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Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...

La commode aux tiroirs de couleurs / Olivia Ruiz

J.-C. Lattès, 2020

J.-C. Lattès, 2020

C’est maintenant, en te le racontant, que je mesure à quel point ma sœur a été solide. Elle était si dure avec nous, et moi si enfermée dans ma fureur d’adolescente, que je lui en ai voulu souvent, et c’était injuste. Léonor avait six ans de plus que moi, Carmen quatre de moins. Moi, j’avais dix ans…le jour où nous avons embrassé nos parents pour la dernière fois…

Toi, tu penses qu’il faut révéler les secrets ?

Ta mère, si différente de moi, m’a répondu très calmement :

- Maman, un secret, c’est fait pour être tu, c’est son essence même. Le révéler, c’est rompre son existence, le faire partir en fumée, et là, la vengeance du secret peut devenir terrible, a-t-elle dit en me souriant. Moi les secrets, je n’y touche pas. Je les laisse tranquille dans leur cachette.

 L’Abuela, la grand-mère vient de mourir et avec papi et sa fille Nina, elle a dansé pour oublier…

Maintenant qu'elle est rentrée chez elle et que Nina est endormie, elle se retrouve bien seule dans sa petite maison, en face de la jolie commode aux tiroirs de couleurs de Rita. C'est son unique héritage avec cette clé rouillée qui permet d'ouvrir les tiroirs. 

Elle n’avait que 4 ans, quand sa grand-mère en a fait l’acquisition. Cette commode a été l’objet de tous ses fantasmes d’enfant car ni elle, ni ses cousins, n'avaient le droit de s'en approcher, d'ouvrir un des tiroirs ou d'interroger l'Abuela pour en savoir plus sur leur contenu.  

L’Abuela a été le ciment de la famille. Elle l’a élevée et elle a emporté avec elle une partie de ses secrets. Il est temps à présent d’ouvrir les tiroirs, d'en avoir le courage... et c’est ce qu’elle va faire en une nuit à peine, découvrir les secrets de famille, ses racines dont elle ne sait rien car personne n'a jamais voulu les révéler.

C'est cette histoire qui nous est contée, à travers les mots de Rita, une plongée émouvante dans l'intimité d'une famille mutique. Le lecteur va découvrir dans chacun des tiroirs, des objets-souvenirs conservés dans cette commode (une médaille de baptême, un foulard bleu, des graines, des poèmes ou des photos, une enveloppe...) et bien entendu un pan de la vie de l'Abuela, de son enfance sous la dictature franquiste qui a bouleversé leur vie, à aujourd’hui.

L’Abuela, Rita donc, avait 10 ans en 1939, quand elle a dû dire au revoir à ses parents, qui sont restés en Espagne après avoir pris leur disposition pour envoyer leurs trois filles en France, à Narbonne, accompagnées par deux amis. Leurs parents sont engagés dans la Résistance anti-franquiste et veulent les mettre à l'abri : elles ne les reverront jamais.

L’arrivée en France ne se passe pas comme prévue. Beaucoup de français n'aiment pas ces réfugiés qui les envahissent. Mais d'autres agissent autrement. Sur leur route, elles vont croiser Madrina, qui va donner du travail à Leonor et  les loger en échange. Avec Carmen sa petite sœur, elles ont la chance d’aller à l’école mais doivent aussi travailler le week-end. L’accueil à l’école n’est pas des plus faciles. Il faut comprendre les consignes et aucune ne parle un seul mot de français mais la petite Rita apprend vite, elle veut s'intégrer et ressembler à toutes les autres petites filles. 

Quelques années après, Rita, devenue adolescente, veut voler de ses propres ailes et quitte Narbonne pour Toulouse, sans rien dire à sa famille (sa sœur aînée est à présent mariée), ni à leur protectrice. Là, elle va rencontrer Rafaelo…poète, musicien à ses heures et plein de charme. Elle commence par lui faire croire qu’elle est française, lui ne lui dit pas qu’il est très engagé dans la guerilla antifranquiste.

C’est le début pour Rita d’une belle histoire d’amour... tragique, mais inoubliable qui marquera sa vie et celle des générations futures à jamais.  

Je suis submergée par la colère. Heureusement qu’on a ça, nous autres humains, la colère. Pendant qu’on enrage sur un potentiel responsable, on cesse un peu d’avoir mal.

J’aurais voulu dompter ma fougue. J’aurais voulu être moins fière et oser lui dire que je voulais rester près d’elle. J’aurais voulu qu’elle m’accepte comme j’étais. Cela ne me faisait pas rêver, moi, tout ce qu’elle trouvait rassurant. Un travail. Un mari. Le sens des responsabilités. Est-ce qu’un cheval sauvage s’inquiète d’avoir des sabots entretenus ?

