Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Nous sommes la multitude de noms gravés sur les pierres tombales, faits de la même matière que celles et ceux qui ont foulé la terre avant nous. Nous sommes faits des mêmes élans, des mêmes immobilités, des mêmes rires, des mêmes chagrins, des mêmes pesanteurs...
Nous répétons les gestes et seule notre voix nous donne l'illusion d'être singuliers. Nous n'avons rien appris, nous n'apprendrons jamais rien. C'est ainsi. Les ombres nous devancent et nous n'y pouvons rien.
Nous sommes en Corrèze, au début du XXe siècle.
Marie, née en 1912, n'a jamais quitté les Vieilles Granges, la ferme de son enfance. Elle n'a pas vraiment connu son père, Louis, parti comme tous les hommes à la Grande Guerre. Il en est revenu meurtri, ayant perdu sa raison de vivre. Sa dépression lui donne l'impression d'être inutile et l'éloigne peu à peu de ses proches, au point que même le chien évite de le croiser, car il n'est plus le même. Elle le conduira jusqu'au suicide, un acte libérateur pour lui mais aussi pour Anna, sa femme, qui se sent impuissante à l'aider et pour sa petite fille qui grandira plus sereinement ensuite.
Après sa mort, Anna et Marie vivent seules, Anna refusant tous les prétendants et se raccrochant à son amour passé, au Louis d'avant-guerre, à celui qui est sur la photo de leur mariage et qu'elle ne cessera jamais d'aimer...
Elles s'occupent toutes les deux courageusement de la ferme, des animaux, du jardin potager et se suffisent à elles-mêmes. Marie adore aller à l'école et réussit bien, mais elle ne pourra pas continuer ses études. Il n'y a pas assez d'argent pour cela et comment ferait sa mère pour tenir seule la ferme. Malgré tout, Marie va continuer à apprendre, car elle a une insatiable soif de connaissances et aussi de rêves. Elle va entretenir des liens étroits avec son institutrice qui lui prête des livres et vient lui rendre visite très souvent aux Vieilles Granges.
Marie grandit sans hommes autour d'elle, persuadée qu'elle n'en a pas besoin, tout comme sa mère.
Mais un jour, à l'église du village où toutes deux vont tous les dimanches, elle entend une voix magnifique, celle de Clément. On dirait un ange. Elle va tout faire pour le rencontrer sans un seul instant se douter que sa mère redoutait par avance cet instant, un peu magique, où l'appétit de vivre se transforme en besoin d'amour...et de passion.
Les deux jeunes gens se marient et Clément reprend la ferme avec courage et bonheur, s'intégrant peu à peu dans la famille, montrant à sa belle-mère beaucoup de respect. Il adore Marie, et Anna finalement le considèrera peu à peu, non plus comme un rival qui lui prend sa fille, mais comme un véritable fils.
Mais la Seconde Guerre Mondiale se profile à l'horizon, et l'angoisse revient aux Vieilles Granges...
Anna se souvenait des mots de Louis à son retour de la Grande Guerre, la seule fois où il en avait parlé. Il n'avait jamais éprouvé de véritable haine envers l'ennemi. Pour lui le bien et le mal n'étaient pas dans deux camps bien définis. C'étaient les mêmes malheureux qui s'élançaient à l'assaut, de part et d'autre de la ligne de front. La même humanité confrontée à l'horreur la plus absolue.
La majorité des femmes vivaient dans l’ombre des maris, sous leur joug, ne se plaignant pas de leur sort, n’en imaginant aucun autre. D’une certaine manière, Anna s’était émancipée de l’emprise masculine sans le vouloir, et pour rien au monde ne désirait y être de nouveau assujettie.
Dans ce roman social intimiste, l'auteur qui ne nous a jamais habitué à une écriture aussi personnelle, nous parle de sa grand-mère, Marie née en 1912 dans une ferme de Corrèze et de son arrière-grand-mère Anna à qui il rend un bel hommage.
Tout en nous parlant de ses racines et de son propre attachement à cette terre, il dresse deux beaux portraits de femmes qui, par leur personnalité, illuminent le récit. Ce sont deux femmes fortes qui "entre toutes" les femmes ont eu à poursuivre leur vie, tout en continuant à vivre libres malgré l'époque et les difficultés du quotidien liées au travail de la terre. Il nous décrit Marie, comme une femme douce, une mère aimante (elle aura deux enfants avec Clément) qui est restée toute sa vie dans la ferme de son enfance, attachée à ce lieu qui fait partie intégrante d'elle-même. Il y a de très beaux dialogues très sensibles et émouvants qui montrent toute la tendresse et la compréhension qui reliait Marie à sa mère, puis Marie à ses enfants.
