Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Le but affiché du Journal est pour Anaïs "la quête du moi". Elle veut pouvoir se trouver, stabiliser cette errance, cette mouvance qui la mine, se poser, se fixer dans une identité stable et reconnue.
Anaïs Nin est une grande autrice du 20° siècle, connue et reconnue pour ses romans, ses nouvelles, ses écrits érotiques mais son oeuvre majeure reste son Journal, un journal qu'elle a commencé à rédiger en 1914 alors qu'elle n'avait que onze ans et dont elle a poursuivi l'écriture jusqu'à la fin de sa vie, en 1977 avec de très rares interruptions.
C'est à travers ce Journal que nous prenons connaissance de sa vie. L'auteur s'est attaché à ne parler que de la période comprise entre 1931 et 1939. Je vais vous expliquer pourquoi...
Anaïs Nin n'a que neuf ans quand son père, un pianiste connu mais violent passe des fessées punitives quasi quotidiennes au viol, avant de quitter définitivement le domicile conjugal, la laissant dans une confusion totale de sentiments entre amour et admiration pour ce père qu'elle adore. Plus tard viendra la colère et le sentiment d'abandon, mais cela marquera toute sa vie sentimentale.
Sa mère part alors pour New York en emmenant Anaïs et ses deux frères. Devenue jeune fille, Anaïs qui désire plus que tout devenir écrivaine, va arrêter l'école, devenir un temps mannequin. En 1926, elle se marie avec un jeune banquier, Hugo Guiler, auquel elle restera attachée toute sa vie. Ils s'installent à Paris où il vient d'être muté...mais le couple va traverser des années difficiles pendant lesquelles Anaïs envisage sur les conseils de son cousin de suivre une psychanalyse car elle souffre d'anxiété : sa vie de femme ne lui convient pas : elle la trouve trop "mortifère" car elle s'ennuie et se retrouve "au bord de l'abîme" tant et si bien qu'elle elle finit par en vouloir à son jeune mari.
C'est en 1931 qu'elle va faire connaissance avec Henri Miller et sa femme Jude. Elle a besoin d'un homme mûr en qui elle ait confiance et qui la sécurise. Elle veut se réaliser en tant que femme mais aussi en tant que créatrice. Il est connu, plus âgé qu'elle, et c'est un créateur. Une véritable passion dévastatrice naît entre eux.
C'est à partir de cette année-là que pour Anaïs Nin tout bascule et c'est pour cela que l'auteur s'est attaché à cette période marquante de sa vie.
Henry Miller devient un véritable "père littéraire" pour elle. Il la rassure et elle redevient une petite fille auprès de lui. Ils sont complices, vivent une passion sexuelle très forte mais ils vont aussi partager une écriture commune. Lui va prendre des idées dans son Journal qu'elle lui laisse lire et s'en servir dans son roman "Tropique du cancer" (il y recopie des passages entiers). Elle va écrire dans son Journal certains éléments du roman de Miller. Elle est sous le charme, il est pour elle une révélation. C'est un couple en fusion.
Quand ils ne se voient pas, ils s'écrivent et leur correspondance durera jusque dans les années 50 devenant plus amicale que passionnelle au fil des ans. Leurs lettres seront publiées (Correspondance passionnée (1932-1953) chez Stock).
Le seul bémol c'est que tous deux sont mariés. Et que lui est un homme égoïste qui prend mais donne peu. Ses relations avec d'autres femmes vont éloigner Anaïs de lui. Mais elle a eu une révélation : elle ne peut plus se passer des hommes et va poursuivre ses relations extra conjugales. Elle aura de très nombreux amants (et amantes) trop sans aucun doute, ce qui la déstabilise et la fragilise, elle qui a tant besoin de sécurité mais d'un autre côté, toutes ces rencontres et ces expériences nouvelles stimulent sa créativité.
Je ne vais pas vous donner tous les détails...Il faut juste savoir qu'elle entreprend une psychanalyse avec René Allendy, qui s'occupe déjà d'un de ses amis (Antonin Artaud) et tombe sous son charme. Ils auront une brève liaison.
Puis c'est Otto Rank qui va la prendre en analyse. Il fait partie du premier cercle de Freud. Il s'intéresse de près aux créateurs et à leurs tourments. et c'est de plus l'analyste de son mari.
