Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Pela el Ojo était alors une sorte de grand marécage écrasé de chaleur, aux rives humides, peuplé de maisonnettes sur pilotis aux portes toujours ouvertes. Les habitations étaient édifiées sur cette eau trouble, avec des cuisines à la belle étoile, de vieux fourneaux noircis et des poubelles flottantes que la ville avait rejetées dans ses faubourgs. On y pétrissait du pain, on y trafiquait du carburant. Les enfants vivaient nus sur ces palafittes, circulant sur le squelette de mille troncs d'arbres sans cesse rafistolés, pataugeant sur la surface du lac comme les palais de Venise, ce qui autrefois avait fait dire aux navigateurs vénitiens, qui étaient venus avec les odeurs de vélin et de sceaux de cire, qu'ils y reconnaissaient une "petite Venise", une "venezziola", une Venezuela.
Les paysans de Maracaibo disent que, dans toute portée de chats, il y a un jaguar. La mère, prudente, l'éloigne des autres. Elle le chasse. Dès lors, il grandit autrement. Il s'émancipe différemment. Ce sont les bâtisseurs de cette ville. On grandit tous avec un mythe. On est tous fils d'un rêve de jaguar...
Nous sommes au Venezuela au début du 20ème siècle.
Une femme surnommée "la muette" trouve un nouveau-né abandonné sur les marches d’une église de Maracaïbo, devant laquelle elle vient mendier tous les jours. Dans ses langes, une petite boîte servant à rouler les cigarettes. Elle décide de garder l'enfant, trouvant là une nouvelle façon d'attirer à elle la générosité des gens. De ce début intéressé vont naître des sentiments sincères et un réel attachement.
Elle ne se doute pas un seul instant qu'un destin exceptionnel attend ce nourrisson qu'elle vient de sauver et a surnommé Antonio.
Bien qu'élevé dans la misère, le petit garçon est débrouillard et va trouver très vite du travail. Il va tout d'abord revendre des cigarettes, puis se faire embaucher comme porteur sur les quais, puis piroguier pour une entreprise pétrolière, ensuite, à 13 ans à peine, comme homme à tout faire dans une maison de passe où il deviendra barman. C'est là qu'il va rencontrer par hasard Elias, son père, ce qu'il ne sait pas au départ. Elias est un marin chercheur d'épaves (et d'or si possible). Il va recommander Antonio à son frère qui a déjà une famille nombreuse.
Là-bas, Antonio Borjas Romero découvre une vraie famille, joyeuse, bruyante, aimante. Il va aller à l'école et réussir tellement bien et vite qu'il poursuivra des études de médecine et deviendra un grand chirurgien, connu et reconnu. Il accomplira de grandes choses pour son pays car il reviendra à Maracaïbo, y fondera la première université de la ville et deviendra recteur de la plus grande université du Venezuela.
Durant ses études à Caracas, il a rencontré celle qui deviendra sa femme et il arrivera à la séduira grâce à son imagination et à son cahier contenant mille histoires d'amour, véritables témoignages recueillis grâce à son talent et à son charme naturel. Anna Maria, c'est son nom, deviendra la première femme médecin gynécologue du pays. Elle aidera les femmes, y compris à avorter. Tous deux vont vivre heureux, se consacrer à leur métier puis à leur petite fille née en pleine révolte du peuple qu'ils surnommeront Venezuela.
Mais Antonio, s'engage politiquement pour la démocratie contre la dictature, ce qui lui vaudra d'être emprisonné et torturé comme l'ont été ses propres ancêtres.
Alors que ses parents n'ont jamais quitté leur pays, auquel ils resteront très attachés toute leur vie, Venezuela elle, ne rêve que de la France, et de partir pour Paris...
Mais peut-on réellement se détacher du pays de son enfance ?
Ces récits merveilleux restèrent gravés d'une façon si profonde dans le marbre de sa mémoire que, plus tard, alors qu'on vissait la plaque sur la rue qui porterait son nom, Antonio put revivre avec une insolite précision ce matin caniculaire où, tout à coup, sur le petit port de Santa Rita, au milieu du tumulte de cordages et de lourdes chaînes, il vit arriver la statue du Libertador Simon Bolivar, lors de son escale à Maracaibo.
