Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Les japonais croient que violer des femmes les rend plus forts avant de partir au combat ; les aide à gagner la guerre. Ils se croient autorisés à libérer leur énergie et à recevoir du plaisir, même lorsqu'ils se trouvent loin de chez eux, puisqu'ils risquent leur vie pour l'empereur, au combat. Ils en sont tellement convaincus qu'ils enlèvent nos filles...
Sur l'île de Jeju, en Corée du Sud, Hana, 16 ans et sa petite soeur Emi vivent avec leur famille dans la petite communauté haenyeo. Par tradition ce sont les femmes qui font vivre leur proche en plongeant en apnée pour pêcher des coquillages qu'elles iront ensuite vendre au marché.
Alors qu'Hana est en train de plonger avec sa mère, elle voit un soldat sur la plage s'approcher d'Emi qui n'a que 9 ans, est encore trop petite pour pêcher et joue sans se douter de ce qui l'attend. Sa mère étant encore au fond de l'eau, Hana sans hésiter un seul instant, rejoint le rivage et réussit à cacher sa petite soeur. Elle va être enlevée à sa place. Commence alors pour elle un douloureux voyage...
Elle a été enlevée par Morimoto un soldat japonais qui, lors du tri des filles, la met aussitôt de côté pour son propre compte. Il la viole afin de la préserver de ce qui l'attend ensuite, lui dit-il. Elle le déteste aussitôt et n'a qu'une envie, celle de le tuer pour l'avoir enlevé à sa famille et à sa vie de haenyeo.
Il l'emmène d'abord en Mandchourie dans un bordel où toutes les jeunes femmes coréennes, chinoises, ou originaires des Philippines doivent satisfaire les désirs des soldats japonais. Ce sont "les femmes de réconfort" emmenées de force comme esclaves sexuelles. Malgré la solidarité qui s'installe aussitôt entre les jeunes filles, et le fait qu'Hana découvre différentes techniques pour se préserver de la violence de certains soldats, elle ne pense qu'à fuir.
Une opportunité se présente lorsque Morimoto, qui désire qu'elle devienne sa femme, lui donne rendez-vous à l'extérieur un soir où il est de garde de nuit au bordel. Elle ne va pas aller le rejoindre comme prévu...
Lorsqu'il la retrouve, alors qu'elle pense qu'il va la ramener au bordel, il la conduit jusqu'en Mongolie où elle va vivre quelques semaines sereines au milieu des gens de là-bas, si doux et prévenants. Elle va presque oublier la mer, la plongée avec sa mère et l'affection qu'elle portait à sa petite soeur. Elle se reconstruit dans cette famille attentionnée, protégée par le jeune Altan qui est amoureux d'elle. Ils ont le même âge et malgré leur difficulté de communication, commencent à s'attacher l'un à l'autre. Mais Morimoto revient la chercher...
En parallèle de l'histoire d'Hana, en 1943, pendant la guerre donc, le lecteur suit en 2011 l'histoire d'Emi, qui est à présent une vieille dame. Après la disparition d'Hana, elle est devenue elle- aussi une haenyeo. Elle est sur le point de quitter son île et ses compagnes de pêche pour partir en avion rejoindre ses enfants qui vivent à Séoul.
Sa fille YoonHui est chercheuse à l'université car elle a refusé dès son plus jeune âge de devenir à son tour une hanenyo et a poursuivi des études. Elle vit à présent en couple avec Lena qui adore Emi. Hyoung son fils ne pense qu'à son travail et se montre plutôt impatient avec sa mère, il lui reproche en particulier ses silences et le fait qu'elle ne veut jamais raconter son passé.
Là-bas, elle va chaque année participer à un grand rassemblement appelé "les manifestations du mercredi" qui a lieu depuis que la première femme de réconfort a osé prendre la parole pour raconter son calvaire, les circonstances de son enlèvement, l'éloignement de sa famille, les humiliations subies, les viols quotidiens, et les violences qui parfois pour certaines d'entre elles pouvaient aller jusqu'à la mort. Emi espère y croiser un jour sa soeur ou quelqu'un qui l'a connue. Cette manifestation a lieu pour réclamer justice et surtout la reconnaissance par le pouvoir japonais des enlèvements et des violences perpétrés sur ces très jeunes filles...C'est un crime de guerre qui est aujourd'hui reconnu comme tel, (il ne l'était pas en 2011) mais qui est resté tabou.
Mais la santé fragile d'Emi va l'obliger à révéler à ses enfants ses secrets longtemps enfouis.
Elle ne leur a en effet jamais rien révélé de ses souffrances, de sa honte, rien de ce qu'elle a eu à endurer au cours de sa vie. Pour les préserver et se préserver elle-même de trop de souffrance, elle a tiré un trait sur son passé et ils ne connaissent pas l'existence de leur tante, ni les circonstances de sa disparition. Elle est obligée aussi de leur raconter les circonstances dans lesquelles elle a connu leur père, aujourd'hui décédé, pourquoi il l'a épousé et aussi en quoi il est responsable de la mort de leur grand-mère, car avant d'être un simple pêcheur, tel que les enfants l'ont connu, il était policier à la solde du gouvernement...
