Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

Le tumulte / Sélim Nassib

Éditions de l'Olivier, 2022

Éditions de l'Olivier, 2022

Les Palestiniens, leur déracinement, leur cause, nous avons toujours soigneusement évité d'en parler, "nos" étudiants y étaient allergiques. Mais la guerre nous est tombée dessus, c'était l'année dernière, on n'y pouvait rien. La guerre des Six Jours comme disent les Israéliens. Dans la cour de l'École, personne ne savait qui des pays arabes ou d'Israël, l'avait déclenchée. Nous nous étions regardés, incrédules. Les guerres, c'était pour les pays qui nous entouraient, là-bas, très loin, des pays habitués aux conflits, aux coups d'État, aux révolutions. Au Liban, c'était incongru. Tout le prouvait.

Le roman démarre en 1956. Youssef, 13 ans, est un jeune adolescent juif qui a grandi à Beyrouth dans un quartier modeste de la ville bien que sa famille soit d'origine syrienne et possède un passeport iranien... La religion n'est pas présente à la maison et ils parlent français, sa mère rêvant d'ailleurs d'aller vivre à Paris.

Le quartier est habité essentiellement par des familles de religion musulmane. Mais qu'importe les croyances de chacun, les adolescents sont amis, partagent leurs jeux et leurs bagarres, mais ne fréquentent pas tous la même école. Dans l'école privée juive (appartenant à l’Alliance Israélite Universelle) que fréquente Youssef, Fouad devenu son ami, est le seul musulman (car fils du professeur d'arabe de l'école). Le contexte géopolitique de l'époque ne les concerne pas. La crise de Suez (Nasser vient de nationaliser le canal) est bien loin ! Eux ce qui les intéresse avec l'insouciance de leur jeunesse, c'est l'éveil de leur sexualité et le désir mêlé de peur qui monte en eux.

Pourtant Youssef ne vit pas totalement heureux.  Son père, taiseux, déserte la maison et sa mère, plutôt timide, se sent très seule. Il sent un désaccord entre ses parents mais ne sait pas lequel jusqu'à ce qu'il découvre que son père joue au poker et que lors d'une soirée malchanceuse, il a ruiné la famille et accumulé de très nombreuses dettes.

Alors que Youssef est à la veille de sa bar-mitzvah, il apprend que son oncle Victor qui est le pilier familial, a organisé leur fuite pour échapper à la dette de jeu. Cette nuit-là, Youssef emmène Fouad au bordel...bien décidé à s'amuser et à dépenser l'argent que son père lui a donné pour payer l'école. Au milieu de la nuit, quand il rentre enfin chez lui, les gendarmes viennent les arrêter.  

Vingt ans après, en 1968,  Youssef s'engage en "politique". Il est étudiant et fait partie des leaders d'un mouvement d'extrême gauche, un mouvement révolutionnaire dans lequel les membres sont tous de confessions différentes mais sont surtout heureux de se rencontrer, de refaire le monde et de croiser des filles. Ils sont plein d'espoir que cela continue ainsi. C'est durant une réunion féministe qu'il fait la connaissance de Jana qui sera son premier amour. Suite à une bagarre avec les phalangistes (parti chrétien nationaliste) Youssef va être arrêté et jeter en prison. Il découvre le sordide de la situation mais c'est aussi pour lui son premier vrai contact avec la cause palestinienne, car des palestiniens emprisonnés vont lui ouvrir les yeux. C'est Fouad devenu avocat qui va le sortir de là. 

Car après la Guerre des Six Jours, le pays va de plus en plus mal. Youssef vient de comprendre que tout dans son pays, est prêt à exploser. 

Le roman se poursuit ensuite en 1982. Youssef est devenu journaliste et vit à Paris.  Son Journal l'envoie à Beyrouth comme reporter de guerre. L'armée israélienne soutenue par les Phalangistes est sur le point d'envahir le pays, espérant chasser les combattants palestiniens. Dans sa ville natale, Youssef retrouve ses amis qui l'attendent en héros.

Il est dévasté par l'état de sa ville, mais ce qu'il ne sait pas c'est que c'est là dans cette ville qu'il aime tant et qui est désormais en partie détruite, qu'il va renouer avec ses racines. Il va cependant devoir vivre là, pendant les trois mois que dure le siège de la ville, envoyant ses articles au journal chaque jour, jusqu'à ce qu'à la fin du mois d'août 1982, il embarque incognito avec d'autres journalistes, sur l’"Atlantis", le bateau qui emmène Yasser Arafat en exil...

J'ignorai totalement que Fouad était chiite ! A vrai dire, je n'ai jamais vu la différence. Je savais qu'il existait des musulmans sunnites et d'autres chiites, c'est tout. Je n'avais jamais imaginé que les premiers puissent se sentir supérieurs aux seconds. Au point que l'inculte concierge de l'école se permette d'insulter ouvertement le fils du professeur d'arabe...
- C'est quoi la différence entre sunnites et chiites ?
Il (Fouad) lève les yeux au ciel, exaspéré, mais je tiens bon. Il soupire longuement, puis :
- Je ne vais pas t'expliquer une division qui date du septième siècle...Je te dis juste que les sunnites appellent leurs enfants Omar ou Oussama et les chiites Hussein ou Ali. Alors tu as un truc pour les reconnaître.

