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Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

Gabriële / Anne et Claire Berest

Stock, 2017 / Le Livre de Poche, 2018

Stock, 2017 / Le Livre de Poche, 2018

Il faut que vous peigniez une oeuvre, créée de toutes pièces par l'esprit qui la conçoit, répond-elle.
Et cette réponse fait frissonner Francis Picabia, qui pousse Gabriële Buffet jusque dans ses retranchements :
- Très bien. Mais comment créer quand on a devant soi tellement de choses à copier ?
- Mais on ne copie pas, voilà tout.
Comme un éclat, Francis Picabia entrevoit, devine le désordre sublime que ces paroles peuvent engendrer. Il pressent le vertige, le champ des possibles. Cette phrase est la clé, celle qui fait écho aux pensées qui le traversent depuis des mois...

Gabriële a toujours été une jeune fille et une jeune femme révoltée et indépendante. Elle s'est très tôt affranchie de sa famille pour partir en Allemagne réaliser son rêve de devenir musicienne et surtout compositrice. Née dans une famille conformiste et bourgeoise, elle est incroyablement déterminée pour son époque.

Lors d'un de ses retours en France, son frère lui présente un peintre impressionniste déjà connu, Francis Picabia. Pour le vexer et rabattre un peu sa suffisance, elle prétend n'avoir jamais entendu parler de lui...Très vite tous deux deviennent plus intimes, son côté un peu fou qui se moque des conventions, plait à la jeune femme. Elle est belle intelligente, elle a 27 ans et est indépendante, libre car féministe avant l'heure : il tombe amoureux fou d'elle. 

Nous sommes en 1908 et les mœurs de l'époque ne sont pas très libérales. Lui a une réputation sulfureuse : il aime les femmes et les voitures. Il dépense sa fortune sans compter. Il peint beaucoup mais sent qu'il est arrivé à un tournant de sa vie et de sa peinture. Elle va l'aider à mettre en pratique ses idées et à se renouveler. Elle est arrivée dans sa vie à un moment où il avait besoin d'un regard nouveau sur son œuvre. Elle le lui offre ainsi que son intelligence, ses réflexions et sa présence rassurante. 

Elle abandonne la musique pour lui par choix, pas par contrainte et va devenir bien malgré elle "la femme au cerveau érotique".

De Paris, il l'emmènera partout dans le sud de la France où il aime se retirer pour peindre, ou en Amérique, ou encore en Espagne. Il est bipolaire et la fera beaucoup souffrir. Elle se retirera de temps en temps à Etival, son berceau familial au milieu des forêts pour retrouver un peu de calme ou s'occuper de ses enfants.  Il est dépensier, change sans cesse de voiture et la trompe mais ne peut se passer d'elle. 

Tous les hommes tombent amoureux d'elle, non seulement ils l'admirent qu'ils soient amant ou amis, mais ils sont sous sa coupe. Marcel Duchamp ou Guillaume Apollinaire, entre autres resteront toute leur vie, proches d'elle mais elle-même, même après sa séparation d'avec Francis, alors qu'elle attend son quatrième enfant, restera profondément attachée à son mari. 

Devenue une théoricienne de l'art reconnue, elle fera évoluer les idées sur l'art et verra naître les mouvements les plus incroyables de ce 20e siècle, du cubisme, au futurisme... au dadaïsme.

Elle a pourtant choisi de rester dans l'ombre. C'est elle qui a décidé d'abandonner son don pour la musique, sans être ni contrainte, ni forcée. Elle s'est mise en en retrait et a vécu dans l'ombre des hommes toute sa vie.

Mais y a-t-elle trouvé son propre bonheur ?

Une femme a le droit d'être chanteuse, on tolère qu'elle soit pianiste ou violoniste, mais "compositrice", il ne faut pas exagérer. La composition requiert des qualités qu'il est impossible que Dieu ait insufflé à une fille, en particulier la capacité d'abstraction...

La virtuosité sans musique est vaine. Toute note, tout son, doit vivre, chanter, exprimer la douleur ou la joie. Soyez peinte, même dans les "traits" qui ne sont qu'une suite de notes qui chantent rapidement.

