Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
"Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas, les Colombiens des Mayas, les Argentins descendent du bateau" raillait le dicton.
De fait Buenos Aires existait avant tout par les yeux de l'Europe...
Cette fois, l'auteur nous emmène en Argentine, à Buenos Aires à la fin des années 2000.
Ruben Calderon, rescapé des prisons clandestines de l'Ecole de Mécanique de la Marine alors qu'il n'avait que 15 ans, dirige désormais une agence au sein de laquelle il enquête sur les responsables des disparus et des enfants volés lors des années terribles de dictature (1976-1983). Trente ans ont passé depuis les actes de Vileda, mais il ne peut oublier que son père, un poète connu et sa jeune soeur ne sont jamais revenus.
Il travaille pour les Grands-Mères de la place de Mai, dont sa mère fait également partie.
Un de ses amis journalistes, Carlos lui demande d'enquêter sur la disparition récente d'une de ses amies photographe, Maria Victoria Campallo, juste au moment où elle devait lui faire certaines révélations. Elle est la fille d'un des hommes d'affaires le plus influent du pays.
Ruben reçoit aussi la visite d'une jeune mapuche, Jana. Elle est sculptrice et vient de découvrir avec Paula, (=Miguel, son ami travesti) que Luz, (=Orlando, lui-même travesti et meilleur ami de ce dernier), vient d'être retrouvé flottant dans le port. Il a été sauvagement assassiné après avoir été émasculé. Il refuse tout d'abord de l'aider mais il va découvrir très vite que les deux affaires sont liées.
Jana a quitté sa communauté qui avait été expulsée militairement de son territoire au profit d'une multinationale italienne. Elle est venue à Buenos Aires réaliser ses rêves de devenir sculptrice, mais a du se prostituer pour pouvoir poursuivre ses études et s'installer dans son propre atelier situé dans la friche de son ancien mentor. C'est durant ces années difficiles lors de la crise financière du début des années 2000, qu'elle a croisé Paula / Miguel.
Alors qu'il enquête sur la disparition de Maria Victoria, Ruben assiste à l'assassinat de José Ossario, un paparazzi. C'est lui qui a révélé à Maria la vérité sur ses origines. Elle a été adoptée par ses parents et est une enfant volée. Le voisin d'Ossario, Franco Diaz est en fait, non pas le botaniste pour lequel il se fait passer, mais un ancien militaire qui a participé aux enlèvements, aux tortures et aux exécutions pendant la dictature, et était chargé de surveiller Ossario.
Alors qu'une grande opération de nettoyage est en cours, Ruben et Jana vont se retrouver poursuivis à leur tour.
Le corps de Maria Victoria est alors retrouvé. Elle a été jetée d'un avion (= le vol de la mort) mais le rapport d'autopsie est mensonger. Cette nouvelle déstabilise toute sa famille, tandis Paula disparait à son tour et que sa mère, démente, qui cachait un document important chez elle que Maria Victoria lui avait confié et pouvant compromettre de nombreuses personnalités connus de la ville, est à son tour cruellement assassinée.
Ruben et Jana n'en resteront pas là, au péril de leur propre vie...
Ruben Calderon faisait partie des rescapés.
On l'avait libéré au milieu de la liesse populaire qui avait suivi la victoire de l'équipe nationale lors de la Coupe du Monde de football, un jour de juillet 1978n sans explications.
Sans doute fallait-il des gens pour raconter les atrocités qui se déroulaient dans les prisons clandestines, et de manière suffisamment convaincante pour refroidir les récalcitrants. Ou plutôt pour qu'il raconte ce qui s'était passé lors de son incarcération...
Mais Ruben s'était tu.
Raconter l'ineffable, c'était le revivre, laisser remonter l'angoisse, le chagrin, la douleur, parler, c'était redonner à ses tortionnaires le pouvoir de l'écraser.
Ecrasés militairement lors de la Grande Battue à travers la pampa, tirés comme des lapins à coups de Remington, livrés aux écoles religieuses ou comme esclaves aux "estancieros" qui s'étaient partagé leurs territoires, parqués, acculturés, appauvris, réduits au silence, mentant sur leur origine lors des rares recensements, oubliant par honte ou désœuvrement leur culture, les Mapuche avaient traversé le siècle comme des ombres. Des fantômes...
