Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Je classe mes affaires pour le voyage en suivant les consignes d’un tuto sur YouTube : je ne sais pas plier des sapes. Pour cinq cents euros par mois, j’étais épargné de toutes les responsabilités et de toutes les tâches. Je ne fais pas la vaisselle et j’ignore comment fonctionne une machine à laver. Je ne cuisine pas, ne fais ni mon lit ni les courses, ne repasse pas. Pendant cinq minutes j’ai essayé de plier un pull. Mais rien à faire les manches sont toujours de travers. De dépit, j’envoie un coup de coude dans le matelas. Je regarde mon bureau, mon lit et mes Schtroumpfs sur le papier peint...
Un soir, Amani, 67 ans n'est pas à la maison lorsque Hédi son mari rentre chez lui. Leur fils Salmane, qu'il est venu chercher en urgence, ne sait pas non plus où est passé sa mère. Elle lui a juste laissé un mot sous son oreiller en lui disant "Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. Tu comprendras...". Dans la cuisine, elle a laissé un plat de pâte au piment, le repas préféré d'Hédi.
Tout semblait pourtant aller bien chez les Gammoudi. Femme de ménage à la retraite, Amani est une femme discrète qui a toujours choyé sa famille. Elle a toujours été là pour eux, n'a eu dans sa vie, en dehors de son métier, qu'une amie et un chat qui a mystérieusement disparu ce qui l'a beaucoup chagrinée.
Alors qu'Hédi craque, perd totalement les pédales, se met en colère, se défait de son alliance, parle tout seul dans la rue et décide, tournevis à la main de démonter les meubles pour transformer l'appartement, Salmane, lui, cherche à comprendre et se remet en question. A-t-il été un fils aussi détestable ? Un "sous-fils" comme il le prétend ?
Certes à 36 ans, il vit encore chez ses parents dans cette cité appelée la Caverne, qu'il aime plus que tout et qu'il ne veut surtout pas quitter. Il se plait toujours dans sa chambre d’enfant décorée avec des Schtroumpfs ! Alors qu'il a fait des études supérieures et possède un master d'histoire, il a choisi de travailler dans un fast-food pour partir moins loin. Il veut continuer à vivre sa vie de "jeune" avec ses copains et en particulier, avec Archie qu'il aime comme un frère. En échange de sa tranquillité, ses parents lui ont demandé de leur verser 500 € par mois...ce qu'il a fait depuis des années sans rechigner. Il a tout accepté, car l'important pour lui c'est de ne pas devenir adulte !
Au fur et à mesure qu'il mène son enquête, Salmane comprend que par habitude et parce qu'il a toujours été un enfant gâté qui ne manquait de rien, il est devenu vraiment égoïste et ne regardait même plus sa mère. Il a même oublié de lui souhaiter son dernier anniversaire ! Il ne l'a pas soutenu non plus et lui a même menti quand le chat qu'elle avait adopté, s'est sauvé.
Il pressent très vite que ce départ est lié au passé de ses parents et que même si son père reste mutique à ce sujet, il a des choses à découvrir autour de leur jeunesse et de leur arrivée en France...
Salmane comprend qu'elle a été déçue par sa famille trop peu reconnaissante de sa présence attentive, alors qu'elle avait toujours tout fait pour leur bonheur, sans que ni son père, ni lui-même ne s'en aperçoivent. C'est elle qui a, à présent, éprouvé le besoin de se faire du bien et de renouer avec le passé sur lequel Hédi et elle, ont toujours gardé un lourd silence : ils étaient tous les deux orphelins, sans attaches ni famille et voilà tout ! Mais est-ce la vérité ?
Oscillant entre tristesse, colère et détermination, Salmane va finir par découvrir que sa mère est partie en Tunisie, ce pays sur lequel ils avaient, d'après son père, définitivement tiré un trait. Alors pourquoi... pourquoi est-elle partie là-bas ?
Il décide de partir la rejoindre pour lui parler, mieux comprendre cette mère qu'il admire pour son courage et qu'il se surprend à aimer encore davantage maintenant qu'elle les a quittés...et lui demander de revenir.
Car comment se construire, devenir adulte et faire des projets d'avenir quand on ne sait rien de ses racines ?
Mon unique certitude est que je suis un sous-fils, qui possède plus de photos de sa cité que de sa mère dans son téléphone. Comme d'autres à la Caverne, je suis un champion des odes à la Mama. On jure sur tout et n'importe quoi qu'on leur donnerait nos vies. Alors que pour Amani, je n'ai même pas été capable de sacrifier un milligramme de routine. Je connais par cœur le numéro de la pizzeria qui nous livre au Parking, mais je suis incapable de me souvenir de celui de ma mère.
Je ne peux m'empêcher de trouver ma mère méchamment classe. Autant je n'aurais pas cru Hédi aussi friable, autant je n'aurais jamais pensé qu'elle était aussi forte. Je l'aime encore plus en pensant à son cabas Ikea en mode fugitive. En vrai, je ne l'ai jamais autant aimé que depuis qu'elle a filé.
Nous, Gammoudi, n'avons pas de valise. Mais nous avons tous un passeport à jour grâce au Front National.