C'est avec beaucoup de pudeur et de tendresse que l'auteur nous parle de ses aïeules. Il sait ce qu'il doit à ses ancêtres et même s'il nous dit qu'il n'est pas encore prêt pour parler davantage de sa famille, il le fait très joliment, et ses propos d'une grande simplicité nous touchent en plein cœur.
Au-delà de l'histoire de Marie, et d'Anna, l'auteur rend hommage à toutes les femmes qui ont vécu la Grande Guerre, ont connu un mari, un père meurtri ou absent, ont dû survivre à la seule force de leur bras, abandonner l'idée de continuer à étudier et élever seules leurs enfants, parfois rebelles.
L'auteur nous offre un récit qui sort de son cercle familial pour devenir universel tant il est sensible et empli d'humanité.
Il ne nous cache pas qu'il a du inventer certains passages car finalement on lui a très peu parlé de ses ancêtres. ("tout ne sera pas vrai dans ce que je m'apprête à écrire, nous dit-il dans l'introduction, il y aura beaucoup de peut-être au cours de ce récit, peut-être trop. Peu importe...J'éclairerai les ombres avec ce que je crois, moi, et nul autre que moi").
A travers l'histoire de Marie, c'est aussi tout un pan de l'histoire du monde rural au début du XXe siècle que l'auteur nous raconte. Les joies et les peines des paysans, leur attachement à la religion, les enfants qui sont des bras indispensables et ne peuvent suivre à l'école, mais aussi les rivalités et mesquineries des uns, et la gentillesse des autres.
Les hommes sont souvent dépeints comme des rustres, violents, trouvant normal de terroriser les femmes même devant des enfants comme cela se passe, par exemple, lorsque les résistants débarquent chez Marie et la menace parce que des avions ont survolé leur ferme et largué dans les champs du matériel qu'elle et son mari n'ont pas du tout récupéré.
C'est un roman lu d'une traite qui m'a beaucoup touché sans doute parce que nous retrouvons au fil du roman la vie de nos propres grands-parents. En effet, l'auteur nous parle aussi, à travers ce roman, de nos propres origines, de notre attachement à un terroir, qui se transmet de génération en génération et marque aussi les descendants.
En cette veille de commémoration du 11 novembre, je trouve important de parler de ce livre qui met à l'honneur ces femmes, nos grands-mères, nos grands-tantes, (ou arrières...pour les plus jeunes générations) qui ont porté sur leurs épaules le travail quotidien, l'éducation de leurs enfants en l'absence des hommes durant cette époque difficile de la Grande Guerre et qui sont devenues veuves, ou ont retrouvé un mari, un ami, un oncle, un père ou un frère qui n'était plus le même après les horreurs qu'il avait vu et vécu sur le front...
Elles ont dû ensuite continuer à vivre du mieux possible et transmettre courageusement à leurs enfants, les valeurs qui étaient les leurs, et qui sont arrivées jusqu'à nous.
Mon seul bémol concerne une erreur, p184 qui a peut-être été corrigée par l'éditeur depuis lors des nouveaux tirages... Il est dommage de trouver une telle erreur de date dans un roman de cette qualité littéraire, non corrigée par les correcteurs du roman. C'est bien le 6 et le 9 août 1945 que les américains ont lagué des bombes sur Hiroshima et Nagasaki mais ce n'est pas deux mois après le débarquement en Normandie, comme mentionné sur cette page, mais un an et deux mois après !
Nous sommes capables de cartographier le génome humain, d'identifier les anomalies, mais nous ne sommes pas en mesure d'évaluer quelle part du vécu de nos aïeuls nous imprègne réellement, ce bruit de fond dans nos cellules qui rôde comme un fantôme. Qu'est-ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire ? Qu'est-ce qui s'endort ? Qu'est-ce qui disparait à jamais ?
_Tu sais, quand je me retourne, je me dis que c'est pas le travail, ni ce qu'on a fait, qui donne du sens à la vie...c'est les gens qu'on aime et qui nous aiment...le restant, c'est que de l'occupation, du remplissage, du pas vraiment important, qu'on met en avant parce qu'on nous a éduqués ainsi...
Un homme qui en tue un autre est aussi mort que sa victime, sinon, il ne serait pas vraiment un homme. La guerre, elle ne fabrique pas de héros, elle fabrique le malheur, la laideur la plus absolue. Moi, j'en ai pas rencontré un seul, de héros. On crevait tous de trouille. Certains la masquaient mieux que d'autres, c'est tout.