Ce roman de Caryl Férey, est encore une fois très prenant et violent. De nombreux rebondissements maintiennent le suspense tout au long de cette lecture addictive bien qu'éprouvante.
Comme toujours, l'auteur s'est documenté en profondeur avant de nous parler des crimes perpétrés en Argentine, lors des années de dictature entre 1976 et 1983. Rien n'est passé sous silence, qu'il s'agisse des tortures subies par les prisonniers politiques enfermés dans l'Ecole de la Marine transformée en Centre clandestin de détention (il y avait plus de 500 centres répartis dans tout le pays), des disparitions inexpliquées (5 000 opposants séjourneront dans cet unique centre de Buenos Aires), des bourreaux en particulier ceux qui pratiquaient les vols de la mort, des flics ripoux. Etaient impliqués aussi dans ces actes tout comme dans les enlèvements d'enfants, des prêtres, des hommes politiques, des militaires ou autres personnages importants...
On estime aujourd'hui, en l'état de ce qui a été découvert, qu'il y a eu 30 000 disparus, 15 000 fusillés, 9000 prisonniers politiques, et 1,5 million d'exilés (pour 32 millions d'habitants), et au moins 500 bébés enlevés aux parents de disparus et adoptés par des couples de militaires, ou d'hommes politiques stériles. Ces chiffres donnent le vertige.
Le lecteur doit aussi accepter de s'immerger dans une ambiance particulière, car il est entrainé dans la société argentine parmi les exclus qu'ils soient pauvres, d'origine indienne, prostitués ou travestis. Mais il voyage aussi dans toute l'Amérique du Sud. Entre deux séjours à Buenos Aires, il fait un tour en Uruguay, gagne la pampa et escalade en voiture la Cordillère des Andes, entre autres lieux.
Les personnages tous profondément meurtris sont terriblement attachants. Ruben bien entendu a toute notre sympathie mais c'est Jana qui m'a le plus subjuguée par sa " rage" et son énergie pour réclamer justice, sa bienveillance envers ses amis et sa sensibilité à fleur de peau. Plus le roman avance plus le lecteur est admiratif de ce qu'elle est capable de faire tout en étant choqué par autant de violence.
J'ai découvert le travail au quotidien des Grands-mères de la place de Mai que je ne connaissais pas dans les détails.
Ce polar noir, très noir même, mais passionnant et réaliste a obtenu le prix Landerneau polar en 2012 et le prix Tenebris en 2013. Je l'ai préféré à ma dernière lecture de "Zulu", il m'a davantage touchée par son sujet mais je vais tout de même attendre un peu pour découvrir d'autres oeuvres de cet auteur.
C'est un roman qui me permet de participer à nouveau au challenge d'Alexandra, (je lis, je blogue), "Un hiver polar". Je peux cocher une case bonus supplémentaire "métropole américaine" la quasi totalité de l'action se passant à Buenos Aires.
Les femmes s'étaient réunies devant l'obélisque, un lange de bébé sur la tête, le "panuelo", comme symbole de leurs enfants volés.
Défiant ouvertement le pouvoir, les Mères réclamaient l'"apparition en vie" de leurs proches, refusant le deuil sur ce principe : les enfants étaient partis vivants et, aussi longtemps que les tortionnaires n'auraient pas avoué leurs crimes, ces "disparus" resteraient vivants. La police avait vite menacé, ordonné la dispersion, mais les Mères, se tenant par les coudes, s'étaient mises à circuler autour de la place...Des folles avait raillé le pouvoir.
Mais elles revenaient. Chaque jeudi...
On leur avait envoyé les chiens, les charges de la police montée...les Mères de la place de Mai revenaient...
Les documents top secret liés à la séquestration et à l'assassinat des trente mille disparus avaient été brûlés à l'arrivée de la démocratie (et les éventuelles copies probablement détruites) mais la Marine, comme tous les corps d'armée, avait gardé ses archives...