais dans l'arbre généalogique. J'ai regretté de ne pas passer plus de temps avec chacun des personnages et j'ai trouvé cette première partie très longue à lire.
La seconde partie appelée "Répercussions", débute en 2018 et nous parle des conséquences de toute cette violence physique et psychologique sur les descendants. Elle m'a permis de retrouver tout mon intérêt pour la lecture car elle montre bien comment de nos jours, il est difficile pour eux de se reconstruire et d'avoir espoir en l'avenir. Là, l'auteur prend le temps de se poser et de se focaliser sur certains d'entre eux en particulier les deux demi-soeurs, Opal Viola Victoria Bear Shield et Jacquie Red Feather et les trois petits-fils de Jacquie.
Enfin, la troisième partie appelée "Avenirs" (au pluriel) tient lieu d'épilogue et est porteuse d'espoir.
J'ai aimé retrouver la plume de l'auteur et je suis admirative du travail incroyable qu'il a mis en place pour témoigner du vécu de son peuple et retrouver un peu de l'identité amérindienne perdue. Mais j'aurais aimé qu'il reste davantage auprès de chacun des personnages, afin que j'ai plus de temps pour faire leur connaissance, car je ne suis pas arrivée à m'attacher à aucun d'entre eux. La pudeur dont il fait preuve m'a en fait éloigné de mon propre ressenti même si j'ai bien entendu été révoltée et émue à la lecture de son témoignage sur les conditions d'incarcération, le racisme, l'assimilation forcée, et les conséquences, en particulier les addictions à l'alcool, aux drogues...que je connaissais déjà.
Bien entendu, pour étoffer son propos l'auteur prend un peu de liberté pour meubler les blancs de son histoire familiale.
Une lecture à faire en particulier si vous vous intéressez à la vie des peuples amérindiens qui malheureusement fait terriblement écho à l'actualité de notre monde contemporain...
Tu descends d'un peuple qui a survécu en faisant davantage que survivre, qui a fait de son mieux pour rester uni. Mais tu ne sais pas si ceux qui viendront après toi seront capables d'en faire autant. Et eux ne sauront pas s'ils seront capables de prodiguer ce type d'amour qui survit à la survie, qui retient des éclats de balle dans un corps, les empêche d'empoisonner le sang, ce type d'amour qui choisit la voie la plus ardue, celle qui inclut le plus et non le moins, celle qui s'écarte de l'égoïsme. Personne ne saura si quelqu'un a la capacité de faire de cet endroit davantage que la somme de ses douleurs.
Tout enfant né indien ne cessa jamais de l'être, et donna naissance non pas à des lentes mais à des enfants indiens, dont les enfants indiens eurent d'autres enfants indiens, dont les enfants indiens devinrent des Indiens américains, dont les enfants indiens américains devinrent des Natifs américains, dont les enfants natifs américains se désignent aujourd'hui sous le terme d'Indiens, de Natifs, ou d'indigènes, ou d'autochtones ou sous le nom de leur nation souveraine, ou de leur tribu, et s'entendent trop souvent dire qu'ils n'ont pas le sang assez pur pour pouvoir être considérés comme authentiques...