Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
C'est en 1971 que Harley Mann, alors âgé de quatre-vingt-un ans se confie à son magnétophone. Devenu très seul, il veut laisser une trace de son histoire.
Il raconte son enfance et sa jeunesse au début du XXe siècle. Sa famille vit dans une communauté Ruskinite adepte du communisme, anticapitaliste donc, et plutôt utopiste où les enfants apprennent seulement à lire, à écrire et à compter. C'est dans cette communauté qu'il est né.
Ils arrivent ensuite à Waycross, une communauté fondée par des adeptes radicaux de Ruskin. Sur son lit de mort, le père atteint du typhus les supplie d'accepter de partir en Louisiane dans la plantation Rosewell dont il ne sait rien et qui va s'avérer être esclavagiste. La mère se retrouve seule avec quatre enfants dont Harley et son frère jumeau Pence, qui n'ont que 12 ans, leurs petits frères Royal et Raymond, 10 ans, et un enfant à naître qui s'avèrera être une petite fille.
De là, grâce à la pugnacité de sa mère, ils vont aller s'installer en Floride, au fin fond des Everglades, pour rejoindre une communauté de Shakers qui vit au milieu des marais dans un petit paradis, c'est la Nouvelle- Béthanie. Sans être un Shaker lui-même, puisque ce n'est qu'une fois majeur qu'un jeune peut le devenir, il est pris en charge par les membres de la communauté religieuse, une communauté où chacun est libre de partir en emportant seulement ce qu'il avait à son arrivée.
Dès le début, il y est heureux car en totale sécurité par rapport à ce que sa famille a vécu jusqu'ici, mais il pressent qu'il n'est pas comme les autres en particulier comme son frère jumeau ou le reste de sa fratrie. Cette petite communauté, issue des Quakers, a conçu un système social idéal qui comprend douze principes, prône la séparation des hommes et des femmes, et oblige ses membres à une abstinence sexuelle stricte. Ne pouvant pas s'accroitre naturellement, cela les oblige à accepter de nouveaux adeptes car la communauté manque de bras pour tous les travaux quotidiens. La famille n'existe plus, les enfants sont les enfants de tous. La mère devient couturière, Pence le frère jumeau d'Harley, éleveur de chevaux et Harley, apiculteur. Les plus petits de la fratrie vont à l'école.
Harley est fasciné par le chef, Frère John, que tous appellent l'Aîné. John le prend sous sa coupe. Mais Harley n'aime pas les contraintes liées à la communauté qui l'enferme dans une vie beaucoup trop monotone pour un jeune homme devenu à présent adolescent. L'Aînée Mary, elle, s'occupe des femmes.
Un jour, Harley fait connaissance de Sadie, une jeune femme atteinte de tuberculose et plus âgée que lui, dont il va tomber éperdument amoureux jusqu'à ce que le destin les rapproche, et qu'ils entament tous deux une relation clandestine. N'étant pas shakers, ni l'un ni l'autre, ils n'ont pas fait vœu d'abstinence.
Mais la maladie de la jeune femme s'aggrave et une nuit, elle meurt...
Par désespoir, mais aussi parce qu'il est conscient de sa "faute" et qu'il est tiraillé entre cet amour interdit, auquel il a succombé, et ce qu'il doit aux Aînés de la communauté, qui ne sont pas irréprochables, Harley décide de dévoiler les conditions secrètes de sa mort (par overdose de morphine) et certains autres secrets de la communauté et de sa propre vie, et pour cela il trahit non seulement sa communauté (ce qui l'amènera à sa perte), mais aussi ceux qu'il aime...
La planète qui avait été jadis notre chez nous se situait dans un autre univers. C'était aussi simple que ça. Les règles, les priorités, les principes et les lois physiques d'autrefois ne s'appliquaient plus, pas même en tant que points de comparaison mesurables. Pour survivre, il nous fallait apprendre aussi vite que possible une logique et une cohérence nouvelles ...
Ayant lu de bonnes critiques de ce roman_ le dernier de l'auteur écrit peu avant sa mort_ j'ai eu envie de le découvrir à mon tour. C'est un roman que j'ai lu durant l'hiver dernier et que j'avais complètement oublié de vous présenter !
Au départ pourtant, le sujet de ces communautés (sectes protestantes aux États-Unis) ne m'intéressait pas plus que ça, et le récit de cette vie monotone n'avait rien de passionnant pour moi. Mais Russell Banks a ce pouvoir de tisser toute une trame d'évènements qui au début, nous font douter de notre intérêt pour l'histoire, mais nous emprisonnent peu à peu dans ses filets, d'autant plus que le roman est rédigé comme une longue confession, et écrit à la première personne.
