Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Je perds ma grand-mère, et la réserve perd l'ancienne de la communauté...
Pourquoi le destin nous a-t-il placés, nous, ses enfants, de ce côté-ci ? Et pas dans celui où elle a grandi ? Qu'est-ce qui a provoqué cette fracture ? Quel événement l'a fait dévier de la voie qui lui était destinée, de cette voie que le reste de la famille a suivie ?
C'est un roman à deux voix...
Elle, c'est Shashuan Pileshish, qui signifie "Hirondelle". C'est la fille d'Almanda et de Thomas Siméon dont nous avions fait connaissance dans Kukum (voir ma chronique ICI). Je vous rappelle qu'Almanda, d'origine irlandaise, avait quitté sa vie d'avant, pour s'intégrer dans la petite communauté indienne et épouser Thomas.
Hirondelle a grandi sur les rives du lac et dans les forêts de leur territoire ancestral, le Nitassinan (au nord du lac Saint Jean). Son nom innu, "Hirondelle", montre bien qu'elle ne connait dès sa naissance que la culture innue et n'a vécu qu'au cœur de la nature. Pourtant quand elle épouse par amour, François- Xavier, elle doit tout quitter pour aller vivre avec lui en ville, loin de sa communauté, se fâche pour cela avec sa famille et en particulier avec son père. Elle s'appelle désormais Jeannette.
Elle se rappelle sa jeunesse, l'alternance des saisons, les coutumes de leur peuple, la vie dans les territoires d'hiver, les rites autour de la chasse, le moment où son père l'a envoyé à l'école pour la première fois, jusqu'à sa rencontre avec son mari qui l'a obligé à changer de vie. Elle parlait peu de ses origines innues à sa famille.
Lui, c'est son petit-fils, l'auteur, devenu journaliste et écrivain qui va s'interroger, à la mort de Jeannette, sur sa propre identité.
Une cousine lui dit "Michel, l'indien, tu l'as en toi"...et il va donc remonter dans ses propres souvenirs pour mieux comprendre quelle est la part d'indien qu'il a réellement en lui et qu'il doit donc à sa merveilleuse grand-mère qu'il a si peu connu, ce qu'il regrette à présent.
Il n'a jamais vécu dans une réserve, il ne connait pas la culture de ses ancêtres et les cours d'histoire au Canada ne lui ont jamais parlé des peuples autochtones (mais par contre en détails des saints martyrs canadiens). Il va donc faire des recherches personnelles sur ses origines, recueillir des témoignages et mieux comprendre les non-dits de sa famille.
Le roman alterne leurs deux voix, leurs deux récits.
L'auteur nous permet de vivre encore une fois avec bonheur, au cœur de la culture innue dans cette famille "Siméon" dont le nom innu est "Atuk", ce qui, je vous le rappelle, signifie "caribou", une famille dans laquelle on respecte les ainés, on s'abreuve de leurs connaissances, on apprend de la vie quotidienne et de l'exemple qui est donné.
Cette forêt autour de nous est vaste et indomptable, mais tu n'as rien à craindre, car l'esprit de nos ancêtres veille à l'ombre de chaque arbre, sur chaque montagne, sur toutes les rives. Nos routes bien battues nous conduisent de Pekuakami jusqu'au fond des terres, puis nous ramènent au lac...
Un Indien était un "Sauvage". Chacun de mes enfants a eu à vivre avec cette étiquette. J'avais de la peine. Je m'en voulais de leur imposer cela...
J'en suis venue à regretter des origines qui autrefois étaient ma fierté, mais qui maintenant, faisaient souffrir mes petits.
Après avoir découvert l'auteur avec Kukum, voir ma chronique ICI, un roman/témoignage dans lequel il racontait la vie de son arrière-grand-mère, Almanda, et Maikan, ICI, dans lequel il relatait le sort de milliers d'enfants amérindiens, enlevés à leur famille pour être "éduqués" dans des pensionnats tenus par des religieux, je n'avais qu'une envie, celle de continuer à découvrir son oeuvre.
"Atuk" m'attendait depuis quelques temps et j'ai profité des dernières vacances pour le lire.
Atuk est donc un roman à deux voix. Elle, c'est la grand-mère et lui, c'est l'auteur, le petit-fils qui cherche qui il est vraiment. Les deux voix racontent, se répondent, se questionnent sur le devenir de cette petite communauté, malgré la distance dans le temps qui les séparent.
Ce roman est avant tout un témoignage, et un récit, qui fait revivre la culture innue à travers les souvenirs de la petite Hirondelle/ Jeannette, une culture disparue à jamais car leur territoire est désormais englouti sous les eaux et occupé par des constructions modernes.
J'ai retrouvé avec plaisir la plume sereine, posée et jamais moralisatrice de l'auteur. Il nous expose avec beaucoup de pudeur, de tendresse et de douceur, des faits le plus souvent terribles tout en nous laissant nous faire notre propre opinion. Il ne cache rien du racisme entre les communautés, ni des lois, des actions et décisions du gouvernement canadien qui nous apparaissent révoltantes, décidant de l'appartenance ou pas de chacun, à telle ou telle communauté, mais l'espoir est permis d'une amélioration de leurs relations avec les autochtones.
Écrivain et journaliste à Montréal, Michel Jean est issu de la communauté innue de Mashteuiatsh. Aujourd'hui le gouvernement canadien reconnait officiellement l'appartenance à cette communauté pleine de sagesse et l'auteur a pu la mentionner sur ses papiers d'identité en toute légalité ce qui était très important pour lui, vous le comprendrez en lisant ce court roman.
Il est difficile de se reconnaitre chez les autres et de déterminer sa place quand on n'arrive pas à définir sa propre identité. Faute de savoir, j'ai souvent eu l'impression dans ma vie de tourner en rond dans un labyrinthe où je suis seul à marcher.
J'aurais dû demander mon chemin à Jeannette. J'aurais dû lui demander quelle porte ouvrir, mais je ne l'ai pas fait. Que m'aurait-elle répondu ?
Nous ne le savions pas encore, mais notre temps était compté. Celui de notre façon de vivre. Jusqu'alors, les Canadiens avaient apporté des outils. Le métal, le fusil, la toile, qui avaient remplacé les peaux des tentes et l'écorce des canots. Si cela avait souvent facilité la vie des Innus, il faut le reconnaître, cette fois, la nouvelle technologie allait permettre d'accélérer le développement de nouvelles paroisses et surtout l'exploitation de la forêt. Notre forêt...
Le territoire de ma famille se trouve sous l'eau. Les puissantes chutes des Passes, où se déversait autrefois le lac en rugissant, ont été harnachées par un gigantesque barrage de béton qui produit maintenant de l'électricité.
Jeannette est née quelque part ici. Dans ce monde englouti. Sorte d'Atlantide oubliée du Nord....