Le lendemain, dès l'aube, il découpa un morceau de carton, prit deux tabourets et se rendit, d'un pas décidé, à la gare routière qui était la plus grande fourmilière de la région. Au milieu du hall central, il installa les tabourets l'un en face de l'autre. Il posa le carton au centre duquel il avait peint en noir pour que les autres lettres soient visibles de loin :
"J'écoute des histoires d'amour".
Antonio était devenu un homme...
Il portait l’odeur de la terre qu’elle avait quittée, du halage des chevaux, des joncs baignés de soleil de la lagune où, plutôt, des ancêtres communs avaient érigé des palafittes pour résister aux Espagnols. Il sentait la mangrove, la corne des taureaux, le pétrole des plaines, son accent lui rappelait ce monde abandonné où les collines murmuraient les souvenirs des caciques tombés, enterrés avec leur poids en or et où les tortues avaient des carapaces en diamants. A partir de ce jour, dans son regard, Ana Maria chercha toujours le reflet du lac Maracaibo.
Elle comprit qu’elle avait une double lutte à mener, celle de la médecine et celle des femmes. Elle saisit pourquoi il ne lui serait pas permis de fréquenter comme tout le monde les auberges et les bars, pourquoi elle n’aurait pas droit à l’erreur, pourquoi elle n’aurait d’autre choix que la réussite, mais elle comprit par-dessus tout que l’inépuisable pouvoir de la connaissance, le savoir qui rend plus fort, l’aiderait aussi à vaincre.
Anna Maria comprit alors que venait de surgir des labyrinthes de son pays un minotaure terrifiant qui, non seulement obscurcirait les dix années suivantes, mais fendrait la sérénité de sa vie.
Voilà un roman superbe, que j'ai adoré découvrir. C'est le second roman de l'auteur que je lis après "L'héritage", présenté ICI dans lequel l'auteur rendait hommage à son père.
Le titre fait allusion à une légende des paysans de la région de Maracaïbo, qui pensent que, dans chaque portée de chats, il y a un jaguar celui qui une fois refoulé de la portée s'en sortira par ses propres moyens.
Le roman est une fresque politique, historique et surtout familiale, autobiographique mais romancée. L'auteur s'est en effet inspiré de la vie de son propre grand-père, le père de sa mère. C'est une famille au destin incroyable.
Le roman comprend quatre grandes parties, chacune consacrée à un des membres de la famille : Antonio, d'abord, le grand-père de l'auteur donc, puis Anna Maria Rodriguez, sa grand-mère, ensuite Venezuela et il se termine avec Cristobal, le fils de Venezuela, un double de l'auteur. Ce dernier nous raconte donc la vie d'Antonio et de sa descendance sur plusieurs générations mais nous permet aussi de rencontrer tout un panel de personnages incroyables.
Tout en titillant notre imaginaire, il nous décrit avec beaucoup de poésie, des personnages inoubliables, tous hauts en couleur, nous fait entrer dans le monde des plus démunis et des plus pauvres du pays avant de nous emmener vivre ailleurs. Nous les accompagnons dans leur vie quotidienne, dans leur histoire d'amour, dans leur quête du bonheur.
L'auteur nous fait voyager au Venezuela, mais même s'il y revient à la fin du roman, il va aussi entre temps, nous emmener au Chili et à Paris.
En toile de fond, le lecteur découvre l'histoire du Venezuela, les croyances encore ancrées dans la vie du peuple ainsi que ce pays d'Amérique du Sud, coloré et vivant, en pleine expansion depuis la découverte du pétrole, une expansion qui a creusé encore davantage les inégalités déjà présentes auparavant et qui devra accepter que son peuple se révolte contre les injustices...
"Le rêve du jaguar" a été lauréat du Prix Femina et du Grand prix du Roman de l'Académie française en 2024. Il était temps que je le lise...maintenant que les médias se jettent sur les prix 2025 !
Cette décision fut comme un décret. Il était arrivé à la conclusion que le plus beau cadeau de l'existence est la possibilité de l'arrêter à sa guise. La certitude de sa mort survint d'un coup. Il n'en fut pas surpris, car il avait assez vécu pour connaître les limites de son corps, mais il se rendit compte que l'envie d'en finir était venue plus tôt qu'il ne l'aurait imaginé.
Cristobal ne dit rien. Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l’arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s’il s’agissait d’une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l’esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l’excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l’on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes...il n'imaginait pas qu'elle était partout. Les révolutions s’y abreuvaient aussi. Elles échouaient parce qu’on oubliait de faire, pour les stimuler, ce qu’on avait fait pour les susciter.