Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
En mer, nos règles et nos traités restent du papier sans force et l'on croirait que nous nous en moquons. Des bateaux de tout pavillon partent pêcher n'importe où dans le monde, intéressés par le profit et se croyant tout permis. L'océan est leur libre-service. La haute mer n'appartient à personne donc à tout le monde, au premier qui se sert, sans surveillance. L'argent a pris le pouvoir en mer et nulle police ne s'en préoccupe. Aucune flotte de pêche ne respecte les quotas....les eaux internationales sont un espace hors la loi.
Gérald Asmussen, un journaliste norvégien embarque à bord de l'Arrowhead, un navire brise-glace (et brise-coque de bateau) avec des militants bénévoles, pour une expédition dans l'arctique aux côtés de Magnus Wallace, un activiste qui est considéré par les autorités comme un éco-terroriste. Le journaliste devra filmer ses actions de lutte contre le braconnage, en particulier la pêche illégale du requin, qui permet de recueillir les ailerons qui alimenteront le trafic chinois, et il devra aussi filmer les sabotages des bateaux sans rien occulter.
Le capitaine du bateau divise l'opinion mais s'entoure de bénévoles qui l'admirent et adhèrent à sa cause, ce qui ne veut pas dire que des débats n'ont pas lieu au fil des expéditions. Pour certaines personnes, il se laisserait gagner par son tempérament sanguin et ses actes irréfléchis, pour d'autres, il serait une sorte de héros, opposé en tous points au capitaine Achab (héros bien connu de l'oeuvre de Melville, Moby Dick). Magnus Wallace a, c'est vrai, une forte personnalité. Il se met en colère facilement diront certains, mais n'a-t-il pas de bonnes raisons de le faire ? Pour lui se contenter de parler ne sert plus à rien et comme c'est un être entier, intègre, il va jusqu'au bout de ce qu'il pense et de ce qu'il veut faire et bien entendu, il prend des risques et n'hésite pas à s'interposer entre les baleines et les braconniers.
Depuis qu'il a détruit le Léviathan, le capitaine de l'Arrowhead est recherché et traqué par les polices portuaires car il s'oppose aux trafics juteux qui ont lieu parce que la police ferme les yeux, mais aussi parce que derrière, il y a des industriels puissants et intéressés uniquement par l'argent ainsi qu'une absence de lois réglementant la pêche lorsqu'elle a lieu dans les eaux internationales. Ces zones sont du coup à présent considérées comme des zones de non-droit où chacun des pays peut venir se servir librement.
Au fil du roman, le lecteur va découvrir les travers des différents trafics, l'implication de la police souvent corrompue, l'absence de lois applicables, la cruauté des hommes qui détruisent car ils se croient supérieurs en tout. Le lecteur se recentre peu à peu au fil des pages sur les animaux et sur la place importante qu'ils tiennent dans notre monde, face aux profits des industriels. Il assiste impuissant à des débats contradictoires, et à de l'inaction quand en face on meurt pour rien.
Il assiste aussi en direct, comme s'il y était, à l'éperonnage d'un bateau afin d'obliger les braconniers à abandonner leur pêche (c'est toujours ça de gagné pour les animaux !). Mais il voit aussi des animaux souffrir, agoniser, car victimes des palangres. Les braconniers n'y prêtent pas attention et nous, il faut bien le reconnaître, dans notre vie quotidienne, nous avons tendance à l'oublier une fois le reportage terminé.
C'est désespérant !
Nous n'avons plus de temps. Quatre cents zones marines sont déclarées mortes. Les grands prédateurs disparaissent. Nous léguons à nos enfants un océan où des modères réduits n'ont pas le temps de grandir. Les espèces protégées ne le sont qu'en théorie...
Nous considérons les Galapagos comme une zone à la faune exceptionnelle, ce qui en fait un patrimoine mondial de l'humanité...Désirons-nous conserver cet endroit intact ? Si la réponse est oui, nous devons en payez le prix...
Imaginez que vous viviez sur ces îles...Est-ce à vous de payer, du prix de votre confort d'existence, le désir des autres de protéger l'endroit où vous vivez ?
...
Il faut que les habitants de l'archipel reçoivent une pension que les nations leur versent, en compensation de ce qu'elles interdisent au nom de la protection de la faune.
Vous avez deviné j'imagine, que le personnage de Magnus Wallace est étroitement inspiré de celui de Paul Watson (de la Sea Shepherd Conservation Society), un homme engagé devenu médiatique qui a été emprisonné pour ces actes jugés "dangereux pour les hommes", et illégaux face à la loi internationale. C'est lui qui est le héros principal du livre et non le narrateur. Il a une telle personnalité, un tel charisme, que le lecteur ne peut qu'adhérer à ses propos et à ses réflexions.