C'est à cet instant que la honte avait envahi la petite Emi, honte de s'être cachée dans le sable, recouverte par les algues, pendant que la première-née de sa mère, source de fierté, sa partenaire des mers, tombait aux mains des soldats japonais. Emi n'avait rien fait pour les en empêcher.
Les mots sont un pouvoir, lui avait un jour dit son père après lui avoir récité l'un de ses poèmes au message politique. Plus tu en connaîtras, plus tu auras de pouvoir. C'est pour cette raison que les japonais ont banni notre langue natale. Ils limitent notre pouvoir en limitant nos mots.
Voilà un roman que je pensais léger en l'empruntant en médiathèque (je ne lis jamais les quatrième de couverture !) mais j'ai changé d'avis en cours de lecture.
Bien que les personnages soient fictifs, l'autrice nous parle d'un sujet réel qui a une importance historique et sociale capitale : l'enlèvement, les viols et la séquestration par les soldats japonais de milliers de jeunes filles coréennes durant la Seconde guerre mondiale.
Il faut noter que le Japon n'a reconnu que très récemment les faits et l'existence de ces "femmes de réconfort" dont je n'avais personnellement jamais entendu parler. Or, près de 200 000 coréennes auraient été ainsi enlevées à leur famille. On sent que l'autrice s'est documentée sur le sujet et d'ailleurs si vous voulez en apprendre davantage sur ces horreurs vous trouverez plusieurs sites sur internet qui en parlent, ainsi que des détails sur la Statue de la Paix à Séoul dont je ne vous dirai rien de plus mais dont l'histoire (fictive) clôt le roman.
Le roman nous parle aussi des traditions qui font partie intégrante de la culture coréenne en particulier de tout ce qui entoure la communauté des haenyeo. Le roman commence d'ailleurs par décrire une scène totalement interdite par le gouvernement d'occupation japonais : c'est le "gut", leur rituel chamanique, indispensable avant qu'Hana fasse sa première plongée en tant que véritable haenyeo, c'est-à-dire seule, sans sa mère à ses côtés. Hana suit sa mère jusqu'au rivage dans l'aube à peine naissante pour être initiée. La chamane demande alors que les plongeuses soient protégées et que la pêche soit abondante.
L'histoire d'Hana est émouvante parce que bien entendu le lecteur sent bien la détresse, la peur, et ne peut qu'être choqué par les violences qu'elle a subies de son enlèvement au premier viol par Morimoto, puis lors de sa première journée au bordel et les suivantes. Heureusement un peu de baume au cœur se situe dans la solidarité et l'entraide entre les filles toutes très jeunes qui font tout pour tenir le coup, ne plus songer au suicide et vivent dans l'espoir de revoir un jour leur famille quand la guerre se terminera.
Emi a un caractère différent et elle sait elle- aussi nous toucher dans sa quête et par les malheurs accumulés dans sa vie. Heureusement ses enfants, une fois qu'elle aura eu le courage de leur dévoiler ses secrets vont changer d'attitude avec elle.
L'écriture est simple. L'autrice va droit au but mais elle nous parle de ces femmes avec beaucoup de pudeur et de sensibilité. Elle connait le sujet car elle est fille et petite fille de coréens. C'est la raison pour laquelle elle a décidé de se pencher sur ces drames humains.
Je ne savais pas grand chose sur l'histoire de la Corée, sur la vie au sein de cette petite île et sur les traditions qui entourent ces filles de la mer. J'en sais un peu plus à présent grâce à ce roman douloureux mais dont les figures féminines fortes méritent d'être découvertes et surtout de ne pas être oubliées dans la Grande Histoire. En tant que femmes, nous avons un devoir de mémoire envers leur destinée.
Il faut savoir que le sujet est toujours tabou au Japon et la cause de tensions avec la Corée du sud mais je trouvais important de parler ici de ce que les habitants d'autres pays ont subi durant la Seconde Guerre mondiale, dont nous commémorons demain la fin.
Remarque : Bien que depuis le 1er décembre 2016, l'activité des femmes appartenant à la communauté des haenyeo soit inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l’Unesco, et que ce livre décrit certaines scènes se passant dans la mer au large de l'île de Jeju, je ne pense pas qu'il puisse être pour autant intégré dans le booktrip en mer 2026 de Fanja. Le sujet principal étant la seconde guerre mondiale et cet esclavage sexuel devenu crime de guerre.
Je vous souhaite à tous un très bon weekend prolongé et je vous retrouve pour ma part lundi prochain !
Emi les avait protégés, les avait préservés des horreurs de ce monde. Depuis toujours, Emi avait tout fait pour que ses enfants ne connaissent pas les souffrances qu'elle avait endurées. Les tenir dans l'ignorance était l'acte le plus généreux. Et c'était par amour qu'elle l'avait fait.