Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Elle ne peut s'empêcher de se sentir coupable. Ce n'était pas une bonne idée de chercher du changement. Elle ne veut rien avoir de commun avec ces gens superficiels dont les valeurs la révulsent. Pire, elle a pris conscience de l'attirance qu'elle a ressenti, bien malgré elle, pour cette liberté entre aperçue. Un rien, et elle pourrait dévier de sa ligne de conduite, se renier. A cette seule évocation, la honte la submerge. Ses joues brûlent, les larmes lui montent aux yeux. Devra-t-elle tout raconter à Blaise ?
Dans les années 30, quelque part dans la région parisienne, une jeune bonne nous parle de sa vie quotidienne. Nous ne saurons jamais son nom. Courageuse, ponctuelle, efficace et dévouée, d'après ses employeurs, elle se lève aux aurores pour aller nettoyer, laver, ranger chez trois familles différentes au fil de la journée, transportant avec elle un lourd seau contenant les différents produits et chiffons dont elle va avoir besoin. Elle rêve de s'acheter une bicyclette pour ne plus avoir à se crever dès le réveil et économise pour ça.
Parmi ses employeurs, les Daniel, Blaise et Alexandrine, retiennent davantage son attention, parce que d'une part, Madame a toujours l'air contente de la voir arriver et que d'autre part, son pauvre mari est lourdement handicapé.
Ce weekend-là Irène, une des rares amies du couple, invite Alexandrine à venir passer du temps dans sa maison de campagne en Normandie où doit avoir lieu, entre autre, une partie de chasse. Blaise la pousse à accepter. Alexandrine se sent coupable mais finit par y aller. La petite bonne s'installe donc chez eux.
Elle qui regardait jusqu'à présent son maitre de loin, avec même un certain dégoût, va en apprendre davantage sur lui et sur les circonstances de ses blessures durant la première guerre mondiale. Blaise est en effet un ancien pianiste réputé qui a du être amputé des deux jambes et des mains et ne peut plus que rêver à l'homme qu'il a été. Grièvement blessé par un obus lors de la Bataille de la Somme, il fait partie de ceux que l'on a appelé "les gueules cassées" et le chirurgien qui lui a sauvé la vie, a fait des miracles.
D'heure en heure, tandis que la petite bonne s'adapte, Madame (Alexandrine), dans la maison de campagne de son amie, va de découverte en découverte. Elle est censée s'amuser, mais finalement elle s'ennuie quand elle est éloignée de sa maison. Elle se rend compte qu'elle est en décalage par rapport aux autres personnes présentes, car elle a depuis très longtemps renoncé à tout en ne faisant que s'occuper de Blaise, par devoir...
La petite bonne s'occupe consciencieusement de son maitre, mais sans pour autant le servir et sans aucune complaisance. Elle sait parfaitement ce qu'il peut faire ou ne pas faire seul. Elle l'aide à se nourrir, le lave, le surveille d'autant plus étroitement qu'il lui a demandé de l'aider à mourir ce qui la déstabilise fortement et ce qu'elle ne peut pas envisager un seul instant de faire.
Elle qui vient d'un milieu simple où la souffrance et la pauvreté sont quotidiennes, se met dans la tête d'arriver à le convaincre de renoncer à ce projet en lui prouvant que sa vie vaut encore le coup et qu'elle peut lui apporter des plaisirs différents certes de ceux du passé, mais importants pour continuer à avancer.
Alors ils se mettent à parler, lui à raconter sa guerre, son calvaire, elle, ce qui l'a fait souffrir dans sa courte vie : son mari qui la bat, sa mère qu'elle aimait tant et qui n'est plus là à présent, sa fatigue quant à sa vie quotidienne difficile...
Il va lui faire écouter pour la première fois de la musique (Mozart) sur cet étrange instrument, le gramophone, dont elle ne connaissait ni le nom ni le mode d'emploi. Blaise se sentira pour la première fois non seulement écouté mais compris. Il va recommencer à faire des projets.
Et elle va lui livrer son secret.
Mais la fin du weekend ne sera pas celle que le lecteur avait prévu et tandis qu'Alexandrine monte dans le train car elle a décidé de rentrer plus tôt chez elle, l'envie intense de vivre et d'être autonome de Blaise va amener le trio jusqu'au drame...
Pour l'instant elle l'observe
autant que lui la regarde
en douce
Sans en avoir l'air
ils se jaugent
Le premier qui bougera
aura perdu
aura raison
Elle le sèche du mieux qu’elle peut partout dans les plis sans pudeur. Elle n’existe pas longtemps la pudeur quand on ne peut pas se laver ni s’essuyer tout seul. C’est un mot lointain un mot étranger qu’on n’utilise plus. Il a eu du sens autrefois. On s’en rappelle avec un pincement, puis on l’oublie aussitôt.