Pour lui qu'elle écrive dans son journal nuit à son analyse car elle garde le contrôle de sa vie intime dans ses écrits. Seul le divan doit exister entre l'analyste et sa patiente. Il succombe lui aussi à ses charmes, quitte sa femme et le couple part aux Etats-Unis. C'est lui qui la forme car elle rêve de devenir elle-même psychanalyste des artistes. Elle se fait passer pour son assistante. Elle aura des liens avec certaines de ses patientes car elle ne reçoit que des femmes.
Mais Miller revient et Anaïs va se mettre à mentir pour aller de l'un à l'autre et les garder tous les deux. Le lien avec Otto Rank se brisera dramatiquement.
Mais, malgré ses tourments, son Journal dans lequel elle continue à écrire tous les jours, s'est enrichi de ses expériences sentimentales et sexuelles, des émotions qui la traversent, et des révélations liées à son analyse...c'est à cette période qu'elle décide aussi de renouer avec son père, pour revivre l'inceste en étant cette fois l'instigatrice, pensant ainsi panser une plaie, et dépasser ce trauma de l'enfance, ce qui ne sera pas le cas.
Elle reviendra ensuite à Paris, où une autre vie et d'autres amants (Gonzalo le "fauve des montagnes") l'attendent encore...et la spirale continuera, entre plaisir, mensonges, drames, et moments de grands bonheurs et de créativité intense malgré la guerre qui se profile à l'horizon...
Quel "jeu" y-a-t-il entre la volonté manifeste de "tout dire" qui tient à l'entreprise autobiographique et la forme littéraire que ne manque pas de prendre tout récit ? Quel que soit le désir de coller au plus près de la réalité, l'écriture s'en décolle d'elle-même en instaurant forcément un écart qui fictionnalise le sujet en auto-représentation.
Les échanges avec Henry aboutissent à un approfondissement de la compréhension de leur énergie créatrice. Ils sont comme l'hydrogène et l'oxygène, ensemble ils sont capables d'engendrer de l'eau, une substance vitale, mais séparément, au-dehors, ils ne se mélangent pas et vivent dans des espaces clos...
Le mensonge est une seconde nature pour Anaïs. Les double liens, les triple liens qu'elle entretient avec ses amants, ses amies, s'entrecroisent et se mêlent au point de créer des réseaux si serrés, si confus qu'elle est contrainte de dépenser une énergie folle, si elle veut maintenir une suffisante cohérence à ses échanges relationnels.
La vie d'Anaïs est celle d'une funambule s'avançant témérairement sur un fil tendu au-dessus de l'abîme, s'efforçant de maintenir son équilibre précaire quoi qu'il en coûte.
On pourrait affirmer que, sous un certain angle, le Journal peut être perçu comme un manuel de séduction : les mille et une recettes pour manier à sa guise la libido masculine. Ainsi celle qui s'est trop souvent ressentie comme une prisonnière a su mettre en place une série de stratégies subtiles non seulement pour se détacher des réalités sinistres venant entacher la joie de vivre, mais aussi pour satisfaire sa quête éperdue d'amour, deux conditions indispensables au déploiement de sa puissance créatrice.
Bernard Chouvier dans cet essai sorti en juin 2026, retrace donc la vie de la célèbre écrivaine de 1931 à 1939. Je remercie sincèrement l'auteur et les Éditions L'Harmattan pour leur envoi.
Pourquoi l'auteur a-t-il choisi de retracer plus particulièrement en détails cette décennie ? C'est tout simplement parce qu'il s'agit d'une décennie importante et décisive pour Anaïs Nin autant dans sa vie intime qu'en tant que créatrice. Ce sont des années qui ont changé sa vie, l'écriture lui permettant de prendre de la distance par rapport à ses traumatismes d'enfance ce qui la transformera durablement.
L'auteur reprend les différents éléments de sa vie, et en les éclairant de son savoir de psychanalyste. Pour cela, il s'appuie sur le Journal intime d'Anaïs Nin et compare les écrits publiés de son vivant qu'elle consignait dans un cahier vert, et les écrits posthumes publiés dans son cahier rouge non censurés. De nombreuses citations étayent son propos (voir en fin de chronique).
Comme dans sa vie intime, l'autrice a dans ses écrits un double "Je" un journal qu'elle a maintes fois corrigé et réécrit avant de le publier (le cahier vert "convenable" donc) et un autre (le cahier rouge) qu'elle a gardé secret et dans lequel elle a tout révélé, ou presque, de sa vie de femme, de ses besoins d'amour, de sécurité et de sexe, de ses fantasmes et de ce qu'elle a vécu dans son enfance. Elle a commencé à écrire ce double journal en 1932 peu après sa rencontre avec Henry Miller.