Cette maison qui devait depuis si longtemps s'écrouler, si fragile, construite sans un seul angle droit, tient encore. Sa silhouette bancale se détache contre le ciel à côté d'autres, effondrées. Le balcon et l'auvent sont à peu près intacts, les murs sont en place _ sauf un trou d'obus dans celui de ma chambre. Depuis la rue, je peux voir que les chambranles des portes et des fenêtres ont disparu, découvrant des béances bordées de pierre nues qui laissent deviner un intérieur uniformément noir. Noir sur noir, et parfois gris_ comme si une gigantesque gomme à effacer les couleurs était passée par là.

Je découvre la plume de Sélim Nassib que je ne connaissais que de nom. Je ne sais plus qui m'a donné envie de lire ce livre qui n'est pas un véritable roman car il est en grande partie autobiographique. Cependant comme le dit l'auteur dans ses interviews, la plupart des personnages sont fictifs ou la compilation de plusieurs personnes connues, à l'exception du  jeune Youssef qui ressemble beaucoup à l'auteur même si certains détails de sa vie (comme ses parents par exemple) n'ont rien à voir avec la sienne. 

Le roman est découpé en trois parties  : "L'Âge d'Homme, 1956" ; "Avant la guerre, 1968" ; et "La Fureur, 1982". 

Dans la première partie, le récit commence dans la douceur celle de la jeunesse de notre héros alors adolescent. L'auteur en profite pour nous décrire SA ville, avec beaucoup d'humour mais aussi une pointe de nostalgie. Il nous parle de la vie douce et agréable que la plupart des libanais vivait alors, du plaisir de vivre ensemble au delà des différences. Le seul problème du jeune Youssef c'est qu'il ne veut pas être juif, il ne veut pas que sa naissance détermine ce qu'il doit être et doit penser. Cela le poursuivra toute sa vie.

Dans la seconde partie, durant ces années de révolte estudiantine, l'auteur nous décrit les revendications étudiantes qui au Liban se sont confondues avec la cause palestinienne. Le lecteur malgré l'insouciance des jeunes sent bien que la violence couve. Déjà la répression est rude. 

Et puis soudainement, le lecteur quitte ces pages de jeunesse et de mémoire enrobées de souvenirs forcément édulcorés par le temps qui passe, pour se retrouver, dans la troisième partie, en pleine guerre civile. Pourquoi 1982, tout simplement parce que c'est durant cette année-là qu'Israël décide d'envahir le Liban pour favoriser la prise de pouvoir du leader des phalangistes, Bachir Gemayel. Et que c'est durant cette année-là que pour se venger de son assassinat, ses partisans massacrent femmes et enfants dans les camps palestiniens de Chatila et Sabra, des massacres dont je me souvenais parfaitement sans me souvenir pourtant des  événements précis qui les ont précédés. 

Cette partie-là n'est pas facile à lire. Elle demande des prérequis et des lectures approfondies en annexe pour comprendre tous les événements. De nombreuses scènes sont violentes, intenses et décrites sans fioritures car l'auteur décrit les faits mais sans approfondir le contexte géopolitique. Il met en particulier l'accent sur ce qui n'est plus, ce que la guerre a enlevé aux habitants de Beyrouth et ce qu'elle a gâché dans les alliances faites entre les différentes communautés locales qui malgré des affrontements tentaient de vivre ensemble.

Il nous montre aussi que parfois les amitiés de jeunesse ne résistent pas, et pourtant parfois elles sauvent aussi.   

L'auteur nous montre la complexité des situations : une ville qu'il ne reconnait plus car elle est désormais divisée en deux, des anciens amis de confession différente mais désormais armés, l'usage abusif de la drogue pour supporter le quotidien et éloigner la peur de mourir. J'ai aimé au milieu du tumulte, la personnalité de ces jeunes qui ne savent pas vraiment où ils en sont, ni quoi penser, ni de quel bord ils sont ou doivent être, tant leur vie est chamboulée et tant les valeurs apprises de leurs parents leur semblent éloignées. 

L'atmosphère est bien rendue et les dernières pages sont poignantes. Le Prix France-Liban 2022 de l'ADEFL que l'auteur a obtenu pour ce livre est largement mérité. 

Si vous voulez en savoir plus sur ce roman, je vous invite à écouter un podcast très intéressant en cliquant ICI, Mathias Enard s'entretient avec l'auteur autour de ce roman. Vous découvrirez ainsi que certains personnages que vous pensiez fictifs sont en fait réels, et vice versa... 

Le fait que tout le roman se déroule à Beyrouth me permet de participer encore une fois au challenge d'ingannmic, "Sous les pavés, les pages", voir ICI.  

 

Bonne Lecture ! 

Quant à moi, dis-je, partez où vous voulez, je reste. Je suis né dans ce pays et je suis en train d'y trouver une place. Ce que j'ai vécu aujourd'hui...vous ne pouvez pas imaginer... J'ai vu de nos yeux que cette société pouvait basculer...changer du tout au tout... Un Liban où chacun appartiendrait à son pays avant d'appartenir à sa confession n'est pas impossible. C'est même à portée de main !
A cette seconde, mon père et ma mère se regardent avec des yeux hallucinés. Puis les mêmes mots sortent de leur bouche au même moment :
- Ce garçon est complètement fou !

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Un roman dans l'actualité qui mpermet de mieux la comprendre si on le souhaite.Merci pour ton retour agreable à lire. Bisous
Répondre