Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caractère inoubliable.
Voilà un court roman que je devais absolument vous présenter cette semaine, vu qu'hier je vous ai emmené dans un lieu prénommé la "forêt Giono" (ICI) dont je vous donnerai encore plus de détails demain. Certains parmi vous se sont demandés pourquoi une telle appellation, mais il fallait bien que je ménage un peu le suspense !
Tout d'abord, avant que nous parlions du contenu de ce court roman qui est pour moi, une relecture, voici quelques-unes des couvertures récentes choisies par les différents éditeurs pour ce même livre, au fil des années. Comme vous le devinez, il s'adresse à tous les âges dès 9/10 ans et jusqu'à 99 ans !
Voici différentes couvertures pour ce même livre.
Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il pensait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu'il y a d'impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n'y avait rien auparavant.
Dans cette magnifique histoire qui commence comme un conte, un jeune homme, le narrateur, nous raconte comment, lors d'une de ses randonnées en montagne dans les Alpes-de-Haute-Provence, alors qu'il vient de passer la nuit près d'un village abandonné totalement en ruine, il fait connaissance avec un personnage inoubliable.
Alors qu'il pensait trouver une fontaine au village, et qu'il est toujours à la recherche d'une source pour s'abreuver à 5 heures de marche de là, il rencontre en effet un berger, Elzéard Bouffier, qui l'invite à passer la nuit dans sa modeste cabane, auprès de son troupeau. La cabane est en fait une magnifique maison toute en pierre et bien aménagée.
Le berger s'est replié avec son troupeau, à cet endroit isolé au milieu des montagnes, après avoir perdu sa femme et ses enfants et tout ce qu'il lui importait de sa vie d'avant. Depuis, il mène une vie calme et sereine au milieu de ses bêtes et de son chien.
Tous les soirs, une fois le repas terminé, il trie des glands qu'il a ramassés dans la journée en gardant son troupeau. Il en choisit cent qu'il met de côté. Le lendemain, muni d'une longue barre de fer, il va les planter sur les coteaux désertiques, espérant ainsi redonner vie à ces montagnes. Et en effet, depuis trois ans qu'il s'adonne à cette tache quotidienne, il a réussi à voir pousser quelques jeunes et belles plantules.
Mais la guerre de 14 passe par là, le narrateur revient sur les lieux cinq ans après, meurtri par ce qu'il a vécu. Il découvre alors que les plantules sont devenues de superbes chênes qui ont grandi et le dépassent déjà en taille à présent. Non seulement le berger est toujours en vie, mais il a abandonné ses brebis pour devenir apiculteur tout en poursuivant inlassablement sa mission quotidienne...
Au fil des ans, à la place de la montagne dénudée, se dresse désormais une magnifique forêt de chênes...mais aussi de bouleaux, de hêtres, d'érables. Certains crient au miracle...car la vie est revenue dans la montagne et avec elle la biodiversité. L'eau coule maintenant dans la vallée et peu à peu malgré la Seconde guerre mondiale qui pointe le bout de son nez, la vie va reprend, des maisons sont reconstruites et des villages retrouvent leurs animations et leurs rires d'antan...
Quand je réfléchis qu'un homme seul réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Chanaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable.
Ce roman très poétique, écrit en 1953, est une pure merveille littéraire bien que ce soit un texte simple d'une grande sobriété. Il en dit davantage que de nombreux romans qui nous parle d'écologie aujourd'hui. Il s'agit non seulement d'un hymne à la nature mais aussi d'une très belle découverte tant littéraire qu'humaine.
Jean Giono a écrit ce récit à la suite d’un concours organisé par le magazine américain Reader’s Digest. Le livre a été publié partout dans le monde. Il a été traduit dans 12 langues et est considéré aujourd'hui comme un véritable manifeste de la cause écologique.
Il nous parle de la mort d'une région qui, à cause du surpâturage, des incendies, des étés de sècheresse...a été désertée par ses habitants alors qu'elle était pourtant déjà occupée à l'époque gallo-romaine.
Le berger qui ne s'encombre pas l'esprit en tergiversations diverses, va droit au but et propose une belle façon d'y ramener la vie. Il sait qu'une partie de ses plantations ne donneront rien mais l'important est pour lui que certaines résistent aux éléments et décident de s'implanter, quel que soit leur nombre. Avec de la volonté, de la minutie, du travail, de la patience, et beaucoup d'amour de la terre et de la nature, il réussit à faire des prodiges, s'opposant ainsi à la folie destructrice des hommes, symbolisée dans le roman par les deux guerres mondiales, qui constituent le contexte historique en arrière-plan. Ce qu'il veut lui, c'est changer le monde qui l'entoure, garder espoir, et prouver que la nature peut reprendre le dessus.
Pour l'auteur, et cela est vrai dans toute son oeuvre, l'arbre est le symbole de la vie, de la résilience et de l'espoir. Dans ce texte que l'on peut considérer comme d'avant-garde, il invite le lecteur à faire de même, c'est à dire à donner toute sa chance à la nature, à se sentir responsable de son devenir, à la préserver des hommes et à changer le monde qui nous entoure car chaque petit geste même dérisoire ou apparemment sans espoir, compte.
C'est aussi un texte qui aborde la notion de bonheur, celui de faire tous les jours, tranquillement, quelque chose auquel on tient, sans attendre aucun remerciement ni louange de qui que ce soit.
A noter aussi que l'auteur prête un caractère "divin" au berger et insère dans son texte de nombreuses références à la Bible et à Dieu.
Jean Giono nous offre un texte universel et une lecture à plusieurs niveaux, ce qui explique que ce roman ait été publié soit en littérature jeunesse, soit adulte et qu'il soit étudié en classe dès le CM1 mais aussi au collège. J'ai découvert, sauf erreur de ma part, que cette oeuvre à la portée humaniste, était même intégrée dans le programme du bac de français pour illustrer les thèmes de l'écologie et de l'humanisme, entre autres.
Mais, quand je fais le compte de tout ce qu'il a fallu de constance dans la grandeur d'âme et d'acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d'un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette oeuvre digne de Dieu.
De ce court roman a été tiré un superbe film d'animation que vous êtes sans doute nombreux à connaître.
Il a été réalisé par l'illustrateur québécois, Frédéric Back pour Radio-Canada en 1987. Il illustrera ensuite l'album (en format italien), que je vous présente aujourd'hui, en 1989.
Deux versions du film sont sorties en même temps : une version française, narrée par Philippe Noiret, et une adaptation anglaise par Jean Roberts, narrée par Christopher Plummer. La musique a été composée par Normand Roger.
Le film a reçu de nombreux prix dont le Cristal du court métrage du Festival international du film d'animation d'Annecy en 1987 et l'Oscar du meilleur court métrage d'animation, décerné par l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences de Los Angeles, aux États-Unis, le 11 avril 1988. En tout, il en a gagné plus de quarante dans des festivals un peu partout dans le monde !
Je vous mets le lien ci-dessous, puisque disponible dans Youtube.
Et c'est sur cette "mosaïculture" inspirée des dessins de Frédéric Back que se termine mon article du jour. Elle représente le berger en train de planter ses graines et est exposée au parc des Faubourgs, à Montréal. Je le précise pour ceux qui ont eu la chance d'y aller ou iront un jour (photo wikipedia).
Bonne lecture !