Jamais Gabriële ne parlera d'amour. Jamais elle ne dira : je l'aimais et il m'aimait. Ce qui se passe entre eux est un face-à-face d'où jaillissent la pensée et la création, c'est le début d'une infinie conversation, au sens étymologique du terme, aller et venir sur une même rivière, dans un même pays...

Ce récit est l'histoire de Gabriële Buffet-Picabia, l'arrière-grand-mère des deux autrices qui se sont unies pour écrire ce livre à quatre mains.  Une biographie romancée qu'elles ont complétée avec ce qu'elles ont appris lors de leurs recherches car elles n'ont jamais connu leur aïeule et n'en avait même jamais entendu parler. Elles vont bien entendu nous expliquer pourquoi.

C'est aussi un récit qui nous parle, au delà de l'histoire d'amour entre Gabriële et Francis, d'Histoire de l'art, de création, de contexte social, de la vie dans les milieux artistiques parisiens, en Espagne et jusqu'en Amérique. 

C'est un récit tour à tour passionnant, ennuyeux car très répétitif,  dérangeant (Francis Picabia n'est pas un personnage très intéressant), révoltant même par moment (leurs pauvres enfants sont délaissés...). Mais il est formidablement écrit, de manière fluide et sincère par deux écrivaines de notre temps qui cherchent à comprendre leur propre passé et le silence familial qui entoure ce personnage féminin marquant, mais jusque-là inconnu.

C'est d'ailleurs avec un certaine distance et dans le souci de respecter leur mère qui a été rejetée par cette branche familiale que toutes deux s'expriment. On sent qu'elles se sont beaucoup documentées sur la vie à cette époque, sur le couple Picabia. Leur ancêtre se révèle peu à peu au lecteur avec justesse et pudeur, sans une once d'admiration ou de jugement moral sur ses actes. 

L'égoïsme de ce couple, l'indifférence dans laquelle ils élèvent leurs quatre enfants, leur vie débridée comme souvent dans les milieux artistiques, tout peut à tout moment déplaire et pourtant, j'ai lu ce roman quasiment d'une traite malgré ses longueurs, les frasques lassantes de Picabia, ses tromperies, son inconstance, ses amours tumultueuses, ses addictions...car toujours la passion pour la peinture est bien là ainsi que les réflexions sur l'art, et plus tard sur l'écriture et la poésie. 

Gabriële est vraiment d'avant-garde. Elle est née pour faire réfléchir et évoluer les êtres qui l'entourent. Elle trouve des solutions à tous les problèmes et protègera son mari toute sa vie, comme s'il était son enfant, lui pardonnant ses dérives, voulant son bonheur avant tout mais, elle en oubliera ses propres enfants, en particulier son petit dernier le grand-père des autrices qui se suicidera et laissera une petite fille de 4 ans orpheline, leur mère...

Au sein de leur récit, à la fin de certains chapitres, elles nous livrent avec pudeur et finesse, leurs réflexions, leurs doutes, un brin de l'histoire familiale qui explique pourquoi on ne parlait jamais durant leur enfance de cette mystérieuse aïeule, et de toute la branche familiale maternelle, au point qu'elles ne sont jamais allées à son enterrement alors qu'elle a vécu jusqu'à 104 ans et n'ont jamais interrogé leur mère à son sujet. 

On apprend beaucoup sur les milieux artistiques de l'époque, la condition féminine, le poids de la maternité. C'est donc à la fois un récit sur l'histoire de l'art au début du 20e siècle, et une enquête familiale pour faire sortir de l'ombre cette femme moderne et libre qui a choisi de vivre dans l'ombre de ce grand peintre, de le soutenir, de l'aider à évoluer et a oublié en le faisant qui elle était comme des milliers de femmes avant elle et par la suite le feront. 

Un récit qui donne envie d'en apprendre davantage sur tous les artistes rencontrés et d'aller se promener dans les musées pour redécouvrir toutes les œuvres citées mais qui me laisse tout de même une impression générale mitigée.

