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Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

Enclave / Philippe Carrese

Plon, 2009 / Editions de l'Aube, 2014

Plon, 2009 / Editions de l'Aube, 2014

Ils sont partis ce matin.
Dans un silence inhabituel, les hommes se sont alignés. Tous étaient là. Même Friedmark, le responsable de l'infirmerie était debout, ses bottes dans la neige. Une curieuse lune pas tout à fait ronde éclairait le terre-plein. Les silhouettes étaient auréolées de froid. Les ordres passaient d'une section à l'autre, murmurés. Krebs se tenait droit, comme à son habitude, mais il semblait plus petit...

Nous voilà en Slovaquie en janvier 1945 au coeur de la chaine de montagnes des Tatras. "Ils sont partis ce matin" nous dit Matthias, le jeune narrateur (surnommé "Eide" dans le camp_ en fait le diminutif de Eidechse "le petit lézard", son surnom). "Ils" ce sont les nazis qui, sous la pression de l'avancée des troupes soviétiques, quittent le camp de travail de Medved après avoir détruit le générateur électrique, laissant les prisonniers seuls, sans nourriture et sans électricité en plein hiver. 

Tout d'abord sidérés, ils vont découvrir très vite que les allemands ont également coupé tous les accès en piégeant les deux seules possibilités de fuite : le pont qui traverse les gorges de la Strigina Bystrina (le défilé des sorcières), une rivière infranchissable et la voie ferrée. Il est impossible de s'enfuir par les montagnes, le col le plus proche étant impraticable tout l'hiver à cause de la neige et de l'altitude. 

Les jours qui suivent, la petite communauté de femmes et d'hommes qui vivent dans le camp va devoir s'organiser. Les prisonniers se retrouvent démunis, fatigués, affamés et sans travail. Grâce à la scierie installée dans le camp, ils œuvraient tous, du bûcheron au menuisier, à la fabrication de cercueils envoyés ensuite en Allemagne sur le front. 

Très vite, dès le premier jour, des chefs apparaissent au sein de chacun des baraquements y compris dans celui des femmes et des italiens qui vivaient à part.

Tous vont se regrouper autour du charismatique Dankso. Il donne le nom de "République démocratique du Medved" à leur petite communauté et, dans ses discours qui vont devenir quotidiens, il va chercher à se faire comprendre par tous, en employant des mots simples.

Dès le second jour, après la découverte d'une réserve importante de nourriture, laissée sur place, et la visite du Palais (le quartier général des nazis dans le camp), Dankso se rend compte que les hommes ne sont pas capables de se gérer seuls et qu'il va lui falloir renoncer à une certaine liberté : il instaure un système de surveillance pour éviter les dérapages sous prétexte que certains hommes se sont jetés sur la nourriture et en sont morts...

C'est lors du troisième jour et suite au bombardement inattendu et meurtrier du camp par l'aviation russe qui croit le camp toujours occupé par les nazis, que tout dérape : Dankso décide de réélectrifier les barrières du camp sous prétexte de tous les protéger, et commence à punir tous ceux qui montrent des signes de rébellion...

Dankso se tenait près de la bannière, désappointé. Tout le camp fantasmait sur ce qui pouvait se passer à cet étage du Palais. La réalité était d'une banalité déconcertante. Nous les imaginions terrifiants, ils ne faisaient que se reposer, travailler, manger, discuter, s'accoupler et ils nous terrifiaient. Le décor et les accessoires n'y étaient pas pour grand chose, la terreur était engendrée par les hommes, leurs propos et leurs comportements.

Dans cette épreuve, j'étais un soutien physique pour lui, une béquille. Car cette libération était une épreuve terrible.
Pepa était le vétéran du camp. Il était là au début, et depuis le début. Combien déjà ? Quatre ans ? Cinq ans ? Il n'avait jamais compté. Il ne voulait pas compter, il s'y était refusé. Sa vie s'était arrêté dans une ruelle de Kosice, en septembre 1940. Pepa sortait d'une réunion clandestine du parti. La milice de Josef Tito les attendait...

L'auteur Philippe Carrese est un écrivain, dessinateur et scénariste marseillais. Il est décédé en 2019. Il était entre autre l'écrivain et le réalisateur de quatre cent épisodes de la série TV, "Plus belle la vie" que je n'ai jamais regardé mais qui est très connue. Né dans ma région, il a surtout écrit des polars mais aussi quelques autres titres dont celui que je vous présente aujourd'hui, découvert au hasard de mes explorations dans les rayonnages de ma médiathèque. 

L'histoire nous est rapportée par  Matthias. C'est Anja, sa mère, qui a eu l'idée de lui donner un cahier trouvé dans les appartements des nazis et de lui demander de la raconter pour qu'il reste quelque chose de leur histoire, de cette fameuse "République du peuple de Medved". Le jeune homme y consigne son ressenti mais aussi tout ce qui se passe au quotidien dans le camp "libéré", le comportement des femmes et des hommes, les moments de doute et d'espoir, puis sa fuite du camp après les horreurs qui s'y sont déroulées.

L'ambiance retranscrite par l'auteur est tout à fait terrifiante tant elle semble réelle. 

Le roman est découpé en cinq parties. Les trois premiers chapitres relatent les trois premiers jours de la nouvelle vie dans le camp abandonné par les nazis. Le quatrième relate la fuite de Matthias, et le cinquième se déroule des années après.