Peut-être qu’avec Rafael, même en moins d’un an, j’ai eu bien plus que la moyenne des gens en une vie, et que maintenant je dois rembourser du bonheur pour être aussi malheureuse que les autres…

Voilà un roman sur l'exil, la solitude et les difficultés liées à l'intégration dans un nouveau pays. C'est aussi un roman qui donne au mot liberté tout son sens. 

Le lecteur bien entendu comprend très vite que les fillettes ne reverront jamais leurs parents (ils se suicideront pour échapper à la torture et à la prison).  Il éprouve beaucoup d'empathie pour les trois sœurs. Toutes trois sont très attachantes et même si la sœur ainée est parfois très dure, on comprend la responsabilité qui pèse sur ses épaules, bien lourde à porter pour une adolescente, en charge de deux jeunes sœurs à rassurer et seule à savoir ce qui les attend. 

C'est un roman qui nous apprend beaucoup de choses sur le vécu de ces familles d'espagnols qui ont été obligés d'émigrer chez nous et de quitter leur pays dans des conditions tragiques, en laissant derrière eux, une partie de leurs familles et tous leurs biens. Je connaissais bien entendu l'histoire de l'Espagne et de la dictature de Franco, mais cela ne fait pas de mal de se (re)plonger à nouveau dans cette période tragique, bien que l'auteur n'approfondisse pas assez certains des événements (et que certains lecteurs le lui reprochent), elle donne envie d'en savoir plus. 

C'est aussi bien entendu, vous l'aurez compris, un roman sur la transmission, émouvant et sincère. Cette grand-mère au caractère bien trempé, très "méditerranéenne" d'ailleurs dans ses excès, qui se révolte, raconte avec fougue sa vie, ses drames, ses bonheurs, est très attachante. 

Le "grand-père" par contre (vous comprendrez en lisant le livre pourquoi je mets des " "), est mutique, invisible presque. C'est en effet un personnage sans relief, incompréhensible dans son attitude pour ma part, car il est à la fois généreux et indifférent et il restera un mystère pour moi. 

Je ne savais pas quelle était la part d'autobiographie dans ce premier roman, car je ne savais rien de l'auteur lorsque j'ai emprunté le livre à la médiathèque, oui je l'avoue, je n'en avais jamais entendu parler. Ce titre était noté dans mon carnet de lectures, ce qui prouvait seulement que sur un, au moins, des mes blogs préférés, quelqu'un l'avait aimé mais je n'avais pas noté qui. 

J'ai trouvé son écriture simple et vivante à la fois. L'auteur a su mettre un peu de légèreté et de couleurs dans un roman qui aurait pu être très lourd, vu le sujet. Quelques phrases en espagnol ajoutent au charme des propos. Les personnages sont attachants et c'est ce que j'attends d'un roman en partie autobiographique. 

C'est écrit sans fioriture, comme si l'Abuela nous parlait, ce qui ne m'a pas dérangé et donne au lecteur l'impression d'entrer dans la confidence et d'écouter la grand-mère raconter sa vie avec sincérité. Cette lecture pourra donc être partagée en famille avec les ados. Il m'a cependant manqué un petit quelque chose pour être véritablement conquise, que je n'arrive pas à définir, mais j'ai trouvé cette lecture émouvante, peut-être parce que tout simplement, j'aurais aimé que mes grands-mères me parlent ainsi de leur vie et de leurs secrets.

D'autres lecteurs pourront être surpris par le fait de changer de sujet, d'un chapitre à l'autre mais l'ensemble forme un tout. Je rappelle que chaque chapitre correspond à un tiroir donc à une période heureuse ou malheureuse de la vie de l'Abuela. Personnellement cela ne m'a pas perturbée, mais autant le savoir au départ pour ceux qui veulent le lire. 

 

Depuis j'ai découvert que l'auteur était née à Carcassonne et qu'elle était auteur-compositeur, interprète, actrice, réalisatrice et romancière ! Son vrai nom est Olivia Blanc (merci à Emma de me l'avoir précisé dans les commentaires). 

Elle a été révélée comme chanteuse par la Star Académy en 2001 : elle est arrivée en demi-finale aux côtés de Jennifer que tout le monde connaît, même moi ! C'est une émission que je n'ai jamais suivie et le savoir aurait suffi pour que je ne lise pas son livre, du coup cela m'a fait réfléchir sur mes aprioris. Depuis, je suis allée écouter sa voix, je n'ai pas honte je ne la connaissais pas du tout. Elle a ensuite joué comme actrice dans un téléfilm passé à la TV, que je ne connaissais pas non plus. 

Sa famille maternelle et en particulier sa grand-mère, ont fui le franquisme et ont vécu, comme dans le roman, entre 1981 et 1990 à Marseillette, dans le bar-tabac-hôtel-restaurant du village qu'Olivia Ruiz nous décrit dans le livre. C'est donc en partie de ses origines familiales qu'elle nous parle, sans doute elle-aussi aurait aimé que sa grand-mère maternelle lui en dise un peu plus sur sa jeunesse, car connaître notre passé c'est bien évidemment important pour se construire.