Ce récit a obtenu le Grand Prix de l'héroïne Madame Figaro 2018 et le Prix Grands Destins du Parisien magazine en 2017. 

Il était temps que je le lise et que surtout que je vous le présente ! 

Bon weekend de Pâques à tous !

Pour ma part, je ne vous retrouverai que mardi. 

Cette vie des gens qui sont devenus des monuments, il arrive qu'on la réécrive un peu, après coup, pour qu'elle s'emboîte à la légende. On omet des aspects, on en souligne d'autres, les anecdotes devenant des symboles, pour modeler le mythe. Ce qui est très particulier dans le cas de Gabriële Buffet, c'est que, contrairement à ce que font les gens, elle a réécrit sa légende pour se retirer de l'histoire, pour s'effacer, en minimisant son rôle auprès des artistes.

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G
ce doit être intéressant, surtout la quête de ces deux autrices
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A
je ne lirai pas celui là (j'en ai beaucoup en attente et celui sur l'Albanie est bien réservé). Bises
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T
J'ai tenté deux fois d'envoyer un commentaire, voyons si cela passe mieux aujourd'hui.<br /> Un livre noté, merci.
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D
BONNES PAQUES!
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F
C'est un livre qui semble vraiment valoir le détour, je n'en ai eu que de très bons échos, mais comme je n'ai toujours lu aucune des soeurs Berest, j'hésite à commencer par leur oeuvre en commun.
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M
Elle n'a vraiment pas eu de chance, parce qu'à cette époque il y avait des compositrices de talent - mais que l'on a évidemment étouffées et passées sou silence. Heureusement que cela change aujourd'hui !
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J
Coucou Manou. tu vas devenir une grande spécialiste des Berest ! Je compte toujours commencer par La carte postale même si cette biographie semble intéressante.
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M
J'ai adoré la carte postale et je suis certaine qu'il te plaira...
C
voilà une belle présentation de ce livre qui me tente, une belle histoire de femme. bon week-end pascal. bises.celine
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K
J'en ai entendu parler, de ce livre!
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M
Rien que de lire ton résumé , j'aurais envie de connaître l'histoire , la voir en film me conviendrait mieux 😉<br /> Gros bisous , bon week end de Pâques<br /> Mitou
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B
 derrière chaque grand homme, se cache une femme d’exception ! 😉<br /> Joyeux weekend de Pâques Manou !
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P
Joyeuses Pâques Manou !<br /> J’ai beaucoup aimé ce livre, et comme je fréquente énormément les musées, j’ai toujours plaisir à retrouver ces oeuvres. Mais Picabia n’est pas un de mes préférés !
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P
Comme je me méfie des biographies, je ne me lancerai sans doute pas sur celle-ci d'autant plus que tu n'es pas assez enthousiaste ! <br /> Bon weekend pascal.
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D
Je ne sais pas si j'aurai un jour envie de lire ce livre, mais en tout cas je découvre totalement cette femme et son mari, que je ne connaissais pas du tout.
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M
De suite j'ai pensé que tu nous parlais de Gabrielle Chanel une icone de mon temps. <br /> Aprés ma visite a la basilique ST Denis, je me suis re lancée dans les "Rois Maudits" il y a 7 volumes mais qu'importe c'est tellement passionnant.<br /> Je te souhaite de joyeuses paques <br /> Bisousbisous
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V
Un récit qui a tout pour me plaire, j'avais l'intention de le lire, tu confirmes.
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M
Bonjour Manou,<br /> Ce bouquin m'intéresse, je viens de le télécharger.<br /> Bises.<br /> Gabriële
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A
Je n'apprécie pas particulièrement la plume de Anne Berest. Une lecture que je ne ferai pas.
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P
J'avoue que pratiquement tout ce que tu proposes me plait. Tu sais mettre l'accent sur les faits et tu présentes si bien.<br /> Juste le manque de temps pour moi à tout faire. Merci. Une belle Fête de Pâques avec tes tiens. Bises
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C
bonjour<br /> je découvre...mais j'ai du mal avec ce sujet <br /> bon weekend, avec les petits sans doute
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