Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Il faisait un grand jour bleu et froid dans la combe étroite d'où surgissait la flèche chevronnée de rose et de roux. Ils étaient comme projetés par elle par-dessus les toits et les ruelles où l'eau claire et glacée de la montagne coulait à toutes les fontaines monumentales...
Jouissant de la main et de l'œil, il caressait cette pierre sortie des entrailles de son pays et il greffait modestement son habileté sur le génie des premiers créateurs. Il appartenait, à ce moment-là, à l'immense et mystérieuse confrérie des bâtisseurs, uni à eux à travers sept siècles, dans ces sites privilégiés de son pays.
La Gazette surnommé le "pape des escargots" est un homme étrange, une sorte de prophète à la fois poète et troubadour, car il aime chanter. C'est aussi un nomade qui distribue sur sa route la bonne parole, apporte les dernières nouvelles et sa propre vision du monde en échange du couvert, bien arrosé de préférence, et du gîte pour cuver tranquillement. On le dit fils de curé et d'une prostituée. Personnage haut en couleur, très fantasque et un peu sorcier, il aime être écouté et prétend être le dernier druide, mais personne ne sait ce qu'il doit croire ou pas du contenu de ses discours.
Tout en faisant croire à ses ouailles qu'il est immortel et a de ses propres yeux vu tous les événement qu'il raconte, il retrace pour les paysans vivant loin du monde, l'histoire de notre pays depuis les Celtes. Mais il met aussi en garde contre l'excès de progrès qui les éloignent de la terre et du bon sens paysan, contre les produits chimiques qui ne peuvent qu'être responsables des nombreuses maladies qui les touchent et, contre l'expansion des villes qui ne peut qu'à terme faire disparaître la nature et les animaux sauvages.
La Gazette va se retrouver mêlé au destin de Gilbert qu'il considère comme son fils spirituel, et qui, bien que paysan, ne désire qu'une chose c'est qu'on le laisse tranquille afin de s'enfermer dans son "atelier" pour sculpter. Autodidacte, Gilbert sculpte en effet des pièces remarquables sans même en être conscient. Les villageois, y compris ceux de sa famille, ne le prennent pas au sérieux et le traitent de fainéant. Mais le vieux curé du village, inquiet de savoir sa ferme à l'abandon, monte un jour jusqu'à sa maison et découvre stupéfait, les merveilles réalisées dans du bois de noyer. Il lui demande alors de travailler pour restaurer un calvaire, situé près d'une petite chapelle en ruine, élevée sur un ancien autel celte qui servait autrefois à un pèlerinage, le pèlerinage des Griottes. Gilbert accepte...
Mais voilà qu'un jour débarque deux parisiens, deux escrocs qui ont eu vent des remarquables réalisations de Gilbert, mais cela il ne le saura que bien trop tard. Ils le baratinent pour qu'il accepte de les suivre à Paris où ils veulent le faire connaître lui disent-ils, et lui donner des cours, tout en le logeant à leur frais. Gilbert cède et délaisse Eve sa promise. Il emmène bon nombre de ses œuvres avec lui comme on lui a demandé de le faire.
Un temps plein d'espoir, il va heureusement se rendre compte assez vite, qu'en quittant sa terre, il a perdu toute inspiration et c'est donc à temps qu'il va songer à reprendre sa vie en main, à revenir vers son pays natal et vers Eve sa bien aimée. Mais il est désormais démuni et dépouillé de ses sculptures qui seront "volées" par les deux "mécènes", sous prétexte de se rembourser largement de leurs dépenses. Qu'importe, Gilbert a rencontré Germain, un compagnon du devoir sculptant la pierre qui décide de le prendre en apprentissage et qui va l'emmener de chantier en chantier pour un voyage formateur dont il sortira grandi, car restaurer des cathédrales, ce n'est pas rien !
Je ne vous dirai rien de plus ni de la Gazette qui porte si bien son nom, ni de la vouivre, ou de la sociologue qui est tombée amoureuse de Gilbert durant son séjour à Paris et va le poursuivre jusque dans sa Bourgogne natale, ni d'Eve, sa bien aimée qui va l'attendre dans le désespoir le plus absolu, car ce serait dévoiler une trop grande partie de l'histoire.
Les mots sont le poison du peintre et le glas du sculpteur. On ne sculpte pas avec sa langue. Si chaque fois qu'on prend le ciseau on entend des bêtises comme "harmonie", "rythme", "projection du subconscient", "impact du visuel", comme Gilbert en entendait chaque jour, on est pour ainsi dire paralysé et ce qu'on fait est mou et froid comme une limace, vide et inutile...
Gilbert frissonna : la crypte ? La chambre dolménique ? Sous le sanctuaire ?