Le Dimanche 21 avril 2002 à 20h01, ma mère a lancé une opération paperasse, elle qui était aux antipodes des choses administratives...
Terminons joliment le mois de novembre avec ce roman, sensible et pudique, mais bourré de tendresse, qui est pour moi un véritable coup de cœur.
L'auteur le dédie à ses parents.
C'est le premier roman de l'auteur. J'ai beaucoup aimé la délicatesse de son écriture et la simplicité de ses propos qui sonnent toujours justes. J'ai adoré sa verve et son humour bien présents, (vous le savez bien l'humour cache souvent une très grande pudeur). Il y a beaucoup d'émotion et de poésie qui se dégagent de cette histoire apparemment toute simple mais qui parle avec gravité de la question des racines, de l'exil, de la vie loin des siens, et de la langue maternelle qu'il faut oublier pour mieux s'intégrer, mais qui revient dans les rêves et permet de panser les plaies.
Le roman nous parle aussi de secrets de famille, de l'oubli nécessaire pour continuer à vivre mais aussi du poids des non-dits qui s'alourdit d'année en année, si la parole n'est pas libérée.
L'auteur dresse un tableau à la fois intime et social de ce quartier ouvrier de la Caverne. Cette cité HLM, éloignée de Paris, qui ressemble à celle où l'auteur a vécu enfant, est surnommée non sans humour "les HLM de Lascaux" à cause des reproductions de bisons, de mammouths et autres graffitis préhistoriques peints sur les murs que les étrangers à la cité doivent payer pour admirer ou prendre en photos. Cette cité si vivante, avec ses tours entourées de forêt, son parking et ses carcasses de voiture où les jeunes se rassemblent pour refaire le monde jusqu'au bout de la nuit, son banc où les vieux revivent le passé, son bar (le Mascara) où les travailleurs se retrouvent, ses habitants chaleureux qui prennent toujours soin les uns des autres quelles que soient leurs origines, c'est comme une très grande famille. Vous l'aurez compris, ce quartier ouvrier de la Caverne est un personnage à part entière !
Les habitants ou les personnages secondaires qui apparaissent comme importants dans le roman, comme Archie, Nader, ou Mimi par exemple, sont tous de belles personnes pudiques sur leur vie et leurs difficultés quotidiennes. L'auteur ne tombe jamais dans la caricature ni dans l'uniformisation. Derrière ses descriptions, il y a beaucoup de finesse psychologique, de réalisme et d'humanité.
L'auteur dresse ici, avec Amani, l'héroïne principale du roman, un superbe portrait de femmes, une femme qui s'est sacrifiée pour les siens sans jamais se plaindre, mais qui va décider de réaliser ses rêves avant qu'il ne soit trop tard. Son départ va de plus être un déclic pour ceux qu'elle aime et le lecteur pressent que c'est aussi ce qu'elle a voulu provoquer pour tous les sauver.
C'est donc également avec beaucoup de tendresse qu'il nous parle des relations familiales, et de ce couple émouvant qui n'a pas su, à cause de la routine et du poids du passé, continuer à s'aimer comme avant. Les échanges père-fils sont devenus trop souvent houleux car teintés d'incompréhension. Ils sont tous deux bien trop pudiques pour aller l'un vers l'autre, et apparaissent désemparés, maladroits et fragiles sans Amani. Toujours pudiques et incapables de décrire leurs sentiments, seront-ils capables de lui (se) dire un jour "je t'aime" ?
Vous le découvrirez en lisant ce bel hommage à toutes les mères...
C'est beau, c'est drôle, c'est bien écrit et terriblement émouvant.
Voilà donc un auteur à suivre que j'ai eu la chance de rencontrer dernièrement, lors d'une soirée mémorable, gaie et très enrichissante dans une librairie provençale. C'est vraiment une belle personne, simple, qui sait créer du lien avec ses lecteurs.
La présentation de ce roman me permet de participer pour la dernière fois au challenge d'inganmic "Sous les pavés, les pages" qui a été prolongé de 15 jours pour permettre aux retardataires, dont je fais partie, d'écrire leur chronique.
Ce livre existe en version audio (lu merveilleusement bien par Mounir Margoum avec l'accent) pour ceux qui préfèrent ce support. C'est ainsi que je l'ai découvert grâce à la bibliothèque numérique de ma médiathèque dans laquelle je pioche abondamment en ce moment.

Lire à son sujet les avis d'Aifelle ICI , d'Hélène ICI et de Sandrine ICI, qui l'ont aimé, et sans doute d'autres personnes qui m'excuseront ou me signaleront mon oubli dans les commentaires.
J'ai peur, j'ai peur d'ouvrir cette tombe où on a enterré la Tunisie vivante.
Amani et Hédi n'ont jamais ouvert la porte d'une autre terre, d'un là-bas, puisqu'il n'y avait qu'ici. Un jour, mon père a dit que la Tunisie n'était pas montée sur le bateau avec eux. Pour ma mère, c'était moins poétique et plus chirurgical : nos racines avaient été sectionnées là-bas pour être recousues ici.