C'est un roman où finalement il ne se passe pas grand chose, mais bizarrement je ne me suis pas ennuyée une seule seconde, car tout est question d'ambiance et tout cela grâce à l'écriture formidable de l'auteur.
Le récit de Harley devenu vieux et qui aspire à présent à la rédemption est empreint de nostalgie et même d'une certaine tristesse. Il sait à présent ce qu'il a perdu en faisant les mauvais choix. Bien entendu, la relation entre les deux jeunes gens est tout à fait romantique et dramatique car le lecteur sait par avance que Sadie est condamnée. L'amour d'Harley frise l'obsession et nous ne saurons jamais s'il a été ou pas réellement réciproque. Mais, je me me suis pas pour autant attachée au jeune Harley. J'ai suivi avec plaisir son histoire, son ressenti face à sa foi, et sa confiance qui se délite peu à peu, au fur et à mesure qu'il découvre les failles et les actes des "chefs". Les pages où l'auteur relate la découverte du "monde" lors de la grande Foire agricole de Tampa, sont tout à fait révélatrices à ce sujet. La pugnacité de ce jeune homme qui veut démontrer l'hypocrisie de la situation et faire éclater la vérité concernant la communauté, a su me toucher même s'il en parle avec le recul, s'il a le courage de regarder en arrière et de voir les erreurs qu'il a commises alors qu'il était bien jeune et inexpérimenté devant la vie.
J'ai appris beaucoup de choses sur ces communautés dont je ne connaissais que le nom, et la manière dont elles recrutaient des personnes défavorisées pour les enrôler, tout en leur ôtant plus ou moins toute liberté de repartir. J'ai découvert l'hypocrisie cachée qui fait que les Aînés ont toute liberté d'aller dans le monde, voire d'enfreindre les règles, mais pas les membres de la communauté, qui eux, n'ont le droit que de travailler sans aucune rémunération.
Le destin tragique de cette communauté dont les terres finiront pas être vendues (par Harley lui-même devenu un spéculateur dans l'immobilier !) pour devenir une partie de Disney World est finalement une partie réelle de l'histoire de la Floride que je ne connaissais pas.
Car au delà du récit enregistré par Harley Mann sur ses quinze bobines (=quinze chapitres), alors qu'il est devenu un vieil homme, c'est tout un pan de l'histoire de l'Amérique qui défile sous nos yeux, à la fois une sorte d'hommage à ces communautés fondatrices de l'Amérique, mais aussi une critique virulente de l'Amérique puritaine et de l'emprise psychologique que constituent ces communautés qui savent particulièrement bien détruire les individus. Mais j'y vois aussi matière à réflexion concernant ces terres agricoles devenues lieux de loisirs pour une société qui n'hésite pas à détruire la nature pour son simple plaisir sans penser aux générations futures.
Après avoir lu ce roman, je me demande encore quelle est la part de vérité et d'imaginaire. Les trois plaques commémoratives, dont une porte le nom d'Harley, qui se situeraient près de la Walt Disney Company, au milieu du cimetière abandonné de la communauté, existent-elles vraiment ? Et les bobines, existent-elles vraiment, elles aussi, ont-elles été réellement découvertes par le narrateur en 1999 au sous-sol d'une bibliothèque inondée, ou sont-elles sorties de la pure imagination de l'auteur ?
Bien entendu, je ne vous dirai rien de plus...sinon que l'auteur est un passeur d'histoire et que la construction de ce roman est pour le moins originale.
De cet auteur vous pouvez retrouver sur mon blog :
- Sous le règne de Bone, présenté ICI
D'autres ont été lu il y a fort longtemps et mériteraient à présent une relecture.
Vous pouvez aller lire l'avis de Tania ICI.
J'ai appris bien des choses sur la nature humaine à Rosewell, des choses que je ne voulais pas croire et qui contredisaient en grande partie ce que les Ruskinites et plus tard les Shakers ont essayé de me faire croire. Si je ne les avait jamais apprises, j'aurais sans doute été un meilleur fils et un meilleur frère, un meilleur Shaker que je n'ai été pendant les presque soixante-dix ans qui ont suivi mon séjour là-bas.
J'ai appris que ceux à qui on a tout volé voleront n'importe lequel de ceux à qui on n'a pas tout volé. Dans des conditions de vie dégradante, il n'y a pas de solidarité...
J'ai appris que ceux qu'on fait travailler presque littéralement à mort ne désirent que très peu la compagnie des autres. Tels des animaux blessés...