Paul Watson a été le fondateur de l'ONG Gaïa, après avoir été expulsé de Greenpeace dont il faisait partie et il milite activement aujourd'hui à travers de nombreuses conférences mais surtout en mer, en empêchant la pêche illégale dans les zones protégées...et il va jusqu'à couler les bateaux, sans jamais s'en prendre aux hommes, pour que ces actions coûtent de l'argent à ceux qui mettent justement l'argent dans leur priorité de vie.
L'autrice nous offre ici un plaidoyer plus qu'un roman, qui montre à quel point il est utile, indispensable et urgent d'agir au lieu de bavarder, d'organiser des sommets qui ne servent plus à grand chose et de fixer des objectifs que personne ne suivra car ce qui prime dans nos sociétés c'est le profit au détriment de qui il se bâtit...là la faune marine. Elle dénonce donc l'inaction des états et la corruption qui sévit dans la plupart des pays.
Dans ce roman-documentaire-plaidoyer engagé donc, elle rend un bel hommage aux océans, et à tous les êtres vivants qui les peuplent dont parfois nous ignorons tout, persuadés de détenir la vérité et d'être les plus forts. Ses descriptions sont fabuleuses, la beauté côtoie hélas la violence, le désastre, la souffrance et la cruauté des hommes.
Je ne peux qu'adhérer à ses propos, car bien entendu elle prêche une convaincue, je suis bien consciente de ma responsabilité en tant que citoyenne, et même si je ne m'engage pas collectivement, je le fais individuellement à travers ma façon de vivre et de consommer.
Cela fait longtemps que je me pose la question de savoir si les activistes auraient la possibilité d'être entendus et de faire réagir autour d'eux sans employer eux-mêmes une certaine forme de violence.
Je m'interroge aussi sur les peuples des bords de mer qui se voient interdire la pêche au large de leur propre village alors que c'est leur seule ressource pour vivre. A-t-on le droit même pour la bonne cause de leur interdire l'accès à la pêche comme on le voit ici ou là, sous prétexte de protection de la nature ? A-t-on le droit à l'inverse, d'aller piller les ressources qui leur sont accessibles et qui devraient leur revenir de droit ? De véritables décisions doivent être prises autour de ces différents problèmes...
Bien entendu, que j'ai été bouleversée en lisant les pages où elle nous décrit l'agonie d'une baleine, ou celle d'un requin à qui les braconniers viennent de couper les ailerons. Mais, car il y a un mais, je me suis parfois ennuyée en lisant certains passages de ce roman que pourtant je voulais découvrir depuis longtemps car_ sous peine de passer pour une prétentieuse que je ne suis pourtant pas_ je n'ai pas appris grand chose que je ne savais déjà, sauf en ce qui concerne les accords internationaux.
L'autrice dit dans un entretien découvert sur internet qu'elle voulait "voir si, par les mots, je pouvais retrouver la force des images". C'est réussi puisque que le lecteur les voit bien ces images et que certaines vont même le hanter, l'obliger à renoncer à poursuivre la lecture jusqu'au lendemain. Elle a choisi d'employer le "je" qui donne l'impression que c'est un témoin qui raconte, et par ce choix elle réussit à impliquer et à émouvoir davantage le lecteur.
J'avais adoré "Grâce et dénuement", un roman qui m'avait profondément émue, je dois avouer que depuis cette lecture je n'ai jamais retrouvé autant de force dans l'écriture d'Alice Ferney et même quelquefois j'ai abandonné certains de ses écrits, sans m'expliquer clairement pourquoi.
Ce roman/plaidoyer est à lire afin de vous faire votre propre opinion sur la question.
Vous pouvez aller lire l'avis de Sandrine ICI.
Cette lecture me permet de participer au Booktrip en mer, le challenge de Fanja qui se poursuit encore pour quelques jours, voir ICI.
Oui, je crois que l’homme n’est pas au centre du grand dispositif naturel que nous pourrions admirer si nous étions moins prétentieux. C’est la vie au sens le plus large qui occupe cette place cruciale. Dix mille espèces recensées partagent la Terre avec nous. Certaines sont plus utiles que nous, et cependant nous négligeons leurs intérêts au profit du nôtre.
Loin sur l’eau, dans les immensités sans côtes ni havres, à écouter la voix du vent, à regarder le long gonflement des vagues, ou bien la mer couchée que la tempête met debout, je me suis senti à la fois insignifiant et responsable. Quel usage faisions-nous du monde ? La question s’est levée comme une vague qui m’a submergé.