Le Journal publié à partir du cahier rouge est celui qui est le plus près de son véritable état psychique et donc celui qui intéresse le plus l'auteur en tant que psychanalyste.
L'auteur a cherché à comprendre quelle est la part de vérité et de liberté prôné par l'autrice et la part d'excès voire de mise en scène qu'elle a laissé transparaître dans ses écrits. Ecrire sur soi n'est pas évident, nous dit-il.
N'a-t-elle pas exagéré pour se montrer plus démoniaque que ce qu'elle a véritablement été ? N'a t-elle pas voulu "tout faire" pour pouvoir "tout dire", se demande-t-il ?
Comment "s'écrire sans se trahir"?
En tant que psychanalyste, il étudie de près ses écrits pour tenter de répondre à ces questions et de comprendre pas à pas comment elle est arrivée à surmonter ses traumatismes psychiques et ses conflits internes. Il décrit ses comportements, ses mensonges, ses détournements souvent machiavéliques, tout ce qu'elle a mis en place dans sa vie sentimentale pour faire souffrir des hommes qui étaient tous fous d'elle et jaloux de ses frasques. Il tente de comprendre les conflits internes qui l'ont déstabilisés tout au long de sa vie et expliquent qu'elle se soit tournée vers la psychanalyse.
Bien entendu, il ne passe pas sous silence certains éléments de son enfance comme par exemple le viol perpétré par son père. Elle raconte en détails cet acte incestueux dans son journal.
Le premier chapitre est assez complexe mais il met en place le point du vue du spécialiste. Les chapitres suivants sont parfaitement abordables par n'importe quel lecteur curieux de comprendre cette autrice terriblement "moderne et libre" et peuvent être lus même par ceux qui n'ont jamais lu son Journal, ce qui est mon cas soit dit en passant.
L'auteur alterne avec simplicité les détails de certains éléments de la vie d'Anaïs Nin, durant la décennie, et les éclairent en nous donnant leur signification psychanalytique. Il entre ainsi au coeur de son Journal, de ses émotions, ce qu'elle décrit de sa sexualité et des relations complexes qu'elle a mis en place avec ses amants, et son mari. Il ne prend pas position, ne juge pas, il s'attache à Anaïs Nin, telle qu'elle est, nous montre la modernité de ses écrits, la liberté de son écriture, sa personnalité spécifiquement féminine et analyse les limites de l'écriture de soi, même lorsqu'elle est bienfaitrice.
Si vous voulez en savoir davantage vous pouvez aller écouter le podcast "Anaïs Nin en quête de sublimations" ICI, édité bien avant l'écriture de cet essai dans lequel Matthieu Garrigou-Lagrange s'entretient avec Bernard Chouvier. Vous aurez entre autre le plaisir d'y écouter de nombreux extraits du Journal d'Anaïs Nin.
Pour compléter ma chronique, je vous en propose d'autres qui étayent les propos de l'auteur au fil des pages de cet essai à découvrir. Désolée, je n'ai pas songé à noter les pages exactes.
"Je ne suis pas une menteuse pathologique. Je ne mens pas par tempérament ou par maladie, mais avec intelligence et lucidité afin de vivre en accord avec mes sentiments, mes instincts, ma nature sans tout détruire. C'est la seule solution que j'ai trouvée".
"Les écrits d'Henry font partie de moi. Il exprime avec force et violence ce que je ressens, mais dans un état second. Chez moi, ça reste nébuleux, chez lui ça prend forme. Concret, terrien. J'adore ce qu'il écrit. Tout ce qu'il exprime, je le sens, cette approche extrême de la sensualité et du mythe, de la spiritualité et du démon. Je serais capable d'écrire tout cela dans une langue plus symbolique et de le ressentir."
"Je dois chaque jour alléger ma vie dans le rêve. Le rêve est ma seule vie. Je vois dans les échos, les reflets, la transfiguration qui, seule, permet de conserver l'émerveillement. Sinon toute magie est perdue et je m'éveille pour toucher les barreaux de la prison. Sinon les banalités, les déformations, les limites s'incrustent dans chaque geste comme de la rouille. C'est mon journal et ma drogue. Enrobant toute chose dans une fumée fluide, transformant tout comme le fait la nuit. Toute matière doit ainsi être transfigurée par les lentilles de mon vice, sinon la rouille de l'existence réduira ma cadence à un sanglot."
"Je voulais de la passion _ je l'ai eue, ainsi que son châtiment. Je voulais être aimée pour ma peau, mes pieds, ma bouche, mon sexe et j'ai récolté toute la violence qui accompagne le désir".