Cet embarras qu’elle ressent ce n’est rien par rapport à sa honte à lui
Il ne dit rien
Mais tout en lui s’excuse
Il aimerait disparaître
Elle parle et Blaise l'entend à nouveau. Elle se tait et il l'entend toujours.
Cette douce mélodie, ces accords minuscules, qui roulaient en permanence à son oreille et que les épreuves ont tué plus sûrement que le reste de lui-même. La petite bonne a réussi à ranimer ça. Elle n'a rien fait pour, elle ne le sait même pas. Mais lui la guette, cette symphonie discrète qui s'élève autour d'elle et qui l'accompagne partout.
Voilà un très beau roman, qui peut au départ dérouter le lecteur par sa forme car la petite bonne s'exprime en vers libres sans ponctuation. Le texte est cadré à gauche. A droite, une voix off dont je ne vous dirai rien, raconte aussi sa propre histoire... Tandis qu'en prose les pensées d'Alexandrine et de Blaise sont centrées normalement comme dans tous les romans. Passé cette première surprise, et cette construction qui ne manque pas d'originalité, j'ai été happée par cette lecture émouvante et sensible, emplie d'humanité et de poésie malgré la gravité du sujet.
Le ton est fluide et le récit est rythmé par la construction du roman. Le lecteur grâce au changement de style d'écriture et à la mise en forme particulière, passe aisément d'un personnage à l'autre. Le suspense est ménagé jusqu'à la fin même si j'ai découvert en cours de lecture l'identité de la quatrième voix.
Tous les personnages sont terriblement humains. L'autrice ne nous cache rien de leurs faiblesses, ni de leurs pensées les plus secrètes, ce qui nous les rend particulièrement sympathiques en particulier Blaise et la jeune bonne. A travers les thèmes abordés qu'il s'agisse des conditions de vie des employées de maison, de viol ou de maltraitance conjugale, d'avortement, d'hypocrisie et d'amitié, de différences sociales, de culture ou du droit à mourir dans la dignité, l'autrice nous touche par la finesse, la sincérité et la justesse de ses propos.
La jeune bonne est une belle personne vraiment très attachante, elle exprime avec simplicité et pudeur ce qu'elle ressent et va droit au but pour nous raconter ce qui la choque, ou l'émeut.
Blaise par son terrible vécu, nous rappelle les dégâts occasionnés par la Grande Guerre et les conséquences humaines sur les soldats, leur vie quotidienne et leur famille. La désertification de leur entourage est poignante, les amis s'éloignent presque tous du malheur qui les frappe et le couple s'isole de plus en plus au fil du temps. L'infirme, revenu de la guerre en héros, se cache finalement dans sa chambre "mortuaire" comme la nomme la petite bonne.
Le personnage que j'ai le moins aimé est finalement Alexandrine. Elle a du mal à s'avouer avec honnêteté ses sentiments contradictoires et elle semble n'agir que par devoir et pour se protéger de son entourage bourgeois et bien pensant. Elle enferme finalement son mari et ne lui donne plus aucun espoir de le voir reprendre goût à la vie. Mais la toute fin du roman, que je ne vous raconterai pas est tout à fait surprenante et a changé le regard que je portais sur elle.
C'est un très beau roman que j'ai beaucoup aimé et qui est pour moi un coup de coeur. Il a reçu en 2025, le Prix des Libraires.
Alex a aimé (voir ICI) , Violette ICI, et Cath L aussi (voir sur son blog Lettres express ICI). Brigitte (Ecureuil bleu) voir ICI et Sylire (voir ICI son blog) en ont fait comme moi un coup de coeur.
Pris d'assaut à la médiathèque, il était temps que je le découvre à mon tour et vous le présente en ce début d'année.
Le contact frémissant
la chaleur des paumes minuscules
sur ce grand dos d'homme abattu
arrêtent le temps
Les tressautements s'apaisent
Le silence se fait
Ils restent longtemps
comme ça
Elle debout
droite
solide
indispensable
derrière le corps brisé
de celui qu'elle n'appellera plus jamais le vieux
même pas dans sa tête
mais Monsieur
parce qu'elle ne se voit plus comment s'adresser à lui
autrement
Cette petite bonne a un don pour lui tirer des larmes. Et il trouve ça bon. Terriblement, même. Avec elle, rien ne fonctionne de ses poses habituelles. Il n’est ni invalide, ni misérable, ni victime. Juste un homme. Avec ses maladresses et ses faiblesses, son caractère et ses désirs. C’est violent. Mais c’est si bon. Il avait oublié à quel point. Cette fille est une magicienne.
Elle n'est plus la domestique un peu cruche qu'elle avait semblé à son arrivée. En l'espace de quelques heures, elle est devenue une tout autre personne. Il croit la connaître depuis longtemps. Il la reconnaît dans ses mots, son rythme, son souffle. Elle se révèle riche d'inspiration, porteuse d'un message mélodique qu'il n'espérait plus et qui, contre toute attente, lui est finalement délivré - dans la plus grande simplicité.