Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Je n'ai pas connu l'odeur de ma mère. Jamais senti la tiédeur de son cou. Je ne me suis jamais non plus réfugié dans ses bras. Je n'ai pas souvenir d'un parfum ou d'une eau de toilette, pas même de sa moiteur un soir d'été. Rien...
Enfant, j'observais souvent leurs mères et leurs petits. Leurs lèvres se cherchaient. Leurs baisers dévoraient leurs joues, leurs fronts. Leurs regards ne se quittaient pas.
J'enviais leur bonheur de vivre...
Le roman débute en 1970, à Lyon.
Le jeune George fuit ses parents. Il n'a que 17 ans mais vient d'être émancipé (la majorité était à 21 ans à cette époque). Sa mère le rejoint à la gare pour lui donner un billet de 100 francs, dérobé à la surveillance du père, mais ne le retient pas. Il fuit surtout son père (qu'il surnomme "l'Autre") un homme violent, raciste, antisémite, mythomane, et maltraitant.
Le jeune homme s'est rebaptisé "Kells" en référence à un manuscrit médiéval dont il a pu admirer la beauté des enluminures sur une carte postale envoyée d'Irlande par son meilleur ami Jacques.
Kells donc, rêve de partir à Katmandou, ou Ibiza, il ne sait pas encore, mais c'est en Camargue qu'il va d'abord descendre pour aller vers le soleil. Il remonte ensuite à Lyon et passe quelques mois caché chez son ami Jacques avant de quitter définitivement son enfance pour Paris.
Là-bas, c'est la rue qui l'attend avec la faim, les dangers, le froid et... la honte. De temps en temps, un petit boulot lui permet de se laver pour 1franc et de manger. Il va vivre dans la rue quasiment pendant un an, seul, démuni, à la merci des événements violents qui étayent son quotidien.
Un jour, des étudiants lui tendent la main, le protègent, le logent. La solidarité s'installe et il est accepté dans leur groupe. Il va alors passer son bac en candidat libre, travailler, aider les enfants d'une famille immigrée, logeant dans les bidonvilles de Nanterre, à faire leurs devoirs, s'engager à son tour avec ces étudiants pour un monde plus juste sans se poser réellement de questions sur leurs actes. Yves le parraine sans le questionner sur son passé, ou sur les raisons qui l'ont amené à vivre dans la rue.
Ces jeunes militants auxquels se sont joints des enseignants, et des intellectuels, sont des "maos". Ils appartiennent à une branche de la Gauche prolétarienne, publient leur propre journal interdit ("La Cause du Peuple" dont Jean-Paul Sartre deviendra un temps le chef de publication). Ils se rebellent violemment. Ils font la guerre (une vraie avec cocktail molotov, barre de fer...) contre les patrons, ceux qui harcèlent ou qui exploitent, ceux qui s'en prennent aux femmes, mais surtout contre les membres de l'Ordre Nouveau, une organisation d'extrême droite et contre les flics. Ils s'engagent aussi dans la cause palestinienne. Leur lutte est sincère, ils y croient même si parfois le doute s'installe devant tant de violence perpétrée. Les policiers chargent, blessent et les accusent de tous les dérapages.
Et puis un jour, la violence les rattrape et tue l'un des leurs. C'est Pierre Overney. Il a été tué par un vigile devant l'usine Renault de l'île Seguin, à Billancourt, le 25 février 1972. Le groupe se dissout lors de la célèbre "réunion des chrysanthèmes"...
Le jeune George va alors chercher une autre voie, une autre manière de se rebeller et de s'exprimer...mais n'oubliera jamais ceux qui lui ont tendu la main.
J'ai marché le jour, la nuit, sous le vent du nord et dans le froid. Je me suis réfugié au cœur du pire. Un parking gelé, une décharge à ordures, une vespasienne. Mes pieds étaient brûlés. Ma peau lacérée. Mon ventre, dévoré par le mépris de moi-même. Je n'étais plus un homme, j'étais une défaite. Jamais je n'avais imaginé que je serais aussi seul au monde.
Alors, j'ai parlé aux arbres, aux abribus, aux magasins illuminés...
J'ai regretté les poings de l'Autre. Ma chambre sans amour...
Un soir, boulevard de Ménilmontant, une dame âgée m'a fait entrer chez elle. Elle m'a surpris devant sa porte, aveuglé par la minuterie de l'escalier. Elle m'a vu, sorti du sommeil, désemparé, les mains entre les cuisses et mon sac à dos pour oreiller. Elle n'a rien dit. Après être entrée dans son petit appartement, elle a laissé la porte ouverte. Comme ça. Un rayon de lumière dans mon obscurité. Alors, je l'ai suivie...
Elle a ajouté une assiette à la sienne. C'était une mère. Elle ne me craignait pas.
Je n'étais jamais allé à la faculté de Jussieu. Les universités étaient comme les musées ou les théâtres, des lieux qui m'étaient interdits. J'avais peur d'y être démasqué. "Tu n'es bon à rien, tu seras un manoeuvre" répétait l'Autre.
Il m'avait mis en tête que ces endroits n'étaient pas faits pour moi.
Aucun vigile ne m'a demandé de carte d'étudiant. On pouvait entrer ici comme chez soi.
J'avais confiance en Yves. Discret, tranquille, attentif aux autres. Il n'applaudissait pas lorsque nous avions remporté une bataille. Il ne frappait jamais un ennemi à terre. Il évitait même de marcher dans son sang, alors que d'autres en faisaient un trophée. Pour lui, le recours aux armes étaient un échec. Et chaque dent cassée nous éloignait de la société idéale.