Rafael n’est pas un simple exilé. C’est un fugitif. Il est Enlace. Littéralement cela veut dire lien. Les Enlaces sont peu nombreux et triés sur le volet. Ce sont des hommes de confiance. Certains sont devenus maquisards pour ne pas avoir à quitter le pays. Rafael, lui, participe à l’acheminement de toutes sortes de marchandises depuis la France pour aider la guérilla antifranquiste.

…les tiroirs aux couleurs de l’arc-en-ciel. Parce que c’est ça que je veux que tu retiennes. Nos couleurs. Chaudes, franches. Je veux que ces femmes si différentes, si vivantes, si complexes qui composent ton arbre généalogique puissent t’inspirer et t’aider à savoir qui tu es, le fruit de quels voyages et de quelles passions.

Parce ce que je sais que se construire avec une histoire, même riche de blessures autant que de joies, d’épreuves surmontées comme de miracles accueillis, c’est une chance.

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L
J'hésitais à acheter ce livre mais d'après tes remarques il ne faut plus hésiter.
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C
Je ne savais même pas qu'elle avait écrit un roman :)
Merci pour cette découverte en tout cas.
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S
Bonjour Manou, je me souviens d'elle comme chanteuse je crois qu'elle avait pas mal de succès, je ne savais pas qu'elle écrivait aussi. Une histoire familiale tragique, que tu nous envie de découvrir, alors pourquoi pas. Peut-être un achat pour cet été !Bises et belle journée.
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É
Je note Manou ! Merci
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F
Bonjour, je ne savais pas qu'elle a écrit un roman ! je l'ai vue un jour que j'étais à Montmartre, on était à la même terrasse de café ! je te souhaite un bon week end, bisous
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A
Une lecture que j'avais trouvé pétillante.
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V
c'est un roman magnifique qui mérite d'être connu et reconnu, oui !
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M
J'ai eu aussi beaucoup de plaisir à le découvrir...
M
Je ne savais pas qu'elle avait écrit un livre - j'en prends note pour ma prochaine sortie en librairie - bonne journée - bisous
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B
Merci pour ta belle présentation.
Je l'ai lu en fin d'année dernière prêté par une copine.
J'ai bien aimé !
Bisous du jour Manou
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M
Un grand merci à tous pour vos messages et vos visites. Belle fin de semaine !
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M
un livre bien tragique, mais j'espère que de nos jours elle a pu pardonner à sa sœur qui a certainement dû faire ce qu'elle pouvait pour l'élever....je vais essayer de le trouver et en faire cadeau à mon mari.....passe une bien belle journée
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E
Je vais le prendre sur ma liseuse ! Bisous et bon weekend !
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M
J'ai le bouquin sur ma liseuse mais je ne l'ai pas encore lu...
Bonne soirée à toi et gros bisous,
Mo
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M
J'espère qu'il te plaira...Bisous et bon week-end au jardin
E
Merci pour le partage bonne soirée bisous
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P
Je suppose qu'il va bientôt sortir en poche. Je le lirai à ce moment-là.
C'est vraiment un gros succès pour un premier bouquin. Evidemment tout le monde (hum hum) connait la chanteuse ! Ça aide !
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C
J'ai plusieurs fois entendu parler de ce livre et mon avis était mitigé ... je crois que tu m'as convaincue !
Je connaissais la chanteuse, que je n'aime pas particulièrement, peut-être que l'auteur me plaira plus ...?
Belle soirée, bisous.
Cathy
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M
Il pourrait te plaire en effet car tu aimes les secrets de famille et il y en a ! bisous et bonne fin de semaine
M
Je ne connaissais que la chanteuse (j'aimais bien son premier album) mais je ne savais pas qu'elle écrivait... Pas plus attirée que ça, surtout parce que tu dis qu'il manque quelque chose...
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M
Je comprends mais c'est une lecture que j'ai tout de même trouvé plaisante et bien écrite. Ce petit quelque chose vient sans doute du fait qu'habituellement je lis souvent soit des polars, soit des livres davantage "littéraire"...c e n'est pas contre elle
D
j'ai entendu parler de ce livre et connais cette chanteuse qui était l'amie de Matthias Malzieu. Mais je ne savais pas du tout qu'elle était issue de la star academy presque jamais regardée.
Je vais voir s'il est dispo à la médiathèque.
pour ne rien dire d'un secret, mieux vaut oublier la confidence !
bises
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L
coucou merci ; je ne connaissais ni l'auteur ni le livre ; bisous
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E
Il faut absolument que je me procure ce roman dont j'ai entendu parler en bien !
Merci pour le partage...
Bisous et bonne soirée
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M
Et bien il doit être dans toutes les médiathèques je pense et peut-être paru ou presque en poche. bisous