Ils descendirent dans l'église souterraine où le travail de restauration avait été très poussé par les maçons. Là enfin, ils trouvèrent des pierres parlantes : les chapiteaux. Sur les colonnes qui soutenaient les voûtes contrariées, ils s'alignaient dans la pénombre et les deux hommes en silence les étudièrent.
L'atmosphère était lourde et feutrée et leur suffoquait l'esprit. On ne pouvait même pas parler d'esprit, c'était le corps qui était environné, saisi et comme parcouru par des ondes...
Je n'avais jamais lu Henri Vincenot mais je savais qu'il avait longtemps participé à la revue "La vie du Rail" dans laquelle il écrivait des articles. Il a aussi beaucoup écrit sur la Bourgogne qui était sa région natale.
Voilà un roman truculent découpé en quatre parties. Il est empli d'humanité et de légendes et nous décrit un monde rural, simple mais plein de bon sens. La Bourgogne est aussi au centre du roman et un personnage à part entière. En cela, il s'agit d'un roman du terroir, mais aussi d'un roman social et historique bien qu'il se situe dans les années 60-70.
Les premières pages sont surprenantes car l'auteur emploie tout un vocabulaire très imagé qui nous semble même désuet et qui n'a pas manqué de me rappeler certaines des dictées que nous faisions dans le passé en cours de français au collège ou au lycée !
Bon je n'ai pas pour autant pris le dictionnaire près de moi car j'ai préféré me laisser imprégner de l'ambiance, une ambiance qui permet de sentir les choses, de comprendre les non-dits...Car dans ce roman une différence est faite entre le ressenti des habitants de ces contrées éloignées des villes et le savoir théorique, mis en avant dans les villes.
C'est un roman gai qui montre à quel point les gens de la campagne savaient s'amuser d'un rien. L'auteur met l'accent sur la solidarité et l'entraide qui régnaient (et règnent encore) dans les campagnes entre paysans. La générosité est de mise pour aider les autres en difficulté. Il y a entre les hommes beaucoup de respect, respect de la famille, de la parole donnée, et respect des valeurs propres à chacun en fonction de sa personnalité et de son parcours personnel.
La Gazette est un personnage d'avant-garde. Il veut rappeler à qui veut l'entendre que la France a des origines celtiques et que ce sont les Catholiques qui ont voulu oublier ses racines. C'est vrai que beaucoup d'églises ont été construites à l'emplacement d'un monument plus ancien, parfois celtique. Il en est de même de certaines de nos traditions (l'auteur prend l'exemple du feu de la Saint-Jean). La Gazette a beaucoup de connaissances historiques que je n'ai pas pour autant vérifiées de près, et ne cessent de les mettre en avant, mais il est visionnaire car il prévoit l'évolution négative de notre société et en particulier celle liée au progrès.
J'ai aimé pénétrer dans le monde des Compagnons du Devoir sculpteurs et voir de plus près le travail effectué pour rénover églises et cathédrales. C'est vraiment très intéressant de découvrir leur engagement, leurs valeurs, et la manière dont ils travaillent tous ensembles.
C'est un roman qui met en avant la terre nourricière et les hommes, ceux qui travaillent de leurs mains en particulier, pas ceux qui vivent sur le dos des autres. Une vision de la ruralité qui s'oppose dans le roman au milieu parisien dans lequel gravite des personnages qui pensent et parlent sans rien connaître des conditions de vie de ceux qui sont encore trop souvent considérés comme des êtres inférieurs ou qui s'y intéressent seulement parce qu'il est de bon ton de s'y intéresser.
Le Pape des escargots est paru pour la première fois en 1972. Il a obtenu le Prix Sully-Olivier-de-Serres cette année là, et le Prix Renaissance des lettres en 1979. Il a été adapté à la télévision en 1979. Vous pouvez retrouver sur Youtube, des extraits lus du roman ainsi que des extraits du téléfilm.
Un roman à découvrir !
- Il s'est marié aussi ! ...
- Et oui ! Il a acheté une chemise blanche ! Des bretelles ! et même une cravate !
- Une cravate ? Bougre !
- La femme ! Oui, toujours la femme ! Quand vous voyez un homme qui fait une ânerie, cherchez la femme !
- ça c'est bien vrai !
- Et ce n'est pas tout ! ...Il a ciré ses souliers !
- Non ?
- Me croie qui voudra : il a ciré ses souliers...et il s'est peigné !
- Pas possible !
Il y a dans chaque village, des vieillards qui, de coutume, n'ont pas la force de dépasser le coin de leur bûcher, et qui, l'hiver, montent tous les jours jusqu'aux granges, d'un pas alerte et décidé. On appelle cela "les miracles du chaudron". Quand un vieux, malade en été, agonisant à l'automne, tarde à mourir, on dit : "Il attend l'alambic"...