Si j'ai beaucoup aimé ce roman largement autobiographique, c'est parce que c'est la première fois que l'auteur se met autant à nu. Certes, à travers certains de ses précédents romans, nous savions déjà beaucoup de choses sur son enfance maltraitée, la violence de son père et le mutisme de sa mère. Nous savions aussi beaucoup de choses sur son travail de journaliste...mais il nous manquait le milieu finalement, c'est à dire ce qu'il a fait lorsqu'il a quitté ses parents, jusqu'à ce qu'il commence en 1973 à travailler dans l'équipe de journaliste du journal "Libération".
C'est avec beaucoup de pudeur et de distance qu'il nous décrit sa vie dans la rue, alors qu'il était si jeune et si naïf. Il nous met dans la peau du jeune homme qu'il a été, et partage avec nous ses espoirs, sa rage, ses déceptions, ses souffrances et ses larmes. C'est avec un certain recul qu'il nous raconte cette année noire. C'est un récit qui a tenu éloigné certains de ses lecteurs mais qui a eu l'effet inverse sur moi : j'ai trouvé ces pages encore davantage émouvantes car il ne s'apitoie jamais sur lui-même. Et après les avoir lues, J'ai mieux compris cette rage qui lui colle à la peau, cette pugnacité avec laquelle il a voulu trouver sa place dans notre société, ce combat quotidien qu'il mène toujours aujourd'hui pour la liberté, la dignité, contre les inégalités sociales et les guerres...
Bien entendu, nous savons tous que l'issue sera heureuse, puisque Sorj Chalandon est devenu journaliste et écrivain.
L'auteur dit dans un de ses nombreux interview qu'il n'osait pas raconter cette période de sa vie, qu'il avait honte d'avoir mendié, d'avoir volé pour manger, couché n'importe où, d'avoir été obligé de se battre pour se défendre et défendre ses maigres possessions et honte aussi d'avoir testé la drogue. Il dit aussi qu'il a écrit certaines parties en omettant ou modifiant certains détails pour les adoucir ou pour préserver les copains qui l'ont aidé et sauvé, à qui il dédie ce roman.
Car c'est avec ceux qu'il appelait "les copains", de jeunes étudiants ou lycéens, des ouvriers, tous appartenant à la GP (= Gauche prolétarienne), qu'il a commis des actes de violence, sans se poser de questions, comme s'il se devait de les remercier de l'avoir sorti de la rue.
Tous les membres de ce groupe de résistants, très engagés politiquement, rêvaient d'un monde nouveau où les travailleurs manuels et les intellectuels bâtiraient main dans la main. Ils croyaient à l'amitié entre les peuples, à l'entente entre les membres des différentes classes sociales, à l'égalité entre les hommes et les femmes, et à la liberté. Mais ces jeunes résistants, déchanteront quelques années plus tard...
C'est un livre triste et poignant mais très fort qui nous parle aussi d'amitié avec un grand A, d'amour, de solidarité, et de liberté. J'ai aimé la sincérité de l'auteur qui ne cache rien ni de son incompréhension du monde, ni de son manque de culture, ni de son engagement. Il n'a pas d'avis personnel quand on lui pose des questions et il en a honte, mais il observe beaucoup et ressent les choses en profondeur, dans les tripes... C'est en cela, dans ce décalage, qu'il m'a touché encore davantage que dans tous ses écrits précédents.
Le contexte de cette période violente, durant laquelle les jeunes après avoir vécu mai 68, n'hésitaient pas à s'engager, est bien restitué avec la description de faits réels que vous pouvez aller vérifier sur internet si vous êtes trop jeunes pour vous en souvenir. L'auteur a changé certains noms, arrangé certains faits mais a conservé la trame des événements les plus marquants.
Je ne suis pas prête à oublier ce livre émouvant, tant il sonne juste encore aujourd'hui dans nos sociétés qui deviennent de plus en plus inégalitaires, avec une paupérisation croissante de la population, et toutes ces guerres qui montrent bien que les hommes en veulent toujours plus et ne sont pas prêts à renoncer ni à leur pouvoir, ni à l'argent.
C'est une belle leçon de vie porteuse d'espoir et un auteur que j'admire beaucoup.
D'ailleurs, j'en ai fait mon auteur chouchou de l'année chez Géraldine (voir ICI) et comme elle n'a pas encore effectué le bilan de ce challenge pourtant terminé et qu'elle en a ajouté elle-même sur son blog un dernier, récemment, j'ajoute donc ce titre à ma longue liste de romans de l'auteur déjà lus.
"Le livre de Kells" existe aussi en livre audio, lu par Féodor Atkine, pour ceux qui à présent préfèrent ce support.
Il faut que je rentre. Je suis plein de haine, petite fille. Mais je ne peux ni te le dire ni me l'avouer. Haine pour le patron qui a déraciné ton père. Haine pour notre propre pays qui lui avait promis une vie digne. Haine pour ceux qui profitent de votre dénuement. Haine de ceux qui vous rejettent. Haine aussi pour ceux qui vous pourchassent comme du gibier.
J'ai traversé le bidonville...
J'avais le ventre noué...
Chaque jour qui passait me donnait de nouvelles raisons de me battre.
Nous n'étions pas fous, mais certains copains avaient perdu le sens commun.
Les maos soutenaient le droit des Palestiniens à vivre sur une terre, libres et en sécurité. Jamais je n'ai crié "Palestine vaincra" seulement "Palestine vivra". Pas question pour moi d'écraser mais d'exister.
Je le savais maintenant. Je n'étais pas un tueur. Nous n'étions pas des assassins. Nous ne réclamions la mort de personne. Seulement le droit de vivre pour tous.