L'auteur, au-delà de l'histoire fictive de ce camp de prisonniers, veut nous montrer comment se mettent en place les mécanismes du pouvoir. Certes c'est un sujet déjà traité en littérature mais j'ai trouvé que l'auteur le faisait avec subtilité et dans des conditions que je ne connaissais pas car tous les protagonistes sont des êtres meurtris qui ont été déshumanisés par les nazis et prisonniers depuis des années. Il est donc étonnant de constater qu'en très peu de temps la hiérarchie se reconstitue, donnant du pouvoir à certains, poussant les autres à se rebeller (comme Milos et le docteur), quand d'autres se soumettent sans discuter (les bûcherons, les menuisiers, et certaines femmes...) même face à la répression et à l'horreur . 

L'exemple des italiens, permet de voir à quelle vitesse toutes les peurs et les haines peuvent se cristalliser autour d'un groupe simplement parce qu'il est désigné par le leader, comme le responsable de tous les problèmes. 

Les éléments géographiques, la description des montagnes et des alentours du camp ainsi que sa proximité avec la frontière polonaise est véridique. Les Tatras forment une chaine de montagnes de 26 kilomètres de longueur et possèdent dix sommets de plus de 2 600 mètres d'altitude qui forment donc une frontière naturelle, apparemment infranchissable entre la Pologne et la Slovaquie. Dans le roman cependant deux réfugiés arrivent du camp d'Auschwitz qui se trouve juste de l'autre côté de la frontière, leur présence atteste que le camp n'est pas si enclavé que cela et c'est ce qui donne l'espoir à certains (dont Matthias) d'arriver à se sauver. 

Je n'ai pas trouvé cependant trace de la rivière dont il est mention sur les cartes de Slovaquie, difficiles à lire et interpréter vu que je ne connais pas du tout la langue. 

L'auteur s'est documenté sur l'histoire de cette région durant la seconde guerre mondiale. Il situe le camp de Medved sur le site d'une ancienne exploitation minière où des filons aurifères et argentifères ont été en effet exploités, les filons de Banská Štiavnica, dans la vallée du Hron, avant d'être abandonnés au début du 20e siècle. Dans le roman, l'exploitation aurait été  reprise par les occupants du camp suite à un accord avec Tito  afin de faire travailler des prisonniers politiques (les opposants communistes donc comme Pepa dans le roman). Devant l'impossibilité de trouver les minerais convoités, le chef nazi aurait transformé le camp en fabrique de cercueil (ce qui est fictif mais expliqué dans le roman).

En plus de Tito, l'auteur cite dans son roman des personnages connus et ayant joué un rôle important lors du troisième Reich, comme Heinrich Himmler par exemple. L'auteur s'appuie sur des faits réels pour nous expliquer la présence des femmes dans le camp de Medved. Heinrich Himmler est en effet le créateur du programme de création des Lebensborns, un programme nazi secret conçu pour promouvoir la "pureté raciale aryenne".

Vous en apprendrez davantage en lisant le roman sur  les enfants issus de ce programme qui vivent dans le camp dans le quartier des femmes. N'hésitez pas à consulter sur internet l'article de Wikipedia ICI  ainsi que cet article illustré de la Revue Histoire, ICI. J'ai appris, ce que j'ignorai je l'avoue, qu'il y avait un Lebensborn dans le Nord de la France, entre autres lieux en Europe. 

Par contre, d'autres personnages comme Von Bärenkhau le directeur du camp durant l'exploitation de la mine, et Krebs qui prendra sa suite semblent être des personnages fictifs comme le sont tous les protagonistes du roman.

Il faut remarquer que l'auteur ne tombe pas dans le travers de nous réécrire l'Histoire. Nous savons tous ce qu'ont fait les nazis, nous comprenons les horreurs vécues par les prisonniers sans qu'il entre dans les détails. L'Histoire et la guerre est à la porte du camp, les alentours sont minés, ou protégés par des barbelés électrifiés, un bombardement anéanti les bâtiments.

Mais l'Histoire est à l'intérieur du camp avec l'histoire personnelle de chacun des prisonniers que l'auteur nous raconte sans entrer dans trop de détails, l'histoire des enfants et des femmes... cela suffit pour camper l'ambiance de cette "enclave" oubliée de tous. 

Même si j'ai appris beaucoup de choses sur l'histoire de la Slovéquie en lisant le roman et par mes recherches personnelles complémentaires, ce roman ne peut pas être considéré comme un roman historique car il est avant tout une réflexion sociale sur les mécanismes de la prise de pouvoir, puis les abus de pouvoir, propre aux hommes quand chacun des individus a été dépourvu pendant trop longtemps de toute humanité et que de victime, l'un d'entre eux devient bourreau...

Un roman à découvrir. 

Ce roman a fait partie de la Sélection du Prix littéraire des lycéens et apprentis de la Région PACA en 2011. 

Puisqu'il se passe en Slovaquie, sa lecture me permet de participer une dernière fois au challenge de Sacha "Une rentrée à l'Est". 

 

 

Je suis parti ce matin.
Dieter est avec moi. Nous grimpons vers les alpages, d'un pas rapide
Il est hors de question qu'ils nous retrouvent...Il est hors de question que nous retournions à Medved...
Je suis parti ce matin.
J'ai pris ma décision hier. Hier soir, lorsque Dankso a confisqué tous mes écrits.

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G
Ah non merci bien mais pas ce genre de lecture pour moi même dans le cadre d'un challenge <br /> Mais je t'admire de pouvoir en lire autant <br /> <br /> Bonne journée Manou<br /> Rose
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